Le polar européen en ligne de mire
n°1 Mai-Juin-Juillet 2005

Le 21 Juillet
Et si les auteurs de l’attentat
du 20 juillet 44 avaient réussi ?

Une nouvelle de
Christian v. Ditfurth

Traduite de l’allemand par Céline Chanclud
(Der 21. Juli : Was wäre gewesen, wenn die Attentäter
des 20. Juli 1944 gesiegt hätten ?
)


Je ne m'en sortirai pas. Ce fut ma première pensée. Je reste un moment allongé sur le lit. J'ai encore la nausée et un arrière goût d'eau de vie dans la bouche. J'imagine que mon corps va s'habituer à la boisson, mais jusqu'à présent, il n'y est pas parvenu. Et maintenant, il est bien trop tard.

Lorsque je rouvre les yeux, la lumière m'aveugle. Les rayons pénètrent dans la pièce à travers une fente entre les rideaux pour atteindre le lit. Je réalise alors que le Führer est mort. Je m'assieds sur le bord du lit et secoue la tête. Ca paraît irréel. Hier, l'attentat ne m'a pas surpris, j'étais informé depuis le début, pas dans les détails mais je savais que Stauffenberg organisait le coup d'Etat. Mais ce qui m'étonne, c'est que la mort d'Hitler me laisse de marbre. On pense que la mort d'un homme comme lui devrait faire trembler la terre entière. Et dehors les oiseaux gazouillent. Hitler avait marqué ma vie pendant onze ans et demi, et aujourd'hui, il a disparu, comme ça…

Mon pied gauche me fait mal. Je le regarde et me rappelle que j'en ai plus. On m'a amputé la jambe sous le genou lors de la bataille de Koursk. Depuis, je me porte mal, et l'Allemagne aussi. La prothèse est adossée contre le pied du lit.

La nuit dernière, le général Fromm, le commandant en chef de l'armée de réserve, nous a renvoyés à la maison, moi et quelques autres. Il voulait avoir des soldats frais et dispos le lendemain au Bendlerblock. L'opération Walkyrie avait bien débuté. J'ai trouvé ça bizarre, mais qu'est-ce que je pouvais bien faire d'autre ? Un ordre est un ordre, même en matière de complot. Ainsi, j'ai pris le métropolitain jusqu'à Thielplatz et j'ai réfléchi à la façon dont je pouvais bien sauver ma peau. Je n'en avais aucune idée. Si Stauffenberg et Goerdeler sortaient vainqueurs, alors ils m'arrêteront pour avoir été un espion de Müller. Et un indicateur de la Gestapo a peu de chance de s'en sortir, lorsque les conspirateurs se mettent à chercher les victimes. Si le putsch foire, alors le gestapiste Müller va me clouer sur la croix, car je n'aurai pas signalé que Stauffenberg voulait assassiner Hitler. C'est comme ça en Allemagne, lorsque l'on pense pouvoir décider de ce qui est bon ou mauvais. Il y avait plus de raisons de tuer Hitler que de le laisser en vie. Cependant, j'en avais assez dit à la Gestapo ces derniers mois pour m'étonner que le complot n'ait pas été déjoué. C'est vrai, Goerdeler est recherché depuis quelques jours. Mais il n'a rien fait pour se cacher. Des instructions à n'en plus finir, des lettres secrètes, des listes de ministres et des projets de conquête.

J'attache ma prothèse au genou et boitille jusqu'à la cuisine. Dans la cuisine je trouve un bout de pain sec. Je le tartine de margarine et le mâche lentement, pendant que je commence à réfléchir. Je bois un verre d'eau pour épancher la soif qui étreint ma gorge. Une fois ma toilette terminée, je descends les escaliers en clopinant. En bas, Monsieur Sobieray, le concierge, attend déjà. C'est un bon gars, il sait que j'écoute les stations de l'ennemi et fait comme s'il n'était pas au courant.

« Allons-nous encore gagner la guerre, Monsieur le commandant ? », demande t-il doucement, afin que nul ne l'entende.

