La bibliothèque des
littératures
policières (BILIPO)
Kerstin Schoof
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| Entrée de la BILIPO |
La bibliothèque des littératures
policières (BILIPO) est une petite bibliothèque située
dans un bâtiment moderne, cachée derrière une
station de pompiers dans le 5ème arrondissement de Paris,
le Quartier Latin. Rien n'indique que la BILIPO est un établissement
unique dans le monde : une bibliothèque entièrement
consacrée au roman policier, aux études sur le genre
et aux domaines connexes que sont le théâtre policier,
le film noir ou la bande dessinée policière. La BILIPO
acquiert également des ouvrages de référence
traitant de l'histoire de la police et la justice, des affaires criminelles
célèbres et évidemment des différents
crimes : le meurtre, le vol, l'enlèvement, le terrorisme.
Tous les fonds sont disponibles à consultation en place.
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| Accueil de la BILIPO |
La constitution de dossiers de presse est
une autre activité de la BILIPO. Les journaux quotidiens ainsi
que les magazines hebdomadaires sont dépouillés pour
constituer des dossiers biographiques et critiques. Sont également
conservés les articles sur la criminalité, la justice
et la sécurité, les faits divers. “Les journalistes
de télévision viennent ici pour faire des prises de
vue d'articles anciens pour leurs émissions traitant des affaires
criminelles”, explique Alain Regnault, responsable des dossiers de
presse.
Le chercheur travaillant dans le domaine
du polar ou s'intéressant à la relation entre réalité et
fiction criminelle va trouver une source documentaire inépuisable à la
BILIPO. Grâce à la convention signée avec la
Bibliothèque Nationale de France, la BILIPO reçoit
le Dépôt Légal dans le domaine du roman policier
et d'espionnage et possède la production française
complète du genre depuis l'année 1927 grâce au
transfert des collections de la bibliothèque de l'Arsenal.
Fonds spécialisé au sein de la Bibliothèque
Mouffetard-Contrescarpe, la BILIPO a déménagé en
1995 dans ses propres locaux, rue du Cardinal-Lemoine, devenant la
septième bibliothèque spécialisée du
réseau parisien.
Aujourd'hui, sept bibliothécaires
travaillent à la BILIPO, et à côté de
ses fonds impressionnants, c'est ce personnel qui la rend unique.
La BILIPO répond aux demandes individuelles par téléphone
ou courriel, et tout est soigneusement préparé pour
faciliter le travail et la consultation des documents sur place,
spécialement pour les nombreux chercheurs venus de l'étranger.
C'est même possible que vous croisez un bibliothécaire
gentil qui vous envoie la photocopie d'un article que vous n'avez
pas pu lire pendant votre séjour… Le public de la BILIPO se
compose en majorité de chercheurs et étudiants, mais
ses fonds sont aussi consultés par des journalistes, des auteurs
et des amateurs passionnés. “La singularité de la BILIPO
en a fait un passage obligé pour tous ceux qui de près
ou de loin s'intéressent aux littératures policières.
Les publics viennent donc de tout horizon, et les partenariats avec
d'autres acteurs du genre policier sont multiples – qu'il s'agisse
d'auteurs, d'éditeurs, d'organisateurs de festivals. “Ces éléments
donnent un tour vivant et toujours renouvelé à notre
travail”, en dit Catherine Chauchard, conservatrice en chef, directrice
de la BILIPO depuis son transfert en 1995.
Souvent, les demandes du
public sont dirigées vers Michèle Witta, qui est une
grande spécialiste du genre et des tendances actuelles. Pour
elle, “lire, c'est une maladie – je ne peux pas m'arrêter.
Un polar par jour, c'est le minimum”. Son travail ne se limite pas à la
BILIPO, elle offre des formations sur le genre et conseille le réseau
des bibliothèques municipales de prêt pour l'acquisition
de nouveautés.
