le polar européen en ligne de mire
n°1 Mai-Juin 2005

 

 

>> Compte-rendu de festival

Berlin-Brandenburgisches Institut
Le Polar en Allemagne, en France et en Pologne :
reflet de la société ?

• Château de Genshagen (Allemagne) • 3 et 4 décembre 2004

Matthias Drebber
Traduction de l’allemand par Noémie Kaufman

Le colloque portant sur les polars qui a eu lieu à l’Institut de Berlin-Brandebourg pour la coopération franco-allemande en Europe (BBi) au Château de Genshagen (ci-contre) près de Berlin, semble s’établir comme forum annuel de discussions et d’échanges de la scène du polar. Le caractère international de ce colloque qui a eu lieu pour la seconde fois début décembre 2004 en fait une manifestation unique en Europe. Les participants en ayant exprimé le souhait, l'organisatrice engagée Katrin Schielke annonça que le colloque sera reporté l’année prochaine. La nouveauté cette année était la présence d’auteurs et de critiques polonais, ce qui correspond à l’orientation renforcée de l’Institut vers le Triangle de Weimar.

 

Au cours de son introduction, Mme Schielke insista sur les fonctions du genre du polar qui reste considéré comme une forme triviale de littérature mais qui constitue en fait une source de réflexions poussées et de points de vue critiques sur la société. Selon elle, le sous-titre du colloque ("reflet de la société ?") qui s’achève sur un point d’interrogation doit être interprété à juste titre comme une question rhétorique. En effet, il existe depuis longtemps des polars se penchant sur des thèmes politiques délicats, comme l’histoire des dictatures fascistes ou communistes, ou encore s’interrogeant sur la situation des émigrés dans les démocraties occidentales.

Certes, la qualité de telles réflexions diffère d’une œuvre à l’autre mais une chose est sûre : aucun genre littéraire n’atteint autant de lecteurs que le polar. Ceci amena Claude Mesplède (ci-contre), critique français de polars, à signaler au cours de la première table ronde un phénomène marquant le marché du livre français et très certainement également, les marchés allemand et – mutatis mutandis – polonais : les chiffres de ventes de polars augmentent chaque année. Pourtant, les œuvres à prendre plus au sérieux d’un point de vue littéraire et qui témoignent d’une attitude critique envers la société, n’y contribuent pas beaucoup. Vouloir y voir, tout comme M. Mesplède, un paradoxe n’est pas forcément justifié puisque la qualité est quantitativement inférieure comme c’est également le cas pour tous les autres genres. Horst Eckert, auteur allemand de Düsseldorf, fit remarquer que sur un marché libéral du livre (freier Buchmarkt) nombreux sont les mauvais romans produits et vendus. M. Eckert, actuellement porte-parole de l’association d’auteurs Syndikat, assura que le polar allemand trouve aujourd’hui sa place dans une concurrence internationale. Selon lui, l’inexistence d’une tradition du polar ou du roman détective (Detektivroman) en Allemagne explique que le roman policier n’a atteint la qualité des polars anglo-saxons, français ou scandinaves que depuis la fin des années 60. Et en effet, les germanistes ne connaissent guère que Criminel par infamie de Schiller et Mademoiselle de Scuderi de E.T.A. Hofmann. De plus, l’Allemagne parut longtemps ne pas être un lieu où l’action d’un roman policier (Krimi-Schauplatz) pourrait s’inscrire : les grandes rues de Manhattan ou les ruelles de Paris semblent plus propices au meurtre que dans une Allemagne propre sur elle. Pour M. Eckert, il s’agit là d’un vestige datant de l’époque nazie où représenter des crimes en Allemagne (et commis par des Allemands) revenait à cracher dans la soupe. Certains participants au colloque ont peut-être été étonnés d’entendre reconnaître des qualités subversives à un genre auquel colle habituellement la réputation de l’affirmatif et de la futilité. Le chercheur en lettres Leszek Szaruga de Stettin ne put que confirmer l’idée selon laquelle des polars de bonne qualité, et surtout réalistes, ne peuvent se développer que dans une société ouverte. Le roman de milice (Milizroman) qui au cours de l’époque communiste remplit le rôle du polar, devait respecter les règles de la censure, à savoir : les crimes ne devaient pas avoir lieu dans le pays et en aucun cas jeter une mauvaise image sur la société socialiste modèle. Depuis la suppression de la censure en 1989, le marché du livre polonais se trouve dominé par les traductions. M. Szaruga fit notamment remarquer qu’en Pologne, il est pratiquement impossible d’acheter comme lecture de voyage des polars polonais dans les librairies de gare. Pour lui, le roman Mort à Wroclaw de Marek Krajewski qui a été traduit en allemand et dont l’action se déroule dans la Silésie des années 30, constitue une exception. D’après Claude Mesplède, cette sous-représentation de la production nationale de polars en Pologne s’explique facilement si l’on considère qu’un paysage littéraire (de polars) prolifique ne peut se développer que dix à quinze ans après la fin d’une dictature, comme l’ont montré les exemple de l’Italie après Mussolini et de l’Espagne après l’époque de Franco. Dans toutes les dictatures, il existe des polars idéologiques et propagandistes.

