Un
polar nommé Rwanda
Marc
Lits - plus d'infos -
Université catholique
de Louvain,
Département de communication
Dans
la littérature de plus en plus abondante qui prend le Rwanda
pour cadre, il était inévitable que le genre policier
soit aussi représenté, et cela pour deux raisons. Le
crime et le sang sont bien sûr les ingrédients nécessaires
de ce genre d’histoires, et il n’est donc pas surprenant
que le génocide le plus important du XXe siècle retienne
l’attention de ceux qui cherchent un décor où planter
leur intrigue criminelle. En outre, et c’est la deuxième
raison, le polar contemporain, qu’il soit d’énigme
ou plus social, ne se situe plus dans des lieux et des temps indéterminés,
comme au temps d’Agatha Christie, mais il se veut en prise avec
les réalités les plus dures. Le génocide rwandais
devait donc retenir l’attention de l’un ou l’autre
auteur de roman policier, parce qu’au-delà d’un
décor sanglant, il permet de saisir les folies et les dérives
meurtrières d’une société en
crise.
Aux
origines, l’enquête judiciaire du blanc
Deux
des grands romans qui retracent la période de l’administration
coloniale belge possèdent, pour partie,
une trame policière,
sans pour autant appartenir au genre à part
entière,
puisque l’enquête n’est pas,
dans ce cas, le principal moteur narratif,
mais plutôt un fil conducteur qui sert
de prétexte à une
quête de la réalité rwandaise
dans un cas, à une
description d’un pays en voie de transformation,
dans l’autre.
L’homme qui demanda du feu,
de Ivan Reisdorff1, propose à cet égard
un titre emblématique, puisqu’il
renvoie bien sûr à la
culture rwandaise, dont il veut surtout donner à la
fois une peinture et un témoignage,
mais en reprenant un procédé typique
du roman policier : la désignation,
dès le titre, d’un
des protagonistes essentiels, ici la victime
du crime. Le roman reprend la structure classique
de l’énigme criminelle élucidée
par un membre officiel de la justice ou de
la police. Le récit
est construit à rebours, puisque la
scène de la découverte
du crime ouvre le récit et met d’emblée
en scène
la victime, l’enquêteur, lequel
avance une première
hypothèse interprétative, et
le légiste qui fournit
les premiers indices. Le narrateur l’affirme
explicitement : "Le
meurtre de Minani était en soi une affaire
banale, un crime crapuleux dont la victime était
un Tutsi sans vaches et l’auteur
un quelconque Kiga, écumeur de forêt."
(p. 77).
Mais
cette enquête n’est qu’un prétexte pour
proposer une fresque d’un Rwanda en transformation. L’auteur
et le narrateur (qu’ils se confondent ou non, peu nous importe)
ne nous leurrent donc que très faiblement. Il y a bien un crime,
suivi d’une enquête, laquelle aboutira, après de
multiples investigations et interrogatoires, à l’arrestation
d’un suspect et à sa condamnation ; mais cette intrigue
policière n’occupe qu’une partie mineure du livre,
donnant seulement au narrateur l’occasion de s’interroger
sur la nature de sa mission, sur le devenir d’une colonisation
de plus en plus contestée.
Il
en va de même pour le roman d’Omer Marchal, Afrique,
Afrique2,
qui met également
en scène un administrateur
territorial dont l’enquête
sur un jeune métis tué par
accident l’amène à évoquer
un Rwanda colonial où les résidents
belges apportent la civilisation, en empathie
avec les habitants d’un pays qu’ils
se sont pris à aimer.
Cet amour est d’autant plus aisé pour
le narrateur qu’il
ne cesse de comparer les collines rwandaises
aux vallées ardennaises
de son enfance, et qu’il procède
par assimilation de l’un à l’autre,
en considérant "simplement" que
le Rwanda a un retard à rattraper
par rapport à la civilisation occidentale.