Il avait sans doute lu hier dans le rapport de la Wehrmacht que la Grande Allemagne se porte mal. Les Américains et les Anglais ont débarqué à l'Ouest. Mais tu penses bien, on va les repousser à la mer ! A l'Est, les Russes se bousculent à la frontière. Le groupe d'armées du Centre est vaincu. Sobieray ne sait pas encore que le Führer est mort. Il va l'apprendre aujourd'hui.

« Ca tourne au vinaigre, Monsieur Sobieray ».

« Mais le Führer va trouver un moyen, comme toujours ».

« Certainement », dis-je tout en sachant qu'il n'en croyait pas un mot. Qu'est ce qu'il dirait, s'il savait qu'Hitler était mort dans une explosion ? Et que le nouveau gouvernement se compose d'hommes qui n'arrivent pas à s'unir.

Je me mets en route pour la station de métro. Je parviens déjà à marcher correctement avec la prothèse et la canne. Le gens voient un Panzermajor à une jambe, couvert de décorations et ça impressionne même un peu les Allemands habitués aux uniformes, si bien que je n'ai pas à chercher une place assise dans le wagon.

Alors que le train parcourt bruyamment la ville, j'observe les visages fatigués des passagers. Comme je suis heureux de ne pas voir mon propre visage ! Dehors, des ruines et des décombres, les traces des bombardements. Mais Berlin est coriace. Ces derniers temps, la ville a été relativement épargnée par les frappes aériennes, les alliés se battent à Caen et à St Lô. Ils ont besoin de leurs avions pour réduire nos positions à néant. Mais ce n'est qu'une question de temps, après ils les renverront sur notre ville.

Le métro arrive à la station Gleisdreieck. Les gens se bousculent pour entrer et sortir du wagon, des uniformes et des femmes sur le chemin du travail. Il fait déjà lourd, je transpire et l'air est confiné.

Quelques rues plus loin, le bar où le malheur a jeté son dévolu sur moi. Je ne sais plus vraiment ce qui s'est passé. J'avais bu et j'ai sans doute dit que le Führer était responsable de la défaite sur le front Est. Le lendemain, l'officier de la Gestapo qui se trouvait devant ma porte, a cité : « Retarder la bataille des semaines durant pour conduire au front des chars ultra-modernes. Mais nous nous sommes retrouvés assis dans des cercueils d'acier restés couchés quelques mètres plus loin. Et ce n'est pas de pièce de rechange dont nous avions besoin ! Ce n'est pas grâce aux armes que nous sortons vainqueurs mais par la force de notre volonté ! ». Et puis encore d'autres phrases du même acabit, qui signifient pour tout à chacun le peloton d'exécution. Moi, ils ne m'ont pas exécuté mais recruté. « Nous attendrons un peu encore avant de vous exécuter. Si vous établissez de faux rapports, vous n'y couperez pas. Nous le remarquerons », a dit l'officier de la Gestapo ; il avait belle allure et un regard froid. « Vous n'êtes pas le seul à travailler pour nous ». Ils m'ont affecté aux officiers de l'armée de réserve. « Là-bas, il y en a d'autres qui se croient plus malins que le Führer », avait dit l'officier de la Gestapo.

