
Le
roman noir européen :
un genre mal défini
Fernando
Martínez Lainez
Traduction
: Jean-Michel Joubert
La tendance à tracer des frontières virtuelles et des
références symboliques pour constituer des séparations
dans le domaine littéraire obéit sans aucun doute à un
louable effort d’orientation mais implique aussi le risque de
trop se référer aux conventions, de créer des
clichés (la grande tromperie politico- culturelle de notre époque)
et de faire du commentaire une référence utilitaire qui
dispense de la lecture directe et personnalisée des écrivains
que l’on inclut, par une décision extérieure, dans
un groupe ou une école déterminés.
"La
logique interne de l’évolution de la Culture
— disait Vázquez Montalbán en se référant
aux -ismes — n’est pas toujours strictement
linéaire
et connaît des interruptions, des interconnexions, des influences
sociales ou historiques". S’il en est ainsi pour
les -ismes,
il pourrait bien en être de même pour le concept de "roman
noir européen" qui a commencé depuis peu à résonner
dans le petit monde espagnol intéressé par le phénomène.
Nous
pourrions prendre comme point de départ le fait que le
roman noir est une invention littéraire nord-américaine,
héritière par bien des aspects de la génération
perdue qui marqua, conjointement à Joyce et Kafka,
le renouveau du roman au XXe siècle. Dos Passos, Steinbeck,
Hemingway et dans une certaine mesure Faulkner, furent ceux qui
ouvrirent la voie
d’un nouveau style narratif de nature dirigiste, avec une
focalisation externe, accordant une grande importance aux personnages
et aux dialogues,
et révolutionnant le langage par des descriptions précises
et réduites à l’essentiel, une plus grande
souplesse dans la syntaxe, une façon réaliste et
critique de poser les problèmes, non exempte d’éléments
parodiques. La dérive de ce nouveau type de roman vers
le récit criminel
de tendance populaire, appuyé par le cinéma et
les pulps engendra le roman noir, qui fut immédiatement
catalogué aux États-Unis
comme genre mineur et ne reçut un label de qualité littéraire
qu’en France grâce à la Série
Noire de Gallimard.
Ce fut
l’Europe qui accorda à Himes, Chandler, Hammett,
Cain, McCoy et consorts, le statut de grands auteurs qu’ils méritaient.
En vérité, on pourrait dire que, bien qu’issu de
la rude Dépression Nord Américaine, le fait de considérer
le roman noir comme un genre sérieux est
une invention européenne.
La
base culturelle
Après la parenthèse de la Seconde Guerre mondiale, l’héritage
culturel du roman noir, copié au début avec un mimétisme
excessif, produisit en Europe des variantes magnifiques qui finirent,
dans de nombreux cas, par dépasser les originaux. Des noms comme
Simenon, Dürrenmatt, Auguste le Breton, José Giovanni,
Sjöwall & Walhöö, ou Leonardo Sciascia, dominent,
dans de nombreux cas, l’avalanche d’auteurs américains
des années cinquante et soixante du XXe siècle, autant
par la densité dramatique de leurs récits que par l’utilisation
soigneuse d’un langage qui, sans s’éloigner des
canons noirs du genre, laisse apercevoir une tradition et un accent
différent, conformes au contexte et à la spécificité du
milieu délinquant européen. En appliquant la construction
héritée du roman à mystère américain,
ils s’interrogent tous sur la possibilité d’utiliser
le genre noir comme instrument de recherche et de connaissance sociale
et dépassant ainsi, au moins partiellement, les insuffisances
et l’épuisement du réalisme critique et le sociologisme
littéraire de tendance marxiste qui était en vigueur
en Europe jusqu’à la fin des années 60 lorsque
le mouvement de mai 68 blessa à mort l’orthodoxie idéologique
utilisée par les partis communistes de l’orbite soviétique.
Pour
la grande majorité des auteurs européens cités,
la base culturelle est très importante, qui dans de nombreux
cas plonge ses racines dans le siècle des Lumières et
les romanciers classiques du XIXe siècle, surtout Balzac et
Dostoïevski. Sur elle, on trace le plan d’un roman noir
capable d’établir un modèle véritablement
narratif adéquat pour décrire la pagaille d’une
société écrasée par l’étroite
relation entre la politique et le crime, l’hyper compétitivité capitaliste
(héritée du grand capitalisme nord-américain),
l’omnipotence de l’argent comme facteur avilissant du milieu
social, la morale à deux faces et les manœuvres qui font
de la justice une simple machinerie produisant des lois aliénantes,
un Léviathan alimenté par l’argent de tous au seul
bénéfice de ceux qui en connaissent et contrôlent
les rouages.
Le
passage des caractéristiques du roman noir dans le contexte européen
se traduit souvent par une différence des personnages par rapport à leurs
homologues américains.
En Europe, les caractères ont des traits moins individualistes et davantage
de prétentions sociales et philosophiques. On remarque beaucoup l’influence
de courants comme l’existentialisme ou la dramaturgie de l’absurde
et on encourage davantage l’aspect politique comme signe d’identité collective.