Au cours de la table ronde suivante où il fut question du travail d’analyse sur le passé national-socialiste dans les polars, le chercheur en littérature berlinois Carsten Würmann expliqua par exemple que ledit "polar nouveau" (Neuzeitlicher Kriminalroman) de l’époque nazie présentait la police judiciaire en guerre contre les crimes juifs. M. Würmann démontra par ailleurs que cette époque est pratiquement absente dans les polars des années 50 et 60 publiés en RFA. Cette tendance évidente au refoulement et à l’apaisement dans l’Allemagne de l’après-guerre permet de constater à nouveau que le genre du polar est bien le reflet de la société. Il en est tout autrement pour le polar propagandiste de la jeune RDA où les criminels nazis pullulent, poursuivant encore après la guerre leurs agissements chez l’ennemi de classe ouest-allemand (westdeutscher Klassenfeind) et menacent d’infiltrer la société socialiste. Une étude intensive du passé national-socialiste dans le polar allemand n’a réellement lieu que depuis les années 80, à travers les romans de Pierre Freu, de Christian von Ditfurth et de Horst Bosetzky. Ce dernier participa à la table ronde, M. Bosetzky (alias „–ky“) s’était déjà penché sur trente années de production de polars, avant de s’attaquer lui-même en 1995 à ce thème avec son roman Comme une bête. Cela peut paraître étonnant de la part d’un soixantehuitard et sociologue se plaçant dans la tradition des critiques de société. Pour M. Bosetzky, la peur de la banalisation du thème par le genre, représente la raison principale de cette absence. Il fonde cette pensée sur la fameuse phrase d’Adorno sur les poèmes après Auschwitz. Il s’agit là sans aucun doute d’une perspective allemande.

La chercheuse en lettres berlinoise Elfriede Müller montra au cours de son intervention que le Roman noir français semble manier plus facilement ce thème. Un nombre impressionnant de Romans noirs des années 90 (et plus tard) se penche de façon critique sur la collaboration française à l’époque du régime de Vichy. A l’inverse de Carsten Würmann qui se montra plutôt sceptique, Mme Müller pense que le polar est en mesure de remplir un rôle éducatif dans l’analyse du passé, rivalisant ainsi avec l’historiographie officielle. Pour exemple, elle nomma Fréderic H. Fajardie, Patrick Rotmann et Dominique Manotti qui participa à la table ronde. Son roman Le corps noir se penche sur le phénomène peu connu de la section française de la Gestapo et décrit la vie quotidienne dans le Paris occupé de l’été 1944 – entre amusement refoulant et horreur. Derrière le pseudonyme (hermaphrodite) de Mme Manotti se cache en réalité une historienne économique. Selon elle, ses romans ne sont pas historiques car ils ne sont pas une reconstruction fidèle aux faits ayant eu lieu dans le passé. En effet, son objectif est d’exprimer par les moyens de la fiction : cela a existé. Ceci rappelle le mot de Leopold von Ranke "Comment cela s’est-il vraiment passé ?" qui exprime le désir d’en savoir plus sur l’Histoire, celui-là même qui donne ses lettres de noblesse au genre policier.