A nouveau, l’intrigue
criminelle est réduite à sa
plus simple expression, puisqu’elle
ne commence qu’après cent
soixante pages et se résout
de manière très rapide. Mais
si les faits en cause sont vite démêlés,
ils s’inscrivent en fait dans
des rivalités claniques qui remontent à plus
de quatre générations et
sont entremêlés à la
fois de pratiques magiques et de règlements
de compte politiques pour la prise du pouvoir.
Dès lors, l’enquête
et les interrogatoires du procès,
qui n’occupent que quelques
dizaines de pages sur plus de cinq cents,
sont l’occasion de
refaire l’histoire et la généalogie
des différents
clans qui occupent les collines et des
rivalités
qui les opposent.
Ce
qui est significatif, c’est la convergence des deux choix
narratifs, au-delà de leurs positionnements idéologiques
respectifs. Tous deux ont choisi la forme la plus classique du roman
d’énigme, fondée sur une enquête linéaire
menée par un représentant officiel doté de pouvoirs
de justice et de police. C’est rendu possible par les attributions
de ces agents territoriaux qui cumulaient des responsabilités
administratives et judiciaires sur le territoire dont ils avaient la
charge. Et cela manifeste aussi que si la victime est à chaque
fois un jeune noir, la justice, elle, est blanche, et rendue selon
les principes et les règles de la métropole, même
si les deux enquêteurs sont sensibles aux valeurs des traditions
et coutumes locales qu’ils tentent de respecter. Ce type de trame
policière est aussi la moins contraignante quant aux contraintes
génériques qu’elle impose. La résolution
de l’énigme n’est pas la préoccupation centrale
de l’enquêteur, pas plus que du lecteur, elle donne seulement
un fil conducteur au récit, qui peut s’en écarter
sans inquiétude pour développer les aspects plus autobiographiques
ou politiques qui affleurent à chaque page. L’enquête,
finalement, chez Reisdorff comme chez Marchal, aboutit positivement
parce que tous deux aiment l’Afrique, s’y sont immergés,
sont devenus proches des tribus locales. Mais cela relève également
du cliché de l’enquête policière. Le détective
clairvoyant est celui qui peut partager, comme le commissaire Maigret,
la vie de ses suspects, qui procède par empathie et immersion.
Et la vérité qu’il découvre, c’est
autant en lui qu’il la trouve qu’à l’extérieur.
De l’enquête criminelle comme révélateur
des profondeurs de l’âme, et ici des symbioses entre l’esprit
colonial fondé sur la fusion avec un pays aimé et la
tradition africaine qui se révèle à qui accepte
de la comprendre sans mépris. Ce qui n’est pas donné à tous,
comme le montre l’exemple suivant.
SAS : un raciste bien informé
Le
roman d’énigme est un genre qui appartient au temps
de la quiétude. Un meurtre a bien sûr eu lieu, mais il
ne traumatise guère ceux qui en ont été témoins.
Ce cadre idyllique va basculer avec le génocide de 1994, et
le récit d’énigme ne peut plus servir de modèle
narratif, parce qu’il est trop policé, réservé aux
petits meurtres entre gens de bonne compagnie. Quand le meurtre devient
la règle ordinaire, quand le crime n’est plus affaire
isolée d’un petit malfrat, mais affaire d’Etat, à grande échelle,
il faut choisir la voie du roman noir le plus dur ou du roman d’espionnage,
selon qu’on veut mettre en scène une violence hors norme,
ou démonter les enjeux politiques, nationaux et internationaux
du génocide.
Il
faut d’abord constater que si le Rwanda sert de toile
de fond à quelques
polars, c’est en nombre restreint,
et plusieurs de ces volumes sont
publiés par des maisons d’édition
confidentielles qui donnent la parole à des
relations du génocide, plus
ou moins autobiographiques, plus
ou moins romancées3. Il
n’y
a donc pas de déferlante rwandaise
dans le monde du polar, même
si les auteurs et les collections
les plus populaires ont tous proposé un "épisode" rwandais
dans les années qui suivirent
le génocide. C’est
le cas du Fleuve Noir, avec Jean-Paul
Nozières,
de SAS et du Poulpe.
