
Entretien
avec Lena Blaudez
Kerstin
Schoof
Traduit par Stéphane Tardy
Le
premier roman de Lena Blaudez Reflex - Ada Simon à Cotonou suit
le voyage en Afrique du personnage principal qui a pris en charge
une commande en tant que photographe au Bénin. Peu après
son arrivée un de ses bons amis, Patrick, va être
abattu dans un bar, puis la cousine de celui-ci va disparaître
sans laisser de traces. Où est la pellicule qu'elle avait
utilisée
peu avant la mort de Patrick et quelle est le motif de son assassinat
?
Entraînée plus ou moins volontairement dans ces événements,
Ada Simon se met à la recherche d'indices qui la conduisent à travers
le pays dans des ministères, des exploitations forestières
de bois tropicaux et dans le cercle à moitié secret
de diverses sectes vaudous.
Au-delà du rythme vertigineux
de l'action criminelle, on voit naître un portrait intensif
et riche de la culture, de la politique et de l'environnement
naturel du Bénin.
Lena Blaudez a elle-même vécu de nombreuses années
en Afrique, plus tard elle a été active dans le
domaine de l'aide au développement dans différents
pays et travaille depuis comme auteur et journaliste indépendante à Berlin.
Kerstin
Schoof : Votre
héroïne Ada Simon parcoure le Bénin en tant
que photographe. Quel rôle a joué pour vous-même
ce médium dans votre approche de l'Afrique ?
Lena
Blaudez : Bien
que je n'ai jamais pratiqué la photographie de manière
professionnelle, j'ai toujours beaucoup photographié et
même
exposé des photos d'Afrique. Ce médium me fascine
- les images peuvent exprimer beaucoup de choses, elles saisissent
des ambiances
et montrent avec le recul des éléments que l'on
n'avait pu percevoir lors de la situation en elle-même.
Mais la photographie est aussi une affaire délicate, alors
que je me trouvais au Zaïre, les personnes, et particulièrement
celles qui vivaient à la campagne, étaient persuadées
que l'on volait leur âme en les prenant en photo. En
revanche, alors que je me trouvais seule avec mon appareil
dans un bidonville
de la région du Sahel, les gens étaient enthousiastes:
ils se réjouissaient que quelqu'un vienne documenter
leur vie. L'annonce de mon arrivée s'est tout de suite
propagée
et j'ai même été reçue avec un "Ah,
mais la voilà!"
Lors de l'écriture, j'ai eu aussi beaucoup de photos en tête
et je me suis souvenue de cette manière. Même lorsque
les pellicules ne sont plus là - ainsi après que j'ai
eu photographié une récolte de coton, mon sac et toutes
les photos que j'avais prises ont été volés
- le souvenir reste, car je me rappelle des moments lorsque je
prends
la photo et que j'ai ainsi les images devant les yeux.
K.S.
: Votre
personnage principal accomplit dans le roman un développement
personnel allant au début d'une réserve envers son
environnement jusqu'à un processus d'implication plus forte.
La photographie semble avoir des fonctions ambivalentes : le monde
observé à travers
l'objectif peut être tenu à distance, cependant faire
des photographies est aussi une forme importante de prise de contact
avec d'autres personnes et une aide pour résoudre l'affaire.
L.B.
: Oui,
c'est ce qui fait la personne d'Ada Simon, elle filtre tout à travers
son appareil et prend ainsi ses distances. Sans l'avoir vraiment établi
de manière consciente en tant que lecteur on regarde
finalement à travers
le viseur, quelques fois de très près comme à travers
un téléobjectif, puis de nouveau s'offre à nous
un panorama grand angle. Ada est au début complétement
observatrice, elle documente les événements et
remarque plus tard que cette attitude n'est plus à défendre
de façon absolue - elle doit modifier son rôle,
s'engager. Symboliquement, Ada Simon doit constater que les
images ne sont pas
toujours justes. Des caractères qu'elle a observés
d'une certaine manière basculent en leur contraire.
Rien n'est tel qu'il apparaît: l'image peut tromper et
ce qui se trouve derrière
la surface, cela elle doit tout d'abord le découvrir.
K.S.
: Votre
héroïne est seule, comme cela est le cas pour la
plupart des enquêteurs dans le roman policier - elle dispose
d'un réseau de contacts, mais elle n'a cependant pas de
liens solides avec qui que ce soit. Est-ce que la solitude ou tout
du moins
l'indépendance émotionnelle est une condition pour
l'entendement du détective ?
L.B.
: Non,
je crois que cela surgit autrement du personnage : le personnage
principal est une nomade qui ne veut
pas s'établir, qui ne fait
vraiment partie de nulle part, ni même de son véritable
pays d'origine en Europe. L'homme qu'elle rencontre est du
même
type, qui place le travail au premier plan. Ada Simon n'est
tout simplement pas faite pour le mariage, pour le cercle familial
ou d'amis restreint,
pas pour cette phase tout du moins.