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Rencontre
avec Stuart Kaminsky,
auteur américain |
Exposition “Le
Polar et la Cuisine” 2007 |
L'action culturelle est une partie importante
du travail de la BILIPO: lectures, rencontres, expositions, remises
des prix et publication annuelle des Les Crimes de l'Année,
dans laquelle environ 500 polars sont lus, analysés et sélectionnés
par un comité de lecture composé de membres de la BILIPO
et de collègues du réseau de prêt.
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Erik L'Homme, vainqueur du „Prix
des Mordus du Polar“,
2007 |
Dans ce contexte, Catherine Chauchard consacre
beaucoup de son activité à la coopération de
la bibliothèque avec d'autres institutions culturelles. Par
exemple, elle associe chaque année la BILIPO au travail mené par
l'association 1,2,3 Culture (regroupant une quinzaine de
centre culturels européens) pour organiser la Semaine des
cultures européennes qui se déroule à Paris
chaque année au mois de mai. Avec toutes ses activités
complémentaires, la BILIPO excède bien les limites
du terme “bibliothèque spécialisée”.
Un autre champ d'action de la BILIPO concerne
son travail en direction de la jeunesse. La remise annuelle du „Prix
des Mordus du Polar“, dont le jury se compose de jeunes lecteurs
parisiens inscrits dans le réseau de lecture publique, est
un événement important dans ce domaine. Erik L'Homme,
le lauréat de cette année, couronné pour Phaenomen (Gallimard
Jeunesse), était présent pour la remise du prix en
juin et a ainsi pu parler longtemps aux jeunes lecteurs lors de la
séance de dédicace.
Dans les premières années de
la BILIPO, l'enjeu était de la positionner comme établissement
de référence – ce qui est à présent réalisé.
Le travail sur les collections demeure primordial: compléter
les lacunes dans les collections anciennes, ouvrir le fonds au roman
feuilleton et au roman populaire, intégrer d'autres supports,
notamment iconographiques. Et bien sûr, comme toute bibliothèque
aujourd'hui, la BILIPO se voit confrontée avec les grands
challenges de la numérisation qui modifient le travail des
bibliothécaires en même temps que les habitudes des
lecteurs. Michèle Witta en cite un exemple: “Autrefois, les
auteurs du polar composaient une grande partie de notre public. Aujourd'hui,
ils trouvent toutes les informations dont ils ont besoin – concernant
les armes, les méthodes d'enquêtes policières
etc. - sur l'internet. La perte de ces lecteurs pour la BILIPO est
compensée par le nombre croissant d'étudiants qui travaillent
ici car le genre est de plus en plus enseigné à l'université”.
Bon signe pour la reconnaissance de la littérature policière – et
opportunité pour la BILIPO de poursuivre un travail très
apprécié dans le domaine du polar.
Interview
avec Catherine Chauchard, directrice de la BILIPO, et Sylvie Kha,
bibliothécaire
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Catherine
Chauchard |
Sylvie
Kha |
Vous travaillez à la
BILIPO depuis son installation dans ses propres locaux dans le Quartier
Latin en 1995. Comment est-ce que la Bilipo a changé et évolué depuis
sa création ?
Sylvie : Je
dirais que de fonds spécialisé connu d'un petit groupe
d'usagers et de chercheurs, la Bilipo a acquis une dimension très
différente à partir du moment où son statut
administratif a changé. En tant que bibliothèque
spécialisée disposant de conditions de fonctionnement
confortables, pouvant dès le début valoriser son
fonds et se faire connaître auprès d'un large public
par les animations, débats et expositions, la Bilipo s'est
positionnée assez rapidement en tant que pôle de référence
et de ressources sur le genre.
Catherine : Attributaire
du Dépôt Légal, elle a eu pour mission de conserver
l'intégralité de la production policière en
France. Premier établissement dédié à une
littérature longtemps mésestimée, elle devait
aussi jouer un rôle de centre de ressources pour tous ceux
(professionnels et amateurs) qui s'intéressaient au genre
policier. Plus de 20 ans après sa création, la BILIPO
est désormais bien identifiée au niveau national
et international comme l'établissement de référence
pour une littérature qui bénéficie aujourd'hui
d'un formidable succès.