Je ne sais comment la Gestapo a goupillé le tout. Mais toujours est-il que j'ai reçu une lettre quelques jours à peine après la discussion. J'étais rappelé et affecté à l'armée de réserve. Depuis, je ne cesse de m'étonner qu'aucun de mes rapports n'ait déclenché d'arrestation. Et quelle ne fut pas ma surprise, lorsque deux conspirateurs, l'avocat Carl Langbehn et Johannes Popitz, le ministre des Finances prussien nommé par Göring, allèrent embobiner Himmler. Le Reichsführer avait écouté toute l'histoire, gentiment et même fait quelques signes de la tête. Et bien que les conjurés aient continué à se comporter presque comme s'ils voulaient se faire pincer, aucun événement à rapporter. Et puis, je suis tombé sur la copie d'une lettre que Goerdeler avait adressée au feld-maréchal von Kluge dans laquelle était évoquée une coopération avec le Reichsführer des SS et Goebbels : « Je peux également, si vous le souhaitez, associer Messieurs Goebbels et Himmler à notre cause ; car ces deux hommes ont également compris depuis longtemps, qu'ils sont perdus s'ils restent aux côtés d'Hitler ». Lorsque je bois la nuit pour trouver le sommeil, je me prends parfois à imaginer Himmler, assis dans son train spécial « Heinrich » en Prusse-Orientale, en train de tirer toutes les ficelles. Il sait que l'on s'approche de la fin. Il veut sauver sa peau. Mais bon sang, qu'est-ce qu'il peut bien préparer ?

Des panzers « Tigres » sont postés devant le Bendlerblock, menaçants, tels des colosses gris arborant la Balkenkreuz. Des troupes d'occupation traînent à proximité, prêtes à intervenir. Dans la cour, deux compagnies d'infanterie sont disposées en rang. En pénétrant dans le bâtiment, je palpe une atmosphère sinistre. A première vue, tout est comme d'habitude. Je monte les escaliers en traînant la jambe. Dans les couloirs, des militaires cavalent de pièce en pièce. Des camarades discutent devant mon bureau. J'entends « bombe volante ». Un des hommes s'est esclaffé d'un rire presque hystérique. Un autre ajoute « Et si Himmler ... ». Lorsqu'ils me voient, ils me saluent et redescendent le couloir. J'ai à peine refermé la porte que le téléphone sonne à mon bureau. « Le général Fromm souhaite vous voir», annonce une voix inconnue.

Fromm arpente son bureau de long en large. «Vous étiez directeur d'une entreprise avant votre entrée dans la Wehrmacht ». Ce n'est pas une question mais une constatation.

J'aperçois alors les documents posés sur son bureau. Mes dossiers personnels. J'ai froid. Ils te tiennent et maintenant, ils t'achèvent.

« Tout le monde est utile, ici. Vous serez secrétaire du nouveau gouvernement, ou du moins, durant la période de transition. Et n'oubliez pas d'où vous venez. Avez-vous compris, Monsieur Rettheim ? »

Je réalise alors qu'il n'a pas l'intention de régler ses comptes.

« Oui, Monsieur le général ».

« Bien, dans une demi-heure, une réunion du… - il hésite, se gratte le coin de la bouche – …gouvernement provisoire aura lieu dans cette pièce. Je voudrais que vous y assistiez et que écriviez le protocole ». Il me regarde, observe ma réaction. « C'est le vœux de notre Reichskanzler. Nous ne savons pas si les dames peuvent tenir leur langue. Cercle réduit, assemblée exclusive ». Il me lance un regard hautain. « Dans une demi-heure, ici même ». Il me tourne le dos et regarde par la fenêtre.

Dans le couloir, je suis presque renversé par Stauffenberg qui me lance un regard furibond. Il entre sans frapper dans le bureau de Fromm. Il claque la porte derrière lui. Puis un civil vient se planter devant moi, cheveux gris, bacantes, sourcils en broussaille. « Le colonel Stauffenberg, s'il vous plaît !». Il semble épuisé.

« Qui dois-je annoncer ? ».

« Goerdeler ».

Le nouveau Reichskanzler. L'homme parait plutôt effacé. Mais qu'est ce ça cache ?

Je frappe à la porte de Fromm. A l'intérieur de la pièce, un brouhaha de voix. Comme personne ne dit « Entrez ! », je tourne la poignée de la porte. J'entends Stauffenberg hurler : « Vous avez attendu, mais moi, j'ai agi... ». Il me regarde. Furieux. Il a des cernes sous les yeux.

« Monsieur Goerdeler », dis-je.

« Faites-le entrer », répond Stauffenberg.

« Mais... », commence Fromm. Puis il se tait.

