le polar européen en ligne de mire

n°2 Juillet-Août-Septembre 2005

 

 

C’était l'hiver et il faisait nuit

Valerio Evangelisti
Traduction : Kentaro Okuba

Le maître est sans aucun doute Dashiell Hammett, et Jean-Pierre Manchette n’a aucune peine à le reconnaître. De l’Américain, il a hérité en premier la clé de lecture du présent : dans les sociétés modernes occidentales, le pouvoir politique et les intérêts criminels sont désormais imbriqués de manière inextricable. Corollaire : aujourd’hui, seul le roman "noir" réussit à fournir de la réalité un cadre compréhensible. Oui, mais quel type de roman "noir" ? Certainement pas le roman policier qui se prétend tel, peut-être parce qu’il est un peu plus violent que la norme.

Ici, on retrouve le second héritage de Hammett envers Manchette. Seul le roman behaviouriste, dans lequel on s’élève des comportements vers les psychologies et intentions, et dans lequel on devine exclusivement la logique occulte des événements par leur description, est le type de noir capable d’assumer la fonction de miroir crédible du social.

Manchette est sévère et hostile vis à vis de tout autre type de noir. Les histoires cruelles, confinant au sadisme, de James Hadley Chase ne lui plaisent pas. C’est de l’hyperréalisme et non du réalisme, de plus leur style est artificiel comme celui de Mickey Spillane. Son compatriote Auguste le Breton, considéré depuis longtemps comme un maître du roman "noir" français, lui plaît encore moins. Sans tenir compte du bluff honteux à l’origine de l’équivoque (langage de la pègre presque tout inventé, dates autobiographiques fantaisistes) le romanesque de la mendicité paraît aussi artificiel, même en référence au monde des gangsters. Pire encore, on s’en sert pour présenter ce dernier monde isolé du reste de la société plus ou moins civile, alors qu’on est depuis longtemps en pleine compénétration. Le noir, s’il se veut l’interprète de l’époque, comme c’est sa vocation, doit se faire vérisme. Et contenir des éléments de critique sociale jamais grappillés et pourtant perceptibles.

Manchette est un militant plus radical et manichéen que Hammett, communiste avec carte seulement pendant une partie de sa vie. Le marxisme professé par Manchette est ce mélange très français de l’ultragauche, une synthèse bizarre (pour un œil italien) entre situationnisme et bordiguisme, avec de larges ouvertures en direction des anarchistes. Comment dire : une intransigeance doctrinale, servie pourtant par des instruments non dogmatiques, fantaisistes et d’une ample épaisseur culturelle. Ainsi la décision de Manchette de se donner au roman apparemment "populaire", qui comportait chez Hammett une certaine scission entre les choix politiques et la littérature, apparaît pleinement cohérente chez le Français : elle répond aux présupposés de l’ultragauche et coïncide avec sa désinvolture vis-à-vis des modes d’action. Peut-être que Bordiga, communément accusé de dogmatisme, n’avait guère montré d’intérêt pour la science-fiction et avait produit, surtout dans les dernières années de sa vie, des textes extravagants et un peu fous, plus littéraires que politiques ? La ductilité du maître rendait licite auxé lèves toute forme d’expérimentation. Le situationnisme, de son côté, faisait de la culture et de l’imaginaire des champs de bataille non moins dignes que ceux des rues.

Comme on voit, dans l’instant même où il adopte Hammett pour modèle, Manchette le trahit ; mais il vaudrait mieux dire qu’il le surpasse. Et s’il est plus extrémiste en politique que son père putatif, il l’est aussi dans l’aspect stylistique. Les meilleurs romans de Hammett sont scabreux, essentiels, comprimés comme des câbles entrelacés plusieurs fois jusqu’à étouffer le moindre espace entre les fils qui les composent. Les histoires de Manchette, au contraire, ressemblent à cesœ uvres manufacturées de cristallerie dans lesquelles l’artisan est parvenu à extraire de la matière, déjà pure en soi, des filaments subtils que la lumière efface ou tente d’absorber plutôt que de traverser.

Le dernier exemple n’a pas été conçu pour punir le lecteur avec une hyperbole. Il sert plutôt à lui faire comprendre comment la prose de Manchette, peut, à première approche, sembler invisible. S’il n’est pas averti, il peut arriver au lecteur de Manchette ce qui arrive à une bonne partie des spectateurs de Hitchcock : croire que ce qu’ils ont sous les yeux ne recèle aucun artifice, et que la fluidité de l’histoire adhère à une simplicité technique du fonds. Au contraire, dans le registre français comme dans le registre anglais, la fluidité est le fruit du contraire même : une complexité virtuose toute jouée derrière les coulisses, lesquelles ont objectivé le naturel des scènes et l’impalpabilité de la mise en scène.