Gérard
de Villiers promène son héros SAS dans
toutes les régions du monde
où se déroulent coups
d’Etat, guerres, révolutions
et autres massacres, pour tenter
de défendre les intérêts
de ses employeurs, sans trop regarder
aux moyens utilisés. On
ne peut interpréter
son regard sur le Rwanda qu’en
tenant compte des stéréotypes
sur lesquels sont bâtis tous
ses romans, puisque la vision du
monde de l’auteur repose
sur une série de clichés,
jamais rediscutés. Quand
il publie SAS.
Enquête sur un
génocide, Gérard
de Villiers utilise toujours les
mêmes
procédés : excellente
documentation sur la topographie
du territoire mis en scène,
dans un souci de réalisme
mâtiné d’exotisme
; bonne maîtrise des données
politiques et stratégiques
puisée dans une documentation
riche ; insertion de ces éléments
factuels dans un canevas stéréotypé et
impliquant les services secrets
américains pour lesquels
SAS exécute des opérations
clandestines.
Si
les lieux sont fidèlement représentés,
ils le sont bien sûr d’un point de vue d’Européen
privilégié, qui
ne fréquente que les hôtels
de luxe et les dancings des quartiers
huppés. Il n’y a
aucun regard porté sur
la réalité quotidienne
des Rwandais, sur la vie des
villages ou la difficulté de
cohabitation entre Hutus et Tutsis
après le génocide.
De même,
les femmes noires sont toutes
des salopes, à peine humaines
("Il ne se sentait
pas capable de faire la cour à la
Rwandaise. C’était
presque de la zoophilie4"),
et tous les Africains ne pensent
qu’au
sexe ("Mais les gens ne pensent
qu’à ça !
Il n’y a rien à faire
et les filles ont le feu au cul
! En Afrique, on est très
libre",
p. 109). En outre, les Africains
sont bien sûr tous infidèles,
fainéants et fourbes.
Quant aux Rwandais, ce sont "des
millions de pauvres bougres qui
grattent la terre comme des fourmis
et ignorent que le Moyen Âge
est terminé" (pp.
27-28). Mais ces clichés
xénophobes et avilissants
sont aussi appliqués aux
Asiatiques, aux Arabes ou aux
Sud-Américains
quand l’action se déroule
dans ces pays, ils ne sont que
le signe du racisme explicite
de la série, présentant
la race blanche comme supérieure
aux autres, seule capable de
sauver le reste des sous-humains.
Mais
au-delà de ces clichés racistes, de Villiers
prend clairement position dans un conflit rwandais dont il
semble bien connaître
les tenants et aboutissants.
Il résume ainsi en moins d’une
page l’histoire du Rwanda
depuis le début du siècle,
il présente aussi les
principaux épisodes
du génocide
dans les premières pages
du livre, en mettant en cause
l’opération "Turquoise",
menée par le gouvernement
français. La position
est claire : de Villiers se
place du côté du
FPR de Kagame, dénonçant
la position française,
complice du pouvoir en place,
mais en exemptant les militaires
français de leur responsabilité puisqu’ils
ont été "piégés"
par les responsables politiques.
Cela permet de préserver
l’honneur
des militaires en fustigeant
les politiques, ce qui correspond à la
ligne militariste et populiste
de l’auteur, et explique
en partie la raison pour laquelle
le scénario du complot
n’associe
pas des services secrets français
mais américains (l’auteur
est provocateur, mais sans
témérité excessive
par rapport à un lectorat
essentiellement français
et sensible aux valeurs militaires).
Narrativement, c’est
aussi le moyen d’amener
SAS dans l’aventure.