J'introduis Goerdeler dans le bureau de Fromm. J'attends le début de la réunion du gouvernement assis à mon bureau. Des bribes de pensées tournoient dans ma tête et s'agitent comme dans un carrousel. Si le concierge Sobieray savait le chaos qui règne ici, son restant de confiance serait vite ébranlé. Et la tronche de Himmler ne cesse de me hanter, il a une tête de maître d'école. Il dispose d'un million d'hommes bien armés sous son commandement. Le soutien des conjurés de la Wehrmacht sera t-il suffisant contre cette menace ? Ou alors Himmler marche dans la combine ? Mais les alliées vous vouloir sa tête. Les Russes stationnent à la frontière de la Prusse-Orientale, le groupe des armées Centre n'est plus qu'un amas de ruines et l'armée Nord, grâce à la sagesse du Führer, va subir le même sort si elle ne se retire pas immédiatement. Le front tiendra encore deux, trois semaines tout au plus. Ca, tout le monde le sait, ici. Et bientôt, les alliés vont organiser une course contre la montre pour savoir qui sera le premier à fouler le territoire du Reich. Jusqu'ici, les Russes ont une longueur d'avance.

Je regarde l'heure, je dois y aller. J'entends déjà des voix agitées dans l'anti-chambre de Fromm. Je suis happé par un épais nuage de fumée de cigarette dès que j'ouvre la porte du bureau. Les hommes se taisent un court instant, comme pris sur le fait. Je m'assieds sur une chaise vide à côté de la porte et pose mon bloc sur les genoux.

« Messieurs », dit le colonel général Beck, désormais devenu gouverneur du Reich. « Messieurs, je vous prie de retrouver votre calme ».

Je regarde autour de moi. La plupart des visages me sont étrangers. Je reconnais Goerdeler, son visage tire au pourpre et il a des yeux fatigués. Il se renfonce dans son fauteuil le regard absent. Stauffenberg, penché en face de lui, est assis sur le bord d'une chaise qui risque de se rompre à tout moment.

La porte s'ouvre de nouveau. L'officier d'accoutumance de Stauffenberg, le lieutenant colonel von Haeften, tend une feuille au colonel. Stauffenberg la survole, puis annonce une fois Haeften hors de la pièce : « Le groupe d'armée Nord s'est libéré de l'ennemi dans la nuit ».
Un bruit. Je vois Witzleben assis contre le mur. Il frappe du poing une seconde fois contre la table d'appoint. « Monsieur Stauffenberg, savez-vous qui est le commandant en chef de la Wehrmacht ? Vous êtes prétentieux. Il ne faut pas ignorer la hiérarchie. Sinon, c'est la pagaille ». Sa voix est âpre.

Stauffenberg s'essuie le front. Après quoi, il soulève son cache-œil et s'essuie avec un mouchoir. « Oui, Monsieur le feld-maréchal », dit-il d'une voix lasse. Mais sans être impressionné. Même s'il n'est pas si haut gradé, il se sent supérieur. Il a tué Hitler.

« Gisevius », dit Goerdeler en s'adressant à un jeune homme de grande taille au visage intelligent. « Nous aurons bientôt besoin de connaître la position des alliés. Pouvez-vous accélérer les choses ? »

Le grand hausse les épaules, se lève et sort de la pièce.

Goerdeler dit : « Nous devons sans plus tarder nous adresser au peuple ».

Stauffenberg ajoute entre temps: « Cette tâche revient au colonel général Beck ».

Beck tire un papier de la pile posée devant lui sur la table et se met à lire : « Hitler a péri dans un attentat. La Wehrmacht ... »

« Si vous dîtes ça, vous allez déclencher une guerre civile », dit un homme sans uniforme. Je suis sûr d'avoir déjà vu son visage quelque part. Peut-être dans le journal ou dans le Wochenschau.