Ceci n’empêche pas que parfois Manchette laisse volontairement apparaître sa propre empreinte, avec des paragraphes aussi vertigineux que l’ont été, pour garder l’exemple du cinéma, les premiers plans du 4ème Pouvoir de Wells. L’exemple le plus connu est celui de Position du Tireur Couché, dans lequel on suit l’itinéraire d’une bourrasque de vent provenant de l’Articque jusqu’au moment où elle frappe les yeux d’un killer assis dans un fourgon, qui pourtant ne cille pas. Mais des passages autrement surprenants constellent toute l’œuvre de Manchette pour exploser dans le roman inachevé La Princesse de Sang qui en constitue un véritable florilège.

Toutefois je ne dirais pas que la substance stylistique de l’écrivain réside dans ces acrobaties narratives, semblables aux marques avec lesquelles les gens d’armes d’autrefois contresignaient leurs épées. Son procédé typique est plutôt l’ellipse, tant dans les paroles seules que dans les commentaires. Considérons ce passage de Fatale, le roman le moins apprécié de Manchette bien que, à mon avis, le plus intéressant :

"Plongé dans l’eau chaude, elle se mit à lire le polar qu’elle avait acheté. En six ou sept minutes, elle en lut dix pages. Elle ferma le livre, se masturba, s’essuya et sortit de la baignoire. Pendant un instant, elle resta à observer son corps maigre et séduisant dans le miroir de la salle de bains. Elle s’habilla avec soin, dans le but de ne pas passer inaperçue."

Les connotations émotives manquent complètement, même quand elles renvoient au sexe, c’est-à-dire l’activité humaine la plus émotive qui soit. Par contre, les implicites grondent. Aimée/Mélanie, la protagoniste, doit avoir des goûts littéraires médiocres (non pas parce qu’elle lit un roman de gare, mais parce qu’elle dévore les pages aussi vite). Elle concède à la sexualité une valeur de piment dans sa vie. Elle est consciente de sa séduction et s’y complait. Toutefois, en ce moment, elle entend s’en servir. Il est évident qu’elle doit prendre quelqu’un dans ses filets. Ce procédé de Manchette fonctionne de la première à la dernière page de Fatale avec une cohérence impressionnante. Nous n’avons jamais un portrait précis d’Aimée (appelons-là ainsi), mais seulement des indices idoines pour le reconstituer : par exemple, après le regard fugace au miroir, l’usage tout aussi fugace d’une balance à jetons, ou des reflets ultérieurs. Nous n’obtiendrons pas non plus une description détaillée de ses mouvements. Nous la découvrons vite capable de cruauté, pourtant nous devons reconstruire sa psychologie tout seuls, surtout à travers les réactions des interlocuteurs en sa présence. Fatale est en définitive un roman sur une femme qui n’est pas, appelée à l’existence et rendue vivante par l’environnement dans lequel elle se meut (d’un faible éclairage humain, social, politique, etc.). Dans celui-ci, Manchette, d’une manière plus extrême que dans ses autres romans, procède donc par l’élision. Partout où il y un nœud, un raccord logique, il le taille, en l’abandonnant au lecteur.

Et ceci n’advient pas seulement à la mesure du roman, mais aussi au niveau de la construction des simples phrases. Position de tireur couché encore une fois : "Un instant plus tard, Cécile n’avait même plus la force de garder les yeux ouverts, et sa mâchoire inférieure pendit. Elle serait bientôt morte si Terrier ne relâchait pas la pression, mais il la relâcha." On note la variabilité des sujets : de Cécile à sa mâchoire inférieure, devenue indépendante d’elle-même ; puis de Cécile encoreà un autre élément incontrôlable, Terrier, qui régit deux formes verbales, dont l’une hypothétique et l’autre non. En deux lignes seulement, un double abandon de la volonté de Cécile : dans les regards de son propre corps et devant Terrier. La logique et le « consecutio temporum» auraient voulu que tout ceci s’accomplisse en quatre temps, o u au moins en trois. Mais rien n’intéresse moins Manchette que le gaspillage de conjonctions, et il condense le tout en deux petites lignes, au prix d’une dialectique incohérente en apparence.

Le résultat est d’une efficacité impressionnante. Quand le procédé est appliqué avec un soin maniaque, dans tout un roman, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe, le résultat est une raréfaction vaguement distanciée : précisément l’effet recherché par l’auteur. Par ailleurs, la maniaquerie typique du Manchette critique, capable d’enterrer un roman parce que l’auteur a oublié de mettre un point devant l’indication du calibre d’un pistolet.

Intransigeant avec ses collègues, Manchette l’est par-dessus tout avec lui-même. Dans le numéro que lui consacra la revue Polar (Rivages, 1997), ont paru trois premiers chapitres d’un roman sur lequel il travaillait Iris et qui ne fut jamais achevé. On ne peut pas parler de variation : ils sont complètement différents. Si Manchette n’est pas satisfait du résultat, il réécrit tout depuis le début. Puis, il s’acharne avec obstination sur sa propre prose de la manière précédemment décrite, en en extrayant chaque suggestion possible.