Sylvie : La
situation de monopole dont jouit l'établissement y est pour
beaucoup. En effet en tant qu'institution publique, la Bilipo est
un établissement unique et ceci bien au-delà de nos
seules frontières hexagonales. Aucun autre équivalent
ni en France ni dans les pays anglo-saxons pour citer un « territoire » où la
littérature policière est particulièrement
développée. La reconduction de la convention signée
avec la Bibliothèque Nationale de France (BNF) nous garantit
l'attribution automatique d'un exemplaire pour tout ce qui est
fiction policière et d'espionnage adulte et notre profil
de donataire s'est élargi depuis peu à certaines
classes documentaires. Par ailleurs un vaste chantier d'acquisitions
rétrospectives a été institué dès
1995 permettant d'enrichir les collections et d'en combler les
lacunes, ceci grâce à une bonne identification de
l'établissement auprès des circuits de vente de livres
anciens, des marchands d'affiches et des libraires spécialisés.
Enfin alors que ceci ne figurait pas dans les projets de préfiguration
de la « nouvelle » Bilipo, un travail de
fond a été accompli sur l'enrichissement des collections
de roman policier jeunesse et le suivi d'une production éditoriale
relativement jeune et très dynamique.
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Exposition “Le
Polar et la Cuisine” 2007 |
Montage de l'exposition “OUTISENOPO”
de Jean-Bernard Pouy
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Quels enjeux se posent pour la BILIPO dans
le futur ?
Sylvie : Le
vaste chantier de l'informatisation des bibliothèques spécialisées
et l'arrivée d'internet ont un peu modifié la donne.
Le changement de système devrait à terme permettre
de traiter et de signaler en ligne des documents, des fonds dont
personne ne soupçonne l'existence. Par ailleurs l'arrivée
d'internet qui est le grand bouleversement économique et
culturel que l'on sait, oblige les bibliothèques conçues
sur un modèle traditionnel à se redéfinir
comme service auprès des usagers. La Bilipo n'échappe
pas au mouvement et si pour l'instant, les contraintes techniques
nous occupent, il faut accepter de réfléchir sur
les missions revues et peut-être modifiées dans leur
forme. L'enjeu est de continuer plus que jamais à se positionner
en tant qu'établissement de référence, de
nous moderniser tout en conservant des spécificités
qui sont notre richesse. L'évolution vers des outils collectifs
voire collaboratifs bien au-delà de la consultation « classique » du
catalogue sont à méditer ainsi que l'intégration
de services de réponses en ligne qui pour l'instant n'est
pas évoquée à cause de l'absence d'infrastructure
adéquate, du manque de personnel dédié et
d'une remise à plat des pratiques professionnelles qui n'en
est qu'à ses balbutiements.
Catherine : Cela
passe par un énorme travail sur le catalogue désormais
consultable à distance, mais où tous les supports
ne sont pas encore présents. La numérisation de collections
anciennes serait également une initiative qui permettrait
une meilleure mise en valeur de documents difficilement consultables.
Il faudrait par ailleurs élargir l'offre de service à la
fourniture de bibliographies, de pistes thématiques, de
réponses aux demandes de tout genre par le biais du courrier électronique.
Qu'est-ce que vous passionne
dans le polar, ou : qu'est-ce que vous aimez le plus concernant votre
travail à la Bilipo ?
Catherine : Mon
affectation à la BILIPO ne reposait pas à l'origine
sur une passion mais plutôt sur un intérêt pour
une littérature populaire dont je ne soupçonnais
ni la richesse ni la diversité. C'est ce dernier point qui
continue à me surprendre, d'autant plus qu'aujourd'hui le
genre influence des pans entiers de la production littéraire ; élargissant
ainsi le spectre des littératures policières. Nous
sommes 7 à la BILIPO et nous avons tous des domaines de
prédilection. Pour ma part, j'ai un goût marqué pour
les précurseurs du roman policiers (Godwin, Poe, Féval,
Gaboriau, Leroux, Leblanc…) et pour le roman noir américain
(classique et contemporain).