« Mais toutes les annonces que nous avons préparées sont faites ainsi, celles de Monsieur le gouverneur du Reich, de Monsieur le Reichskanzler ou encore celles du colonel Stauffenberg », dit le général Olbricht, le chef de l'état-major. Il est embarrassé.

L'homme en civil secoue la tête : « Le Comte Helldorff est du même avis. La guerre civile ».

« En êtes-vous certain, Monsieur Nebe ? »

Arthur Nebe est le Gruppenführer des SS, c'est à dire le chef de la police criminelle. Lui et Helldorff, le président de la police de Berlin, doivent placer la police sous les ordres du nouveau commando de la Wehrmacht. On raconte que Nebe dirige à l'Est des groupes d'unités assassines de la SS. Et Helldorff était une bête brute des SA, avant que Göring ne le nomme à la présidence de la police de Berlin.

« Une bombe volante », dit Nebe. « Une bombe volante anglaise ».

« Et une petite clique de bonzes du parti sans scrupules qui veut tirer la situation à son avantage, s'emparer du pouvoir et prendre la Wehrmacht en traître », complète Gisevius, qui était revenu sans que je m'en aperçoive. Silence.

« Bien, nous ferons ainsi. Le plus important c'est que Monsieur le gouverneur du Reich prononce un discours sans plus tarder ». Stauffenberg est fatigué par toutes ces histoires.

Goerdeler prononce quelque chose d'incompréhensible et ça n'a pas l'air gentil. Beck regarde autour de lui, il semble désarmé. Goerdeler dit : "Mais faîtes court, quelques phrases seulement».

La porte s'ouvre, un lieutenant. « Un appel pour Monsieur le colonel général Beck, le Reichsführer au téléphone».

Le silence s'abat tout d'un coup sur la pièce.

Beck se lève, s'essuie le front et quitte la pièce. Ils attendent tous. Le colonel général Hoepner, qui avait conduit en 1941 les panzers jusqu'aux portes de Moscou, bat la mesure en jouant des ongles sur la table. Il est livide. Puis Goerdeler s'adresse à Gisevius: « Et que disent les alliées ?".

« Rien. Rien jusqu'à maintenant ».

« C'est bon signe », dit Stauffenberg. « Ils auraient tout simplement pu réitérer ce qu'ils déclarent depuis Casablanca : capitulation sans conditions ».

« Nous devons conclure rapidement la paix à l'Ouest puis lancer la Wehrmacht à l'Est », dit Goerdeler.

« C'est trop tard », dit Olbricht.

Stauffenberg reste silencieux. Goerdeler se lève et fait quelques pas. Il fait face à Witzleben. « Ce n'est pas maintenant que devez perdre votre sang-froid comme Ludendorff en 1918. Rien n'est encore perdu. Si nous présentons nos propositions de paix et que nous menons nos troupes avec détermination, rien n'est encore perdu ».

Le visage de Witzleben s'empourpre de colère. Il secoue la tête. L'expression de son visage traduit ce qu'il pense des civils qui donnent aux feld-maréchaux des conseils en matière de stratégie militaire.

« Croyez moi, si je tente d'imposer aux camarades du peuple la lutte contre le bolchevisme, ça se retournera contre le Reich ». Goerdeler se gratte le nez puis demande : « Pourquoi Speer n'est-il pas encore arrivé ? »

Personne ne répond.
Soudain, Beck réapparaît dans la pièce. Les regards se tournent vers lui, emplis d'espoir.

« Himmler nous félicite », dit Beck. « Il s'est placé sous mes ordres ».

« Alors ordonnez-lui de venir à Berlin, que l'on puisse arrêter ce tueur ! », s'exclame Stauffenberg avec véhémence.

Goerdeler se racle la gorge.
Fromm dit tout bas : « Nous avons besoin des divisions SS sur le front. Et si un soulèvement éclate dans le pays ? »

« Nous devons éliminer Himmler. Et Kaltenbrunner aussi. Pourquoi, n'y a t-il pas encore de troupe de choc postée dans la Prinz-Albrecht-Straße ? », demande Nebe.