L’action
se déroule en 2000, puisque le titre évoque
bien une enquête, et
non la période du
génocide
elle-même, au moment
où siège le
tribunal d’Arusha,
que l’auteur présente
comme une farce mise en scène
par l’ONU pour se dédouaner
de sa responsabilité dans
la non-intervention au début
du génocide. Le Président
Kagame est présenté comme
un "des rares dirigeants
noirs intègre, courageux
et patriote" (p. 250),
mais qui a été manipulé car
il croyait que le Président
Habyarimana allait tuer les
Tutsis. C’est donc
lui qui aurait commandité l’opération à un
ami américain,
proche de la CIA, pour éviter
le génocide. Et l’attentat
aurait été commis
avec deux missiles pris aux
Ougandais. De Villiers réussit
donc à évacuer
rapidement les implications
françaises dans cette
histoire, puisque l’armée
n’a fait qu’obéir
aux décisions de politiques
incompétents, et qu’ensuite
la France semble absente
de ce qui s’est passé.
Et le pouvoir en place est
légitimé par
ses motivations. Il a cru
bien faire en éliminant
un extrémiste
et n’a pas mesuré les
conséquences de son
acte. Enfin, les Américains
et les organes internationaux
ont tous fait défaut,
par lâcheté,
ou pour ne pas compromettre
leurs intérêts.
Des Français pas très
clairs
La
position du Poulpe, cet autre enquêteur privé, est
bien différente. Il faut dire que si SAS se situe assez près
d’une droite extrême, nationaliste, hostile au politique,
sensible à l’honneur national, aux valeurs guerrières
et au discours machiste, la création de Jean-Bernard Pouy se
situe assez exactement à l’autre bord, en revendiquant
un anarchisme de gauche, anti-militariste, contre l’ordre établi,
en crise d’identité nationale, personnelle, sexuelle… Dès
lors, dans le roman de Catherine Fradier (puisque le Poulpe a cette
particularité d’être à chaque fois écrit
par un auteur différent, mais dans le respect d’un cahier
des charges assez strict, entre autres sur le plan idéologique),
les interprétations du génocide
seront tout autres.
Une
scène du génocide sert d’ailleurs d’incipit
au roman, juste après
une citation de Théoneste
Bagosora placée
en exergue, afin que
le contexte soit le
plus explicite possible.
Si l’histoire
se déroule à Paris,
dans le salon de coiffure
de Cheryl, la maîtresse
du Poulpe, le drame
rwandais est au cœur
de l’intrigue.
Et si un Rwandais se
fait abattre dès
les premières
pages, son frère
traverse par contre
tout le reste du récit,
de telle manière
que Blancs et Noirs
sont ici traités à part égale
dans la quête
de vérité.
Au départ d’ailleurs,
la Française
refuse de s’impliquer
dans "une affaire
d’Etat",
puisqu’elle revendique
son désengagement
politique et militant.
C’est seulement
quand son salon de
coiffure sera saccagé qu’elle
se sentira obligée
de s’impliquer
dans une affaire qui
la dépasse.
Dès ce moment,
comme dans le roman
de de Villiers, un
protagoniste résume
la situation historique,
mais ici c’est
un Rwandais qui s’en
charge, en mettant
en cause la responsabilité des
colonisateurs dans
l’exacerbation
du conflit ethnique.
La colonisation belge
apparaît
clairement comme la
cause des tensions
ethniques, mais les
militaires français
ne sont pas non plus épargnés,
puisqu’ils
sont rendus responsables
de l’attentat
contre le Président
Habyarimana, couverts
par la cellule africaine
de l’Elysée
et "Papamadi",
"surnom que donnent
les Africains
au fils de votre ex-Président5".
Quant à l’opération "Turquoise",
elle "a surtout été un
bouclier pour préserver
tous les tueurs et
leur a permis de pratiquer
la politique de la
terre brûlée » (p.
