
>> Compte-rendu
de festival
Festival
du polar de Saint-Quentin-en-Yvelines
"Polar
en liesse et en prose"
• Saint-Quentin
en Yveline (France) • du 4 au 6 février 2005 •
Cathy Fourez
Imaginez
un lieu qui se trouve à mille lieux de tout lieu et
qui fait lieu de cieux pour les dieux du mystérieux… Un
espace où se mijotent des cadavres exquis, où se
savourent des débats "sang
pour sang" hispano-franco-suédois,
où des écrivains "polardeux" vous
dégainent
leurs dernières armes narratives et vous mitraillent
de dédicaces,
où des mélodies noires azurées mariées
aux lumières jazzy bercent vos échanges avec
les fines plumes des littératures policières… Pour
fouler cette zone de passe-droit fictionnel où une
fin de semaine se sont côtoyés, entre autres,
Arsène Lupin, le détective
barcelonais Ricardo Méndez, l’inspecteur suédois
Martin Beck, l’investigateur toulousain Félix
Dutrey, il fallait tout simplement après avoir bravé un
dédale
urbain aux façades globalisées, se rendre au
Festival du Polar de Saint-Quentin en Yvelines, qui fêtait
du 4 au 6 février
son dixième anniversaire et dont la marraine était
la romancière Fred Vargas.
Le
public a donc eu l’opportunité d’aller à la
rencontre de ceux qui souvent plongent dans les sources chaotiques
et ténébreuses de l’existence humaine,
et y ressortent abreuvés de mots qu’ils sculptent
tantôt avec cruauté,
tantôt avec compassion afin de répandre quelques
lueurs de vérité dans l’actualité du
lecteur de plus en plus opaque et de plus en plus incertaine.
Au cours de notre
voyage, nous avons salué Maj Sjöwall à qui
Claude Mesplède,
conseiller littéraire du festival,
a rendu un vibrant hommage ; elle est l’auteur avec
son défunt
mari, Per Wahlöö, des aventures stockholmoises
du commissaire Beck et de son équipe d’inspecteurs,
péripéties
qui constituent de véritables diatribes de la société suédoise
des années soixante et soixante-dix1.
Nous
avons ainsi poursuivi notre périple au sein de la cartographie
"polaresque",
et au fil de notre pèlerinage livresque et pour
le moins peu orthodoxe, nous avons effectué des
haltes aléatoires
dans des espaces "ficticio-urbains", reflets
géographiques
de chez nous ou d’ailleurs. Du port de Bergen, Gunnar
Staalesen2 a emmené une
fois de plus son héros,
le privé Varg
Veum, toujours en quête de convictions, fouiner dans
des histoires crapuleuses au cœur de l’Histoire
Collective de la Norvège.
Jérôme Leroy3 a
fait de Lille un lieu de rébellion
face aux dérapages
du prétendu progrès. Sur la côte normande,
lors d’un printemps particulièrement agité dans
le milieu enseignant, Yvonne Besson4 a
confectionné de
ses doigts maculés
d’encre, une "bête humaine" qui
fait passer l’arme à gauche à tous
ceux dont la présence
l’incommode. Dans la capitale française, Laurence
Biberfeld5 a créé un
espace pour les exclus et les marginaux qui défilent
dans un monde sans lumière et sans issue. Dans
les rues de Toulouse, Félix Dutrey, le protagoniste
de Pascal Dessaint6,
recherche la trace du meurtrier de Jacques Lafleur, individu
qui résidait chez sa sœur depuis son état
de santé fragile
occasionné par l’explosion de l’usine
AZF. Plus au sud-est, Jean Contrucci7,
quant à lui,
n’a pas perdu
son âme de journaliste, et ne cesse de remuer et
d’inspecter
la mémoire et la généalogie de la
cité phocéenne.
Traversons à présent
les Pyrénées, et imprégnons-nous
des clapotis du rompeolas et du tintamarre enivrant
de las
Ramblas,
emblèmes de cette imprévisible Barcelone
; pour nous évoquer
ce personnage citadin hors du commun dans le polar espagnol,
deux invités
de marque, Francisco González Ledesma8 et
Andreu Martín9
ont eu grand plaisir à partager les lectures et
le couvert des gabachos. Des commentaires et
des écrits
de ces deux romanciers, ressort une Barcelone trouble
et inquiétante ; sont mis en scène
ses aspects invisibles et inavouables, l’infra-ordinaire
de ses bas fonds mais également l’immoralité et
le cynisme qu’engendrent le pouvoir et l’argent,
la violence orchestrée
des réseaux mafieux surtout chez Martín.
Combien de fois, le détective de Ledesma, le vieux
Méndez, né au
lendemain de la transition démocratique, s’escrime-t-il à retrouver
dans cette métropole envahie par les chefs d’entreprise,
celle des camionneurs, des jolies putains et des poètes.
Les deux écrivains catalans explorent avec virulence,
sous toile de fond policière noire, très
noire les entrailles de cette Barcelone qui cachent les
trahisons et les blessures de la guerre
civile et du franquisme. Les déambulations du
personnage du privé dans le tissu urbain s’emploient
comme un instrument qui offre un point de vue critique
de la réalité telle
que les auteurs souhaitent la réfléchir,
technique qui fut également prisée par
Manuel Vázquez Montalbán.
Le scepticisme ambiant, la connexion avec les secteurs
misérables
et dégradants, le statut de héros déboulonné,
la verve ironique, la critique acide des relations humaines
nous amènent à penser,
comme l’a d’ailleurs souligné Claude
Mesplède lors du festival, que
Francisco González Ledesma
et Andreu Martín
sont à la fois des héritiers et des novateurs
d’une
tradition littéraire typiquement espagnole, le
genre picaresque.
>> Le
site du festival
1 Maj
Sjööwall et Per Wahlöö, L’homme au
balcon, Éditions 10/18, Poche, 2004 | retour |
2 Gunnar Staalesen, La
nuit, tous les loups sont gris, Éditions
Gaia, 2004 | retour |
3 Professeur
de Lettres dans un
collège roubaisien,
Jérôme
Leroy a déjà à son actif plus d’une dizaine de romans
et de nouvelles qui harmonisent polar et fantastique. Parmi sa riche création
littéraire, on citera L’Orange de Malte (1990), Monnaie
bleue (1997), Bref rapport sur une très fugitive beauté (2002), Quelque
chose
de merveilleux (2004), Le cadavre du jeune homme dans les fleurs
rouges (2004) | retour |
4 Yvonne Besson, Un
coin tranquille pour mourir, Édition des Équateurs,
2004 | retour |
5 Laurence Biberfeld, Évasion
rue
Quicampoix, Éditions Autrement,
Noir Urbain, 2004 | retour |
6 Pascal Dessaint, Loin
des humains, Éditions
Rivage, 2005 | retour |
7 Jean Contrucci, Le
secret
du docteur Danglard, Éditions
Jean-Claude
Lattès,
2004 | retour |
8 Francisco González Ledesma, Méndez, Édition
L’Atalante,
2003 | retour |
9 Andreu Martín, Barcelona
connection,
Gallimard, 1998 | retour |

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