Beck se lève et fait signe à Gisevius de se rapprocher. « Nous allons à la radio », dit-il. « Pour le moment, c'est la priorité ». Un civil passe par la porte restée entrouverte. Il est tendu. Il n'est pas encore assis que Stauffenberg lui demande : « Et bien, les Anglais et Churchill ? Raconte, Adam. »

Le civil lui répond d'une voix sans timbre : « Capitulation sans conditions. Remise des criminels de guerre. »

« Non ! » s'exclame Goerdeler. « Jamais ! »

Il se lève, se rassoit et tousse. Puis il dit à Witzleben: « Kluge s'est-il placé sous votre commandement ? Ou bien sous les ordres du gouverneur du Reich ? »

Witzleben lui répond d'un air dédaigneux : « Hans von Kluge, comme son nom l'indique, a demandé à ce qu'on lui accorde un délai de réflexion ».

« Le commandant en chef West pense qu'il peut encore éviter de prendre une décision. Il attend de voir quel bataillon sortira vainqueur. Remplacez-le ! Et Keitel ? » Brusquement, Stauffenberg bondit et quitte la pièce.

« Aucune nouvelle de Keitel, depuis que Monsieur le Gouverneur du Reich l'a démis de ses fonctions », dit Witzleben.

« Nous ne devons pas emprisonner Himmler. Nul ne sait ce qui va se passer. Nous devons réunir toutes nos forces afin de négocier une paix honorable. Pour cela nous avons aussi besoin des Waffen SS. Mais, bien entendu, il nous faudra déclarer les crimes commis par Hitler. Après la guerre ». Goerdeler lance un regard à Nebe. J'ai l'impression qu'il est devenu encore plus livide. « Ce que nous faisons aujourd'hui paiera par la suite », dit Goerdeler.

J'ai mal au cœur. Si les SS s'en tirent, Müller, le chef de la Gestapo, s'en sortira aussi. Je l'ai trahi, tout comme j'ai trahi les conspirateurs auparavant. Je me retrouve en bien mauvaise posture. On dit que Müller est rancunier.

Stauffenberg pénètre dans la pièce. Derrière lui, un homme, grand et robuste. Je l'ai déjà vu, il y a longtemps. Goerdeler se lève, va à sa rencontre et lui tend la main. « Monsieur le Dr Leber, je suis heureux que vous soyez libéré. Prenez place s'il vous plaît, Monsieur le Ministre de l'Intérieur ».
Leber sert la main à Stauffenberg et s'assoit. Tous les regards se tournent vers lui. « Kaltenbrunner m'a fait sortir », dit-il d'un ton incrédule, comme s'il ne croyait pas lui-même à ce qu'il disait. « Il m'a prié » – dit-il en insistant sur le « prié » -, « de vous annoncer, que la police secrète d'Etat se place sans réserve sous les ordres du nouveau gouvernement... »

« Pourquoi Kaltenbrunner est-il toujours en liberté ? », Stauffenberg est presque en train d'hurler. « Et Goebbels? Est-il au moins encore en prison ? Où est au juste ce commandant Remer et son Wachregiment ? Pas de nouvelle non plus du Stadtkommandant. Au moins, la Panzerschule, elle, est ici ».

Leber continue : « Kaltenbrunner affirme qu'Himmler lui a ordonné d'apporter un soutien sans retenu au nouveau gouvernement. Goebbels est dans une cave dans la Prinz-Albrecht-Straße ». Stauffenberg a un rire moqueur. La porte s'ouvre à nouveau. Un homme de petite taille apparaît dans l'encadrement de la porte. « Monsieur Popitz, votre ami s'est manifesté », ricane Stauffenberg en guise de salut. Puis il se lève et sort.

Goerdeler se lève et salue le nouvel arrivant. « Notre Ministre de l'Education et de la Culture », dit-il.

Popitz quitte la pièce et revient avec une chaise.
« Maintenant, nous devons prendre une décision », dit Goerdeler.
Stauffenberg revient. Il est en sueur.