59). La suite du récit
met en scène
des militants d’extrême
droite, instrumentalisés
par les services secrets
français, qui
tentent de récupérer
des photos attestant
de la participation
militaire française
au génocide,
avec l’accord
du gouvernement cette
fois, à la
différence des
positions prises par
de Villiers. L’alliance
de démocrates
rwandais et français,
symbolisée
par la scène
d’amour entre
la coiffeuse française
et le résistant
rwandais, par ailleurs
atteint du sida (le
mélodrame
n’est jamais
très loin),
permet de révéler
ces collusions honteuses,
pour conclure sur une
finale pacifiste qui
plaide pour une renaissance
du Rwanda.
Jean-Claude
Patrigeon implique lui aussi
les réseaux
d’influence
français dans
l’assassinat
d’Habyarimana
et le génocide,
tout en dénonçant
la vision totalitaire
du président
assassiné.
Kaplan, un journaliste
d’investigation
baroudeur, est clair
dans ses propos quand
il compare ce régime
: "au
nazisme, un nazisme
tropical avec les
inévitables
et sempiternelles
milices et troupes
d’élite
et une invraisemblable
propagande raciste.
Le suc vénéneux
de la haine raciale
courait dans les
veines et les cerveaux
enfiévrés.
Une véritable
paranoïa meurtrière
s’était
emparée
de ce régime corrompu6".
Le régime hutu exerce un pouvoir sanguinaire, encadré par
des militaires français, qui participent même aux tortures.
La charge est nette, renvoyant aux réseaux Focart (lequel apparaissait
aussi, mais sans être cité nommément, dans l’enquête
de SAS) et à la politique post-coloniale de la France, agissant
toujours en sous-main pour défendre ses intérêts
dans l’Afrique francophone. L’intrigue policière,
plus proche du roman d’aventures et d’espionnage, relativement
convenue, laisse ainsi parfois la place à une histoire sommaire
du Rwanda et de la "Françafrique", montrant comment,
depuis de Gaulle jusqu’à Mitterrand, les dirigeants politiques
français ont toujours soutenu des régimes corrompus et
autoritaires, y compris avec des aides militaires plus ou moins occultes,
pour défendre les intérêts économiques et
géo-stratégiques de la France dans la région.
Ces trois romans,
qui relèvent davantage de l’aventure
et de l’espionnage que de l’enquête policière,
ont un trait en commun. Ce sont toujours des Occidentaux qui en sont
les principaux protagonistes, et si les mandataires et les exécutants
de l’assassinat d’Habyarimana sont tantôt français,
tantôt américains, il est clair que le point de vue est
quasi-exclusivement "blanc". Les acteurs rwandais n’apparaissent
qu’en arrière-fond, comme si le territoire ne servait
que de décor à des jeux d’intérêt
des grandes puissances et à des rivalités entre super-puissances,
représentées par leurs services secrets et quelques groupes
d’action occultes. Le génocide lui-même passe presque
au second plan, puisque les acteurs africains du conflit ne semblent être
que des pions sur un échiquier plus vaste. Aucun Rwandais ne
joue un rôle de premier plan, ne peut vraiment développer
ses positions ou ses convictions, comme si ces romans pour lecteurs "blancs" ne
pouvaient proposer que des acteurs blancs dans les premiers rôles.
C’est donc ailleurs, du côté d’auteurs d’origine
africaine qu’il faut trouver un regard "noir" sur
ce conflit.
Un regard noir
sur le génocide
Tierno
Monénembo opère un double déplacement
: son narrateur n’est pas un enquêteur blanc
; il est rwandais et il se trouve en prison. Le jeune Faustin,
fils de l’idiot
du village,
raconte une histoire pleine de bruit et de fureur, que l’on
découvre par bribes dans un récit qui remonte à rebours
jusqu’aux
jours du
génocide
qui clôturent
le roman.
On ne sait
pas au départ
pourquoi
il est prisonnier,
quel crime
il a commis,
s’il
est victime
ou coupable,
s’il
est un bouc émissaire,
un génocidaire,
une victime
des circonstances.
Cela se passe
après
le génocide,
dont il ne
semble pas
avoir de
souvenirs
précis,
au point
d’inventer
la scène
du crime
de ses parents
pour les
télévisions étrangères.