Bien évidemment la question lancée par Katrin Schielke lors de son introduction concernant la valeur littéraire du polar, resta présente tout au long du colloque. À l’heure actuelle, il est difficile de ne pas reconnaître que le genre du polar ne peut plus être considéré simplement comme une littérature triviale, qu’il y a de bons et de mauvais polars, des polars de haut et de bas niveau et que Dostoïevski et Kafka étaient également auteurs de polars.

Mais quant est-il de la valeur artistique et de l’importance de la critique de la société dans le polar à la télé ? Ce fut le thème de la suivante table ronde trinationale. Tous les intervenants furent d’accord sur un point : le film policier est un téléfilm. Cela vaut autant pour la France et l’Allemagne que pour la Pologne. Même si dans un premier temps certains polars sont produits pour le cinéma, cette production est financée par des chaînes de télévision en vue de leur future adaptation télévisuelle. Ingrid Brück, spécialiste des médias et de la communication à l’université de Halle, annonça la thèse selon laquelle le polar de télé est per se un genre affirmatif. Elle ne nomma pas la série Derrick, qui est pourtant l’incarnation du divertissement télévisuel affirmatif et soporiphique comme exemple allemand du polar en tant que genre affirmatif, mais Schimanski, le commissaire non-conventionnel qui fut de 1981 à 1991 le personnage central de Tatort, diffusé sur WDR. Selon Mme Brück, le caractère émotionnel et anti-autoritaire, la présentation entièrement "non-policière" du commissaire " crasseux", bref toute son image n’est plus adaptée au changement de valeur qui s’est opéré dans la société allemande. Cela vaut de même pour la multiplication de l’apparition d’enquêtrices féminines dans les polars télévisuels allemands des années 90.

Horst Eckert et Hugues Pagan

En se fixant sur les quotas, la télévision ne laisse que peu d’espace à l’innovation et ce phénomène s’accentue d’autant plus depuis l’apparition des chaînes privées. Horst Eckert, soutenant Mme Brück, constata que sous le règne des quotas, les polars à la télévision allemande deviennent chaque année plus superficiels, assimilés et affirmatifs. A l’inverse, aux Etats-Unis, la diversité des téléspectateurs permet, même à la télévision, la diffusion régulière de polars de qualité pour un public spécifique. L’écrivain français Hugues Pagan fit une critique meurtrière du polar de télé français. Il désigna la production de polars de la télévision française par les termes de "machine de production de consensus" et sa critique n’épargna pas les chaînes publiques. D’après lui, les films sont produits sur catalogue pour un public-cible correspondant à la moyenne calculée au préalable, et ils se doivent d’être politiquement corrects et adaptés. Mis à part certaines exceptions "miraculeuses" comme la série PJ sur France 2, le résultat est en règle générale ennuyeux et l’esthétique des films est généralement médiocre. Le scénariste polonais Witold Horwath (dont les thèses furent présentées par la collaboratrice du BBi Anna Hofmann, suite à une maladie l’empêchant ce dernier de se rendre à Genshagen) porta l’attention sur le tournant de 1989. Selon lui, la suppression de la censure ouvrit également de nouvelles possibilités pour le polar télévisuel qui avait mauvaise réputation sous le communisme, en Pologne. En effet, il était assez difficile de supporter l’idée de ces agents de la milice du peuple (Volksmiliz), considérés dans la vie réelle comme corrompus et privilégiés mais transformés à l’écran en sublimes défenseurs du droit et de la morale. Il fut laborieux d’imposer auprès du Ministère de l’Intérieur un policier aux faiblesses humaines tel que le lieutenant Subek dans la série 07 melde dich. M. Horwath voit dans le film Psy de Wladyslaw Pasikowski dont l’acteur principal est interprété par Boguslaw Linda, l’"Alain Delon polonais", le meilleur exemple d’un feuilleton à succès polonais d’après 89. La thématique spécifiquement inter-polonaise constitue l’une des caractéristiques de ce film et de celles d’autres productions de haut niveau de polars télévisuels en Pologne. On y découvre des allusions politiques qui ne seraient pas comprises à l’étranger, rendant ces films inadaptés à l’exportation et à la traduction.