« Nous devons prendre une décision », répète Goerdeler.

La porte s'ouvre. « Le colonel général à la radio », crie quelqu'un.

On entend la voix de Beck émaner de l'antichambre. Il parle posément. Le Führer est mort en héros. Une clique de fonctionnaires a tenté de perpétrer un coup d'Etat. Mais la Wehrmacht a rétabli l'ordre et le droit. Désormais, le peuple allemand doit se montrer solidaire et s'unir à d'autres peuples du monde civilisé afin de repousser l'assaut des bolchevistes.

Stauffenberg respire fort. « Nous voilà privés d'une alternative. », crie t-il. « Le moyen de pression contre Churchill et Roosevelt. Comment peut-on diviser nos ennemis, si l'on s'engage publiquement d'un côté ? »

« Mais Monsieur Stauffenberg », dit Goerdeler. « Vous aviez approuvé cette tactique. Nous ne pouvons pas nous allier aux bolcheviks. Nous remplacerions une dictature par une autre. Staline est un criminel comme Hitler. Sinon, à quoi aurait servi ce coup d'Etat ?».

Leber se racle la gorge. « On y arrivera pas sans les syndicats ou les communistes. Sans le soutien des ouvriers, nous courrons à la perte ».

« Qui donc prétend que les ouvriers ne vont pas continuer à suivre les nazis ? », fait remarquer Trott à Solz.

« Si les communistes nous suivent, Staline ne manquera pas d'être étonné », réplique Leber.

« Mais nous ne pouvons pas accepter les communistes en notre sein et de l'autre côté combattre le bolchevisme », dit Goerdeler. « Et je sais bien que nous ne pouvons pas non plus rejeter ces tentatives de prise de contact ». Il est indécis.

Je tente de noter tous les arguments avancés. Plus je protocole et moins je comprends ce que tout cela signifie. Je ne cesse de songer à Sobieray. Qu'est ce qu'il penserait de cet attentat, du mensonge brodé par le nouveau gouvernement et de ces conjurés qui n'étaient unis que dans leur bataille contre Hitler ?
Le lieutenant colonel réapparaît dans la pièce. Il tend un papier à Stauffenberg. Ce dernier le lit et le donne à Witzleben. Le feld-maréchal jette un coup d'œil au papier : « Le groupe d'armées Mitte se place sous les ordres du gouvernement et sous mon haut commandement. »
Un sourire se dessine le visage de Goerdeler.

«Tresckow », dit Stauffenberg. Il s'adresse à Witzleben. « Le feld-maréchal Model attend vos ordres. Donnez-lui le feu vert ».

Witzleben dit d'un ton froid : « Je sais ce que j'ai à faire, Monsieur le colonel Stauffenberg ». Il se lève et quitte la pièce.

« Monsieur Stauffenberg, veuillez prêter attention au grade du feld-maréchal. Il est commandant en chef », dit Goerdeler. Et tous comprennent que cette remarque vaut également pour lui. Il reste pensif pendant un moment puis reprend : « Nous devons trouver un accord au sujet des Juifs. Les alliées sont dans l'expectative. Nous devons faire savoir que nous ne sommes pas responsables des crimes commis par Hitler et Himmler. D'autant plus que nous pourrions bien être contraints de pactiser pour un temps avec Himmler, si nous voulons éviter la guerre civile ».

« Une bombe volante anglaise pourrait également viser le Reichsführer ». Gisevius est à la porte et avait parlé d'une voix essoufflée.

« Là, nous avons à faire à Kaltenbrunner », dit Olbricht.

« Ou bien à Wolff », lance Fromm.

« Himmler est bien trop surveillé, il ne laisserait personne s'approcher de lui. Du moins pas pour le moment ». Stauffenberg lève la main puis la laisse retomber sur ses genoux. Il s'essuie le front.