On apprend
peu à peu
qu’il
s’est
retrouvé en
prison, non
pour avoir
participé au
génocide,
mais pour
un crime
d’ordre
privé et
passionnel.
Il a tué l’amant
de sa sœur à coup
de revolver
lorsqu’il
les a découverts
couchés
ensemble.
Après
trois ans
de prison,
il est amené devant
un tribunal
qu’il
exaspère
par sa liberté de
ton et qui
le condamne à mort. "Ce
n’est
pas parce
qu’il
y a eu le
génocide
que les Rwandais
ont perdu
toute morale7"
déclare
son avocat.
Et faute
d’avoir
pu juger
les génocidaires,
c’est
donc une
victime du
génocide
qui fera
les frais
d’une
Justice désireuse
de restaurer
un Etat de
droit. Cette
caricature
de procès
n’arrive
pas à prendre
en compte
le désarroi
d’un
enfant qui
a été au
cœur
de la tragédie,
puisque son
père,
Hutu, a refusé d’échapper
aux tueurs,
préférant
rester aux
côtés
de sa femme,
d’origine
tutsi et
de leurs
enfants.
C’est
par miracle
que le jeune
Faustin a
survécu,
en enfouissant
tout souvenir
de la scène
criminelle
au plus profond
de sa mémoire,
préférant
vivre comme
un animal,
puisqu’il
n’a
plus aucun
lieu où se
retrouver
chez lui.
Le
récit, ici, ne relève pas du genre policier,
même
s’il
y a crime,
enquête
et procès.
Mais le
criminel
est irresponsable,
puisque
la mort
est devenue
son seul
cadre de
référence, à son
corps défendant,
et qu’il
est passé par
des phases
de maladie
et de délire.
Le roman
s’achève
sur ces
mots : "Tu
n’es
pas un
homme comme
les autres.
Tu es né deux
fois pour
ainsi dire
: la première
fois, tu
as tété son
lait et
la seconde
fois son
sang… Mon
Dieu, trois
survivants
et sept
jours après
les massacres
! Y a toujours
de la vie
qui reste,
même
quand le
diable
est passé !"
(p. 157).
L’enquête
elle-même
est quasi-inexistante,
l’histoire
du crime
ne revenant
que par
flash-backs,
et le procès
n’explique
rien des
raisons
profondes
du crime.
Et
pourtant, nous sommes
doublement
dans
un roman noir.
D’abord
parce
qu’il
donne
enfin
la parole à des
Rwandais, à travers
la figure
du personnage
central,
Faustin,
et ce
qu’il
rapporte
de son
père,
considéré comme
l’idiot
du village,
mais énonçant
toujours
des vérités
simples
pleines
d’humanité.
C’est
le seul
qui refuse
la violence,
qui rejette
les clivages
ethniques,
qui croit à la
bonté de
l’homme,
mais
il mourra à cause
de son
innocence.
Les quelques
Blancs
présents
sont
des journalistes
et cameramen
qui viennent
voler
quelques
images
comme
de "gros
chien[s]
de merde"
qui hantent "les
sites
du génocide",
parce
que "les
morts
sont
de grandes
stars,
même
quand
il ne
leur
reste
plus
que le
crâne"
(pp.
98-99).
Ou des
représentants
d’ONG
et de
congrégations
religieuses,
qui soit
se font
tuer
dans
le génocide,
quand
ils s’investissent
trop
dans
leur
mission,
soit
fuient
le pays,
en désespoir
de cause
ou par
peur.
La seule à vouloir
aider
le jeune
Faustin
est une
assistante
sociale
rwandaise,
née
en Ouganda,
qui a
donc échappé pour
partie
aux tensions
ethniques
et qui
peut
avoir
un regard à la
fois
extérieur
et compassionnel.
Mais
cela
ne suffit
pas pour
sortir
l’adolescent
de son
traumatisme
psychique.