Sylvie : Au
terme de 12 ans passés à la Bilipo, ce que j'ai apprécié particulièrement
c'est la diversité des fonctions et le rapport avec le public.
Une équipe de 7 personnes suppose une polyvalence certaine
et une implication en regard avec la globalité de l'établissement.
J'ai eu l'opportunité de participer à des montages
d'exposition et d'effectuer en amont des recherches documentaires
particulièrement iconographiques ce qui était très
enrichissant, de rencontrer des auteurs, des éditeurs, des
chercheurs érudits et des lecteurs passionnés. Enfin,
j'ai apprécié de travailler sur un fonds spécialisé mais
non universitaire ce qui sous entend des niveaux de lecture et
de traitement assez spécifiques et des usagers aux demandes
diversifiées, de l'universitaire à l'amateur.
Vous vous souvenez d'un évènement
spécial (une rencontre avec un auteur, un lecteur…) pendant
votre temps à la Bilipo ?
Sylvie : S'il
ne fallait retenir que deux évènements, je pense
personnellement à la soirée d'inauguration de la
Bilipo dans ses nouveaux locaux en octobre 1995. Cet évènement
assez médiatisé avait un caractère festif
inhabituel et marquait la fin de la préfiguration, des efforts
faits par l'équipe pendant l'été pour préparer
l'ouverture et donnait le signal fort d'une nouvelle aventure dont
nous étions tous impatients de connaître la suite
et surtout d'y contribuer activement. Le 2 ème évènement
concerne la rencontre qui s'est déroulée à la
Bilipo avec Manuel Vasquez Montalban, un très grand auteur
espagnol dont l'assemblée a pu apprécier – en français ! – le
parcours très riche, la personnalité et l'envergure
politique et intellectuelle.
Quelles sont vos expériences avec le
polar et la jeunesse ?
Sylvie : De
1997 à 2002, nous avons mené en partenariat avec
une association aujourd'hui dissoute Arts et Education une
série d'interventions et d'accueils de collégiens,
ayant pour but de présenter toute la diversité de
la production éditoriale policière pour la jeunesse
et d'organiser des rencontres avec des auteurs. En 2003, suite à l'arrêt
des activités avec Arts et Education, la Bilipo a été commissaire
avec la Joie par les Livres de l'exposition Coup de jeune sur
le polar. L'exposition à vocation pédagogique
et ludique permettait de découvrir les différentes
catégories du roman policier et de s'initier à une
typologie des thèmes et des personnages. Cette manifestation
a été accompagnée pendant toute sa durée
d'accueils de scolaires et de visites guidées de novembre
2003 à février 2004. L'ensemble de ces actions a été l'occasion
pour la Bilipo d'enrichir son spectre d'action, et de renforcer
les liens avec les collègues des bibliothèques jeunesse
du réseau parisien et d'autres institutions.
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| Affiche de la remise du “Prix
des Mordus du Polar” 2007 |
Et le prix des MORDUS DU POLAR, c'est
quoi ?
Sylvie : Ce
prix annuel est attribué par un jury de jeunes lecteurs inscrits
dans les bibliothèques et sections jeunesse de la Ville de Paris.
Il est organisé à destination des lecteurs âgés
de 11 à 14 ans, et les auteurs choisis sont français.
L'idée de base a été la création d'un prix
littéraire impliquant les jeunes lecteurs du réseau parisien.
Le postulat était de sortir du cadre des accueils scolaires.
L'inscription de chaque mordu est individuelle et se fait sur la base
du volontariat. Les enseignants ou documentalistes de collège
peuvent bien sûr être médiateurs et relais de l'information
mais la règle est qu'aucune inscription n'est collective. Il
existe déjà depuis de nombreuses années le prix
des Incorruptibles qui agit en ce sens.