Witzleben revient.
Des gouttes de sueur perlent également sur le front de Goerdeler. « Bon, revenons au problème des Juifs. Les Juifs ont besoin d'un Etat à eux. Désormais, on ne peut plus leur demander de vivre en Europe en tant que peuple hôte. Ils resteront toujours étrangers ici. Nous devrions accorder un règlement d'exception : la citoyenneté allemande aux combattants du front qui ont servi pendant la guerre. »

« Si l'en reste encore de ces combattants du front », dit Olbricht.

« Pour l'instant, ce n'est pas la priorité », dit Stauffenberg. « Les fronts s'effondrent les uns après les autres. Monsieur le feld-maréchal, qu'avez-vous l'intention de faire avec le front Est ? Les Russes repoussent nos positions. »

« Je vais nommer Monsieur von Manstein commandant en chef », dit Witzleben.

« S'il accepte », réplique Fromm.

« Où est Speer ? », demande Goerdeler. Il regarde autour de lui mais personne ne lui répond.

Goerdeler s'adresse à moi. « Avez-vous noté ma remarque au sujet de la question juive ? ». J'acquiesce, puis il ajoute : « Pouvez-vous écrire une déclaration d'ici demain matin ? ».

« Oui, Monsieur le Reichskanzler ».

« Gisevius pourrait peut-être s'acquitter de cette tâche ? », dit Popitz.

« J'ai besoin de lui pour autre chose », dit Goerdeler. « Nous devons élaborer un plan de paix ».

« A quoi ressemble-t-il ce plan de paix, Monsieur le Reichskanzler ? Vous pouvez peut-être nous mettre dans la confidence ? ». Stauffenberg fait sentir qu'il réprime sa colère.

« A l'Est, les frontières de 1914. Pour l'Alsace-Lorraine, négocier directement avec la France. L'Autriche reste dans le Reich. Le Sud Tyrol revient à l'Allemagne. Pas de réparation. L'Allemagne juge ses criminels de guerre elle-même ».

Witzleben renâcle.
Beck est à la porte, il a écouté. Il a les yeux écarquillés mais garde le silence.

« Il n'était pas prévu que l'on continue à se battre contre les bolcheviks», dit Stauffenberg.

« Monsieur le Gouverneur du Reich est nommé Reichspräsident jusqu'à la formation définitive de l'Etat et jusqu'à la nomination légitime d'un gouvernement. Le Reichspräsident s'est adressé au peuple afin d'éviter la guerre civile », dit Gisevius d'un ton froid et déterminé.

« Je félicite Monsieur le Reichspräsident pour son allocution », dit Goerdeler.

« Les Allemands ne vont pas suivre les putschistes », ajoute Hoepner comme s'il voulait lui aussi dire quelque chose.

« Monsieur le Reichskanzler, il vous faut désormais formuler un plan de paix, afin que nous puissions voter rapidement et transmettre ces informations aux ennemis. Emmenez Monsieur Gisevius avec vous. Et les autres personnes ici présentes ont également assez à faire. J'ajourne la réunion à demain matin », dit Beck.

Dans le métro, sur le chemin du retour, je regarde les visages épuisés des gens. Ils ont appris la mort du Führer. Je pensais qu'un tel bouleversement allait se lire sur la tête des gens. Je me souviens de l'hystérie qui régnait dans toute l'Allemagne au moment de l'entrée en scène d'Hitler, avant la guerre.
Je croise Sobieray dans l'entrée. Il répare une boîte aux lettres. En me voyant, il se met sur mon chemin. « C'est terrible pour le Führer. Comment est-ce possible ? »
« Oui. Une bombe anglaise », dis-je. J'ai envie de boire et non pas de bavarder.
« Et le rapport de l'armée, aussi, est effrayant. Les ennemis nous délogent de nos positions. Et si nous perdons la guerre ? Imaginez-vous, les Russes à Berlin ». Sobieray reste silencieux un instant, il imagine ce qu'il redoute tant. « Si le Führer était encore en vie, ça ne se passerait pas comme ça. Il a toujours trouvé une solution.


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