C’est aussi un roman noir, au sens générique du
terme, c’est-à-dire qu’il ne s’inscrit plus
dans une tradition d’enquête policière, mais qu’il
privilégie des situations de crise dans une volonté de
dénonciation sociale, comme cela se pratique aux Etats-Unis
depuis Dashiell Hammett ou Raymond Chandler. On se gardera d’amalgames
trop rapides, d’autant plus que le polar noir met en scène
des protagonistes immergés dans un milieu criminel, avec une
part non négligeable maintenue à l’action, et un
cadre de dénonciation sociale ou politique (variant de l’extrême
droite à l’extrême gauche). Ici, le milieu de petite
délinquance où se retrouve le narrateur n’est qu’une
des conséquences du génocide, et l’aspect de dénonciation
n’apparaît qu’en filigrane, à travers la dimension
tragique d’un héros dominé par des forces qu’il
ne contrôle pas, mais qu’il n’arrive pas non plus à saisir
par le biais d’une critique socio-politique. C’est au lecteur à faire
l’interprétation, à se situer face à l’horreur
absolue qui est très progressivement évoquée,
par
touches
successives.
Mais
c’est finalement la force de ce roman, de ne pas tomber
dans la dénonciation, la critique politique, de refuser les
facilités du polar, le sensationnalisme de l’action ou
de l’émotion, pour obliger à une lecture plus intérieure.
En cela, c’est le seul roman qui parle vraiment du génocide,
qui touche le lecteur au plus profond, parce qu’il évite
les clichés, les scènes de guerre et d’aventures
pour suivre une tragédie humaine, en mettant au centre de son
propos l’impossible travail du deuil et le devoir de mémoire,
ce qui était bien son objectif.
Marc
Lits est professeur au département
de communication de l'Université catholique de Louvain
où il dirige l'Observatoire du récit médiatique
(ORM). Il s'intéresse à l'analyse des médias
et aux productions culturelles de masse. Il a publié "Pour
lire le roman policier" (De Boeck, 1994), Le roman policier
: introduction à la théorie et à l'analyse
d'un genre littéraire (CEFAL, 1999), L'énigme
criminelle (Didier Hatier, 1993), Le fait divers (PUF,
Que sais-je ?, 1999), La novellisation. Du livre au
film (Leuven
University Press, 2004).
1 I. Reisdorff, L’homme qui demanda
du feu, Bruxelles, P. de Méyère, 1978. Les références
renvoient à l’édition Labor, coll. "Espace
Nord", n° 104, 1995. | retour |
2 O. Marchal, Afrique, Afrique, Paris, Fayard, 1983. | retour |
3 Nous remercions Pierre Halen
dont la bibliographie nous a permis de retrouver quelques-uns
de ces romans policiers.
Mais beaucoup sont introuvables en librairie, ou épuisés.
C’est le cas de Guy Pascal, Mille collines. La saga gore
du Rwanda, Paris, Ed. du Moine Bourru, 2000 ; de Jean-Paul
Nozières, Billi Joe, Paris, Fleuve Noir, coll. "Crime",
1997 (réédité en 2004 chez Thierry Magnier
eds, Paris) ; de Elmore Leonard, Pagan babies, New York, Delacorte
Press, 2000. Le même auteur a publié aussi Dieu
reconnaîtra les siens, Paris, Rivages, coll. "Thriller",
2003, dont l’action commence au Rwanda, peu après
le génocide, mais sans que l’intrigue ait à voir
avec ce conflit. | retour |
4 G. de Villiers, SAS. Enquête sur un génocide,
Paris, Malko Productions, n° 1401, 2000, p. 56. | retour
|
5 C. Fradier, Un poison nommé Rwanda, Paris, Baleine,
coll. Le Poulpe, n° 110, 1998, p. 58. | retour |
6 J.-Cl. Patrigeon, L’ombre de Némésis,
Vallauris, Atout Editions, 2003, p. 10. | retour |
7 T. Monénembo, L’aîné des orphelins,
Paris, Ed. du Seuil, 2000, p. 134. | retour |