La traduction de polars – un défi linguistique et de transmission de culture : il s’agit là d’un thème qui va de soi dans un colloque trinational et qui fut le sujet de la prochaine table ronde. La traduction de littérature policière entraîne-t-elle des problèmes spécifiques ? L’écrivain parisien et traducteur de l’auteur sicilien de polars Andrea Camilleri, Serge Quadrupanni, mentionna deux pièges dans lesquels le traducteur de polars risque de tomber facilement : soit la manie de vouloir tout savoir mieux que les autres qui pousse le traducteur à se placer au-dessus de l’auteur soit la tendance à la "surprécision" (par exemple à travers des remarques au bas de la page), inadaptée au genre du polar. Katharina Grän et Ronald Vouillé, les traducteurs de l’écrivain français Achille F. N’Goye, épaulèrent les thèses de Quadrupanni, tout en faisant remarquer néanmoins que la précision détaillée et la recherche exacte constituent le travail quotidien du traducteur de polar. L’étude de plans de ville, de substances chimiques, d’armes et dans certains cas même d’insectes sont quelques exemples de cette recherche indispensable. Ursula Kiermeier, la traductrice allemande de l’auteur polonaise de polar Malgorzata Saramonowicz, exposa dans son intervention amusante la phobie des insectes qui s’empara presque d’elle au cours de ses recherches pour le roman de Saramonowicz, La sœur, roman dans lequel toutes sortes d’insectes sont employés comme arme du crime. Elle conclut en désignant les traducteurs de polars comme "détectives dans les cas de mots problématiques" et fit observer que l’association des traducteurs allemands propose pour les traducteurs de polars, des séminaires sur la science des armes (Waffenkunde) avec de "vrais" policiers.

Les participants à la dernière table ronde du colloque se penchèrent sur les "regards étrangers" dans les polars d’émigrés. La personne principale dans ce cadre fut Achille N’Goye, un écrivain congolais vivant à Paris, qui présenta ses romans comme moyens de montrer la vérité sur son pays d’origine – et notamment de dénoncer la barbarie du régime de Mobutu à l’encontre de la présentation des faits sous un jour trop favorable par une partie de la presse française – et d’autre part comme méthode pour faire découvrir la culture des émigrés africains à Paris.

Irek Grin et Achille N'Goyé

Selon M. N’Goye, l’utilisation consciente d’africanismes français dans sa langue littéraire fait partie de cette méthode. La discussion suivante quelque peu disparate ne permet malheureusement que de mentionner certaines interventions : Claude Mesplède porta l’attention sur l’écrivain anglais Robin Cook vivant en France et écrivant des polars de la perspective des émigrés. Quant à Irek Grin, auteur polonais dont les polars se déroulent en Israel et à Kazimierz, le quartier juif de Cracovie, il souligna la nécessité de recherches précises sur les lieux de l’action ainsi que le "thème toujours difficile" du judaïsme en Pologne. Jürgen Ebertowski, le globe-trotter et auteur berlinois de polars, s’entretint avec l’écrivain et journaliste Artur Górski sur la conception de ce dernier de Berlin comme "lieu exotique".

Cette manifestation réussie et inspirante fut suivie de lectures au Château de Genshagen et à la librairie de littérature policière Miss Marple à Berlin-Charlottenburg. Claude Mesplède a rencontré un écho favorable avec sa proposition de créer un magazine trinational ou un site web qui servirait de forum d’échanges pour écrivains de polars provenant des pays du Triangle de Weimar. A suivre…

 

 


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