Ce qui résulte ne se prête pas à une lecture rapide, du genre de celle que la protagoniste de Fatale faisait dans son bain. Ou mieux, elle s’y prête aussi, avec un taux minimum de satisfaction garanti : le même que ressent celui qui regarde un Cézanne avec le même regard qu’il porterait sur un Monet. Le connaisseur sait pourtant que la peinture de Cézanne est bien plus complexe que celle de son confrère, et qu’elle recèle derrière la matrice impressionniste des gammes de saveur et de prospective intellectuelle. De la même manière, l’écriture de Manchette est plus goûteuse que celle de Hammett, au-delà de leur apparente similitude, car elle est capable de révéler au goût des arômes secrets mélangés avec la patience d’un Chartreux.

Etant entendu que le Français camoufle le plus possible son propre art, réservé au lecteur digne de lui. Bien que même les éléments visibles des romans (intrigue, personnages, ambiances, etc.) offrent des nouveautés et des surprises. Dans un roman explicitement "politique" comme Nada, nous rencontrons, au milieu d’un groupe d’anarchistes en lutte avec des pouvoirs bien plus forts qu’eux, un personnage féminin (Véronique) qui semble venir tout droit de chez W.R. BURNETT, et qui par comparaison avec le personnage classique de la femme du gang a seulement une plus large marge d’autonomie. Dans les deux romans consacrés à l’ex-gendarme Tarpon (Morgue Pleine, Que d’Os !), nous découvrons un détective privé, comparable à Maigret (le Maigret de L’Affaire Saint-Fiacre) par ses origines paysannes et sa corpulence, pourtant doté d’une intuition lente, peu astucieux, presque jamais en position de dominer les événements ; et qui toutefois paradoxalement, dans ses moments libres, écoute Miles Davis et lit Psychologie de Masse du Fascisme de Wilhelm Reich. Dans Fatale, au moins jusqu’à la moitié du roman, chaque comportement de l’héroïne épiée s’avère imprévisible, et parfois même indéchiffrable. Dans O Dingos, O châteaux !, la protagoniste, Julie, n’est rien d’autre qu’une malade mentale, capable de gérer la mission qui lui a été confiée (protéger un enfant menacé de rapt) seulement grâce à l’alcool et aux calmants en dose excessive ; malgré cela, elle est bien plus proche d’un personnage positif que Manchette aurait jamais mis en scène.

Il n’est pas difficile de comprendre l’intention qui anime l’écrivain. Dans les traits de la syntaxe interne à une phrase ou à la narration d’une histoire entière, jamais, à aucun moment, ne doit figurer un lieu commun, ou la conséquence directe d’une prémisse. Le démon qui agite Manchette est celui de l’innovation ; ce qu’il hait, ce sont les sécurités, les automatismes, les binaires plantés dans le sol. C’est l’antithèse même de Simenon (Le Simenon des romans policiers). Si dans ceux-ci, il poursuit des constantes humaines, comportementales, psychiques, et lie la solution d’une intrigue à leur mise à nu, Manchette subvertit tout ce qui est subversible. Pour utiliser sa méthode behaviouriste et confier aux actions la psychologie du personnage, je jugerais comme non casuel que Manchette fume nerveusement sa cigarette, alors que Simenon fume la pipe. Le premier doit payer un tourment pérenne, qui constitue par ailleurs sa raison de vivre (il l’épanche seulement quand il réussit à fâcher le second) ; le second prend ses distances, vise, réfléchit, cherche l’ordre sous le désordre : la longue durée de Fernand Braudel.

Manchette se fout de la longue durée. Il se fout de la prospective. Il n’est pas réellement un révolutionnaire : c’est un rebelle. Il est l’homme qui propose sérieusement à ses amis d’éparpiller sur les trottoirs parisiens des peaux de bananes, afin que les CRS glissent dessus durant les charges. Et qui, lorsqu’il dénonce les aberrations du pouvoir, le fait sans accorder aucun crédit aux motivations des antagonistes. L’éthique est de leur côté, pourtant ils tombent souvent prisonniers d’une ferveur religieuse qui les expose aux pires instrumentalisations. C’est la pars destruens qui est cultivée, la déstructuration quotidienne des dogmes. En plus des nobles, même Robespierre se voit arracher la perruque. Avec un geste au fond plus aristocratique que tous les leurs, nobles et révolutionnaires, et pourtant conduit par une élégance ironique. En harmonie avec les fines moustaches de Dashiell Hammett, avec le sarcasme de Karl Marx, la folle méchanceté de Harpo Marx quand il taillait la cravate ou les fonds de culotte de son prochain.

D’après moi, on ne peut pas déchiffrer la prose ou la personnalité de Manchette sans partir de son personnage de dandy, rebelle, de situationniste intégral. Une attitude humaine, littéraire et stylistique, qui comprenait, dans sa lucidité, une bonne dose de folie et donc de poésie. Au point de lui faire élaborer des phrases d’une transparence proche de la raréfa ction, comme celle, sublimement simple, qui ouvre Position de tireur couché.

"C’était l’hiver et il faisait nuit."

Essayez d’en trouver une meilleure. Impossible. C’est d’une perfection cristalline. Un poil en dessous, il y a la banalité ; juste au-dessus le délire.

 


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