A
quoi s'attendre ? Il s'agit d'un polar allemand. Un polar dont
l'action se déroule dans un avenir proche… dans la ville
de Berlin. C'est une première œuvre parue dans une petite
maison d'édition spécialisée dans le roman
d'épouvante et le roman de mystère.
Le rédacteur d'un journal culturel a écrit que ça
ne tournait pas rond dans la tête de l'auteur. Je vais m'abstenir
de commenter cette remarque car l'auteur est également mon
patron dans la vie de tous les jours.
Et je dois bien l'avouer : je n'aurais
pas espéré ça
d'un polar allemand et encore moins de mon patron. De l'humour
noir à faire pâlir les Anglais, si le brouillard permettait
de les distinguer, une analyse cynique de la politique et de la
société à rendre certains polars français
tout simplement gentillets et enfin, un désespoir à remplir
German Angst d'optimisme, tout cela avec légèreté,
comme si mon patron avait passé l'année entière
en vacances au bord de la Méditerranée. Ou en Chine,
où l'on peut certainement se procurer les hallucinogènes
qui lui ont permis d'introduire un panda mafioso dans le « Zoo » très
surveillé de Berlin afin qu'il y soit resocialisé.
Mais pas de bol, le panda est kidnappé par l'organisation
terroriste radicale végétarienne « la Fraction
des Betteraves Rouges ». Lasse de ses insignifiantes attaques
au lisier et aux cafards menées contre les bouchers et les épiceries
fines de Bade, elle l'emmène de force dans une autre société.
Si par cet acte de chantage, le groupe terroriste prône le
végétarisme et combat les profanateurs de bœuf, il
espère également faire libérer tous les animaux
du zoo de resocialisation de Friedrichsfelde à Berlin.
Cette enquête incombe tout naturellement à Pachulke
et Zabriskie, une équipe d'enquêteurs plutôt
mal assortis. L'indolent Pachulke est amoureux en secret d'une
chanteuse d'opéra et il n'a qu'une seule obsession : donner
un nom aux petits bouts de papier ronds qui sortent d'une perforatrice.
Zabriskie, en revanche, aime le Whisky Straight et recherche des
alternatives convenables pour ne pas finir ses nuits toute seule.
Entre temps, les avions d'une ancienne ligne aérienne qui
reliait Zürich, avions aujourd'hui au rebus, décollent
sans relâche de l'aéroport de Tempelhof. Mais le cap
a changé. En effet, le maire au pouvoir par ailleurs également
sénateur chargé de l'urbanisme, un homme entreprenant
et apprécié, avec son fidèle secrétaire
d'Etat, Prunk, et Blaschko von Goltz, le chef de la majorité du « Comité pour
Tout » qui se fait lécher les pieds tous les
jours par un serviteur, a développé un projet qui
pourrait permettre à la ville non seulement d'effacer ses
dettes d'ici 321 ans, mais aussi d'atteindre le plein emploi. C'est
ainsi que des parvenus blasés par la vie suivent une formation
de pilotage pour aller ensuite s'écraser sur les emblèmes
de la ville. Cela fournit du travail aux « hommes des
ruines » mais également au secteur du bâtiment
qui œuvre à la reconstruction des monuments là où il
n'y a plus rien. Comme un boom d'après-guerre !
Cette nouvelle prospérité permet aussi aux plus
démunis de saisir leur chance : ils se transforment en « panneaux
informateurs » et, postés aux angles, annoncent
le nom des rues, ils oeuvrent encore comme serviteur en livrée
chargé de l'accueil des cocktails du Comité pour
Tout, l'organe politique décisionnel de la ville. Et, celui
qui, avec brio, suit la formation adéquate peut également
aller hurler l'histoire détaillée des monuments et
musées pulvérisés. Dans cette ville, que les
gens meurent à tour de rôle apparaît tout à fait
normal.
Mais revenons-en au panda. Parvient-il à se libérer
des griffes de la « Fraction des Betteraves rouges » ?
Pachulke et Zabriskie parviennent-ils à résoudre
l'énigme ? Ou bien s'agissait-il d'autre chose encore ?
Pourquoi le spécialiste de la fourchette est-il mort ? Et
qui a jeté le directeur du zoo dans le bassin des piranhas
revêtu du maillot de bain rouge de l'époux de sa secrétaire
?
Voilà autant de questions auxquelles seule la lecture de
ce livre permettra de répondre. Que tous les volets de l'action
ne soient pas traités de façon cohérente jusqu'à la
fin, qu'on perde de vue certains personnages pourtant introduits
avec force de détails, que certaines actions secondaires,
qui ne jouent pas grand rôle dans l'intrigue principale,
soient particulièrement mises en relief, tout cela n'a pas
d'importance. Cela montre seulement que dans ce livre il y a des
idées pour quatre autres. Je ne dis pas ça que parce
que je suis surpris par le premier roman d'un auteur allemand mais
aussi un peu parce que l'auteur est mon patron dans la vie de tous
les jours. Et quand il écrit un polar, il prête moins
d'attention à ses subordonnés.
Et nous apprenons une chose dans
ce roman policier, c'est que nous, ceux du dessous, nous aurons
un futur prometteur, lorsque nos supérieurs pourront réaliser
leur fantasme en paix.