K.S.
: L'intrigue
de votre roman n'est pas strictement bâtie sur des
indices ou des suspects que l'on va suivre mais se développe
en s'appuyant sur une dynamique d'événements et de
rencontres tenant du hasard : quelqu'un surgit de manière
inattendue quelque part, les pratiques vaudous jouent un rôle
dans l'action. Cela correspond-t-il à votre point de vue
que les choses se déroulent
plutôt de cette sorte que de manière causale et
logique ? Est-ce que vaudou et hasard vont ensemble ?
L.B.
: Il
serait trop simple de dire que de toutes façons il n'y a
pas de hasard, mais le déroulement de l'action du roman est
en fait déterminé par les événements, qui
sont peut-être des coïncidences mais qui se produisent car
le personnage principal va à leur rencontre et que son attention
se dirige sur certaines choses en particulier. C'est pourquoi le hasard
ne vient pas du ciel mais appartient à une certaine fatalité.
En revanche, le vaudou a beaucoup à voir avec la psychologie et la connaissance,
en relation avec la personnalité, la société et l'environnement,
cela ne tient donc pas de la sorcellerie en ce sens. A l'époque pendant
laquelle je vivais en Afrique et que j'avais tout naturellement affaire au
vaudou, mon respect allait toujours grandissant. Le vaudou n'est pas partout
semblable et c'est pourquoi il est difficile de le réduire à un
même dénominateur. Il s'agit d'un système social pragmatique,
d'une structure qui permet de maintenir la vie sociale et de laisser fonctionner
certaines hiérarchies. Même l'environnement social fonctionne,
lorsque par exemple un voleur dans la communauté va pouvoir être
très rapidement saisi grâce au vaudou, car les prêtres sont
tout simplement de grands psychologues qui observent les gens, remarquent ce
qui se passe et en outre savent utiliser cette connaissance. Les prêtres
vaudou sont souvent des personnalités très impressionnantes avec
un rayonnement extrèmement fort. Naturellement, il y a des charlatans
comme partout...
C'est un mélange intéressant de diverses choses qui jouent un
rôle dans le vaudou, et cela a aussi beaucoup à voir avec le hasard
duquel finalement une certaine direction résulte.
K.S.
: C'est
une relation très peu dogmatique avec les traditions du
vaudou qui prédomine dans le roman : Ada et son ami en font
usage lorsque cela leur semble nécessaire, sans s'engager
réellement
dans leur croyance par certaines pratiques. Un des personnage formule
cette coexistence des religions ainsi : "Au marché je
suis musulman, comme tous les marchands. Le soir je prie Dieu,
par prudence.
Lorsqu'il faut vraiment que cela aille vite, il n'y a que le
vaudou qui puisse aider."
L.B.
: Cette énorme
tolérance est vraiment étonnante
et magnifique au Bénin. Il y a toutes sortes de religions
et de sectes, mais aussi des combats entre elles, cependant en
même
temps il y a une acceptation réciproque à laisser
l'autre s'exercer, une joyeuse coexistence. La citation est en
fait authentique,
c'est ce qu'un jeune type m'a réellement raconté une
fois. Ada s'y prend de façon aussi peu dogmatique avec le
vaudou que cela se fait dans le pays. J'ai aussi été voir
un prêtre vaudou une fois, simplement parce que je voulais
parler avec lui, que je voulais savoir un peu plus de choses sur
le vaudou.
Il insista cependant pour que j'aie une requête particulière
sinon il ne pouvait pas me parler. Je lui ai alors demandé de
me faire passer l'habitude de fumer. D'ailleurs cela a tenu quelques
années ! Et bien sûr il a vu: c'est une blanche avec
beaucoup d'argent. Il m'a fait un prix bien salé et agit
de façon
vraiment très réaliste... L'espièglerie et
la plaisanterie jouent aussi un rôle, et bien sûr le
pragmatisme : tu me donnes ceci, je te donne cela. Une bouteille
de Gin pour les
esprits et les ancêtres, et ça marche pour le nouveau
job. Un marchandage comme dans la vie réelle, ici et là une
petite corruption des dieux.
D'un autre côté, il y a certains cultes qui sont très
mysogines, des manifestations d'une société masculine
qui par des sociétés secrètes et des gestes menaçants
repoussent sans cesse les femmes, bien que ce soit elles en première
lieu qui assurent la survie. Mais à l'extérieur,
la domination masculine doit fonctionner - et pour cela aussi
on fait usage du vaudou.
K.S.
: Certaines
frontières, par exemple entre l'homme et l'animal,
semblent être plus perméables dans cette conception de
la vie que dans la pensée européenne...
L.B.
