Simenon sous le masque
Anne Richter
Racine, Belgique, 2007, 121 pages
Etienne Borgers
Georges
Simenon aimait rappeler dans ses interviews, pour la radio et autres,
qu'il n'y avait pas de « mystère Simenon »,
contrairement à la déclaration d'un exégète
quelques années auparavant. Mais alors, comment expliquer
les dizaines de livres qui commentent son œuvre, les divers essais
sur l'auteur et sa prolifique production, tout cela dans de nombreuses
langues ? Certes l'ampleur du corpus simonien n'a pas trop des
dizaines de commentateurs qui s'y sont attaqués, mais, d'autre
part, qu'en est-il de l'homme Simenon ?
Il est évident que Simenon aimait se raconter dans des écrits à prétentions
autobiographiques, dans ses fameuses Dictées et dans les nombreux
entretiens qu'il a accordés tout au long de sa carrière
d'écrivain à succès, mais y retrouvait-on un
portrait valable de l'homme et de l'écrivain ? Rien n'est
moins sûr, et ce ne sont pas les exagérations - souvent
proches de l'affabulation - de ses magistrales Mémoires intimes écrites
en fin de vie (1981) qui permettraient de corriger les flous qui
marquent le portrait du personnage. Certes le factuel de la biographie
de cet auteur est assez bien établi, et corrigé au
fil des multiples biographies qui lui furent consacrées, mais
qu'en est-il de sa vision du monde et de l'homme qui se profile dans
ses œuvres majeures, et de l'origine de cette approche ?
Souvent Simenon donnait des réponses convenues à ce
genre de questions, ou encore s'appliquait à brouiller les
cartes par des déclarations contradictoires dans lesquelles
il parsemait des traces venant de son œuvre, évoquées
pour la circonstance, et qui n'étaient pas probantes, souvent
démenties par d'autres exemples qu'on pouvait y trouver. Mais
qu'on ne s'y trompe pas, il y avait bien un univers de Simenon et
il lui appartenait, univers qui avait des constantes. Et ce n'était
pas seulement le gris des ambiances. Ou l'absence d'humour.
Quant à cerner le personnage Simenon, ses convictions intimes,
les mécanismes personnels qui lui permettaient de vivre, il
ne faut pas trop compter sur les déclarations du grand auteur
pour nous y aider. Sauf à certains moments, souvent très
brefs, où le portrait s'éclaire par les indices réels
sur l'homme Simenon qui apparaissent dans son œuvre et dans quelques
unes de ses confidences. C'est à la chasse de ces moments
que s'est lancée Anne Richter dans son essai Simenon
sous le masque.
Comme pour illustrer le propos, la
photo de couverture du livre est un des portraits de Simenon les
plus artificiels, les plus conventionnels, fait par le photographe
parisien des stars et des personnalités,
le Studio Harcourt. C'est cependant aussi un des côtés
du personnage, prêt à assumer son rôle de vedette
de l'édition, lui qui n'a jamais fuit la publicité,
la renommée, ni les facilités ou le luxe procuré par
l'argent. Un rôle sous lequel se cache une fois de plus le
vrai Simenon.
Une grande partie du dépistage fait par Anne Richter passe
par une explication psychologique frôlant la psychanalyse,
selon laquelle Simenon ne voulait pas aller au fond de l'exploration
de la personne humaine de peur de trop se découvrir lui-même,
d'explorer les tréfonds de sa propre personnalité.
Il est certain que Simenon n'est jamais allé au bout de l'exploration
de l'écriture, mais je pense qu'il s'agit également
d'un bridage volontaire que s'imposait cet auteur pour ne pas se
faire « avaler » par son art, devenir insatisfait
perpétuel à la poursuite d'une excellence de l'écriture,
du roman ultime. Comme tant de littérateurs de génie.
D'autant plus que je reste persuadé que Simenon était
limité dans son registre littéraire, malgré l'avancée
spectaculaire durant la deuxième partie de sa carrière
(à partir des années 30) et les chefs d'œuvres qu'il
nous a laissés. Et il le savait. Mais loin d'être pauvreté ou
simplicité réductrice, il fit de ses moyens un vrai
style, travaillant à l'économie dans des romans où le
suggéré prend une place tout aussi importante que le
décrit, et toujours en plaçant l'homme au centre de
ses préoccupations. Déjà dans la série
des Maigret, et surtout dans ses romans « de la destinée »,
romans à vocation plus littéraire qu'il qualifiait
lui-même de « durs ».
Dans son analyse, Anne Richter fait
d'ailleurs appel, entre autres, à deux
des meilleurs romans de Georges Simenon : La neige était
sale et Les anneaux de Bicêtre,
le premier étant sans doute son chef-d'œuvre, un roman noir
et existentiel d'exception.
Elle examine aussi, avec pertinence,
le pourquoi qui fit que des personnalités littéraires s'intéressèrent à Simenon,
d'André Gide (cas bien connu) à Henry Miller (cas moins
connu et à remière vue contre nature vu la personnalité sulfureuse
et hédoniste de Miller, cet écrivain de génie,
dans sa vie et… dans son œuvre). Ou encore en évoquant ses
rapports avec Carl Gustav Jung qui l'admirait.
Dans ce court essai, Anne Richter aborde
aussi un grand nombre de facettes du personnage Simenon, essayant
de décoder des données
de sa vie familiale, professionnelle et relationnelle pour cerner
le vrai, ce qui doit nous faire comprendre qui il était en
réalité sous les apparences. Simenon sous le
masque arrive à mettre en évidence des données
qui nous permettront d'entrouvrir la porte vers la découverte
de la vraie personnalité de cet auteur, d'orienter nos propres
réflexions, nos propres recherches, notre compréhension
de l'homme et de l'auteur. Ce n'est pas si mal, surtout face à cette œuvre
aux dimensions inhumaines. Inhumaine car elle véhicule des
qualités qui sont fortement supérieures à la
moyenne littéraire de son époque ; inhumaine par
son ampleur en nombre de volumes, avec 76 romans consacrés à Maigret,
117 romans « de la destinée », ses nombreux écrits
autobiographiques, ses reportages, pour ne citer que la partie la
plus importante.
Il est à signaler que le dernier chapitre, intitulé : « Simenon,
un imbécile de génie ? » est tout à fait
pertinent et explique admirablement la démarche d'Anne Richter à la
poursuite du vrai Simenon. Je pourrais même conseiller au futur
lecteur de cet essai de - bien entendu- lire d'abord le premier chapitre
qui sert d'introduction et ensuite de se reporter directement au
dernier, afin d'avoir dès l'abord un profil de l'essai et
du parcours qu'il emprunte, et de découvrir une solide synthèse
de ce qui est développé plus en détail dans
les autres chapitres.
Simenon sous le masque est
une pierre de plus au monument construit par les exégètes pour cerner Georges
Simenon, un édifice de plus en plus complexe, à l'image
de celui qui l'a inspiré. Tout en n'étant jamais certain
que l'auteur liégeois s'y trouve entièrement et définitivement.
Le « mystère Simenon » a
encore de beaux jours devant lui.
Note concernant l'essai et son auteur :
Sous le titre Simenon sous le masque,
Anne Richter publie chez Racine une version revue et augmentée
de l'essai qu'elle avait publié en 1993 (et réédité en
2002) qui s'intitulait : Simenon malgré lui.
En 1963, elle avait déjà consacré un essai à Simenon
(Georges Simenon et l'homme désintégré) ;
elle a aussi collaboré par de nombreux articles aux Cahiers
Simenon, dès la fondation de la publication en 1988.