: Ce sont des pensées fondamentales bien différentes qui
se rapportent à l'univers et à ce qui nous entoure. Les
frontières entre les êtres vivants sont en fait bien plus
perméables et tout a une âme, chaque arbre et chaque pierre.
J'ai toujours été stupéfaite que la croyance au
vaudou concerne vraiment toutes les couches sociales. Qu'il ne s'agisse
que d'une simple personne en zone rurale qui n'est jamais sorti de
son village ou d'un intellectuel qui a étudié à Paris:
tous deux sont clairement de l'opinion que Vaudou existe et se trouve
dans toute vie. Ce sentiment de la vie va de soi, on ne discute pas
cela.
K.S.
: Pourquoi
avez-vous utilisé le genre du polar
pour l'assimilation de vos impressions en Afrique ?
L.B.
: Finalement
c'est le sujet qui choisit la forme. Et le genre est si vaste:
on peut représenter une réalité très
dure avec les moyens de la fiction de manière divertissante
et captivante, il y a toujours le fil rouge de l'affaire qui fait qu'on
ne lâche pas prise.
C'est amusant aussi d'écrire, si on est de mauvaise humeur,
on peut toujours faire passer les bonnes personnes au fil de l'épée:
hop, un procès rapide, une solution simple...
L'opinion de Thomas Wörtche, l'éditeur de la série
Metro des éditions Unionsverlag, m'a beaucoup plu, lorsque dans
une interview il appuyait sur le fait que ce qui lui importe c'est
le polar plus la culture et le pays et la société. C'est
exactement ça qui me tient à coeur. C'est naturellement
de nouveau un hasard qui a fait que je suis alors arrivé dans
cette maison d'édition...
K.S.
: Est-ce
que le polar est alors la continuation de la politique par d'autres
moyens ?
L.B.
: Dans
le polar, je veux raconter qu'il se passe toujours quelque chose
de crimine : par exemple de grande
envergure, à travers le monde
entier, la criminalité concernant les matières
premières,
particulièrement en ce qui concerne les ressources en
Afrique et le commerce de bois tropicaux - dans ces domaines
il n'existe pour
ainsi dire absolument aucune légalité. Le crime
n'est pas le cas particulier mais la norme, et nous sommes
tous plongés
dedans avec nos intérêts économiques. C'est
pourquoi j'écris absolument contre la poudre aux yeux
de l'aide au développement
et les représentations propagées des médias,
qui affirment par exemple que le continent n'est pauvre qu'en
raison des
guerres tribales. Il y a là, malgré toute bonne
volonté,
une façon de voir profondément enracinée
qui prédomine,
et à laquelle il y a peu de choses qui a changé depuis
les 500 dernières années - un mélange
d'égoïsme,
de désintérêt et de racisme latent.
Dans le programme scolaire de mes enfants, cela s'appelle alors "aide à l'Afrique"-
je ne peux plus entendre cela. La justice d'accord, des conditions
de commerce équitable, la remise des dettes, ce sont
des thèmes
importants, mais il n'agit pas en premier lieu d'argent, il
s'agit d'existence avec les mêmes droits pour tous: et
cela, il n'y en a pas.
Par conséquent je dirais que le polar est la continuation
de la politique par d'autres moyens - oui pourquoi pas.
Le polar est également une manière de s'approcher de
la mort et de l'horreur d'une autre façon que par exemple
les documentaires. La littérature rend visible de bien
d'autres domaines. Un autre lien avec la photographie : au
Zaïre et au Rwanda,
j'ai fait avant le génocide de nombreuses photos de
gens dont je ne sais pas s'ils ont survécu. Ce n'est
qu'après des
années que j'ai pu de nouveau regarder ces photos et
que j'ai laissé s'introduire quelques unes de ces personnes
directement dans mon prochain roman. Je voulais leur dresser
un mémorial,
empêcher l'oubli.
K.S.
: Souhaiteriez-vous
qu'il y ait aussi en Allemagne un roman policier politique plus
fort - comme cela en
est la tradition en France ou en
Suède ?
L.B.
: A
mon avis, le roman policier est toujours politique. Finalement
il intervient partout, peu importe si ce sont
des aspects psychologiques,
sociaux, économiques ou culturels qui se tiennent au
premier plan. Le meutre est toujours significatif du point
de vue social. Ainsi,
où que ce soit, le roman policier ne peut être
un genre apolitique. Les romans d' Eric Ambler, Graham Greene
et Ross Thomas
par exemple ne le montrent que dans une certaine mesure. Je
considère
le lien de la fictionnalité avec des éléments
politiques et sociaux pour décisif. Finalement on peut
jouer avec cela, mais il y a aussi dans mon roman un noyau
qui est à cent
pour cent vrai : les contextes économiques, le vaudou,
la culture - cela était toujours très important
pour moi. Tout le reste, c'est de la fantaisie.

|