De
même, on y trouve habituellement plus de violence verbale
et des références
sexuelles plus explicites. "Et l’acte criminel sert
de miroir pour examiner la société" (Mankell)
avec une intention critique évidente. On pourrait dire
que le roman noir européen
a plus de volonté missionnaire et une plus grande intention
sociale. Il ne semble pas se limiter à la pure description
du fait criminel, comme c’est presque toujours le cas aux États-Unis,
et se refuse à ne
pas influencer l’esprit du lecteur ou à laisser
dans un second plan flou les pensées de l’auteur."Quoi
que j’écrive,
reconnaît Mankell, je veux mettre en évidence mon
opinion sur ce qui arrive dans notre monde, car il y a beaucoup
de choses qui m’épouvantent".
Le
grand risque, en Europe comme aux États-Unis, c’est
le manichéisme et les stéréotypes, révélant
un manque de qualités d’imagination qui lorsqu’ils
se répètent trop abrutissent le lecteur et détruisent
la vitalité potentielle du genre. Un autre danger est le maudit
présupposé selon lequel un roman noir doit se lire d’une
seule traite comme s’il s’agissait de suivre une course
de chevaux ou la finale olympique du cent mètres plat.
A seule fin d’accrocher le lecteur à tout prix,
le roman noir a coutume de négliger d’autres éléments
essentiels comme le soin du langage, l’intrigue bien élaborée,
la cohérence structurelle et la profondeur des caractères.
C’est
le moment, dans cette optique, de rappeler la réponse que fit Juan
Carlos Onetti au cours d’une interview où on lui demandait
ce qui manquait à la
littérature policière pour être artistique. "Il ne
lui manque rien, mais elle a en trop ce besoin de tenir le lecteur harponné".
La triple
voie
Dans
le cadre du roman noir européen, on pourrait définir,
par convention, trois courants, avec toutes les réserves nécessaires
dans ce type de classification, puisque les imbrications, les croisements,
et les influences entre elles sont fréquentes, et qu’il
n’existe pas de séparation nette.
D’un
côté apparaît ce que l’on pourrait
appeler le roman de l’Europe du Sud ou de la Méditerranée,
dans lequel on trouve des auteurs comme Jean Claude Izzo, Thierry
Jonquet, Jean
François Vilar, Didier Daeninckx, Yasmina Khadra, Andreu
Martín,
Juan Madrid, Andrea Camilleri, ou Petros Markaris (ces deux derniers
très
influencés par le défunt Vasquez Montalbán).
Un
aspect symptomatique de cette école pourrait être
donnée par la désillusion provoquée par l’effondrement
d’une l’idéologie très liée aux partis
communistes et le fait que beaucoup de ces auteurs aient un passé militant
qui apporte à leur œuvre de lointains échos
de nostalgie politique.
D’autres
traits récurrents à l’intérieur
de cette école sont constitués par la forte empreinte
sociale et réaliste et l’intérêt porté aux
ingrédients culinaires comme moyen de peinture de mœurs
culturelles (hérité également de Montalbán).
"Tandis
que nous, les méditerranéens, étions habitués à voir
manches retroussées quand elles étaient aux fourneaux,
les féministes nordiques en finissaient avec la cuisine… Ce
que nous allons faire aussi..." (Markaris).
La
seconde tendance du roman noir européen pourrait être
appelée "nordico-slave" et regrouper des auteurs
comme Henning Mankell, Tim Krabbé, John Connolly, Nicholas
Freeling, Van de Wetering, Milos Urban, Boris Akounine, Alexandra
Marinina ou Kjell Ola Dahl. Avec des références aussi
importantes que Simenon et Friedrich Dürrenmatt, ce groupe se
caractérise
par un style plus posé et méthodique et un plus grand
goût pour le suspense et l’introspection, jouant souvent
avec des éléments fantastiques et des atmosphères
gothiques.
Une
troisième tendance serait celle de Grande-Bretagne, très
attachée au roman énigme, aux intrigues mystérieuses
ou au thriller avec quelques auteurs de renommée mondiale
: Ian Rankin, Ruth Rendell, P. D. James, Denis Mina, Philippe
Kerr, Val McDermidd ou William McIlvanney.
En
résumé, disons qu’en Europe, on a coutume
de considérer le roman noir comme un excellent outil d’investigation
du changement social, une formule littéraire et politique
pour mettre en évidence les nouvelles tendances du crime organisé,
de la corruption et de la décomposition politico-sociale,
qui, jour après jour se devine dans les médias, dans
tous les secteurs d’activité et dans la rue. En ce sens
la foi dans le genre en tant que révulsif sociologique parait
inébranlable. "Il n’y a pas de meilleur moyen,
dit Val Mac Dermidd, de donner un coup de projecteur sur une société que
de recourir au roman noir.
Chaque société moissonne la récolte de crimes
qu’elle mérite et, à cet égard, nous
couvons notre propre destin."
Il
n’existe pas cependant d’identité littéraire
du genre noir européen, bâtie sur des attributs nets
et caractéristiques, sans discussion possible. Il pourrait
difficilement y en avoir une pour la simple raison que l’Europe
ne constitue pas une unité, ni politique, ni culturelle,
ni linguistique et ne fait même pas d’effort sérieux
pour réussir à l’être. Pour
le moment, elle manque d’une identité de base, et,
en dépit des apparences, le résultat est toujours
plus ou moins comme d’habitude. Un conglomérat de
pays différents
avec des intérêts distincts. C’est aussi le
cas,
bien entendu, pour le roman noir.
Ce
texte a été publié par la revue espagnole Quimera dans
son numéro de juillet. Nous remercions chaleureusement
l’écrivain Fernando Martínez Lainez pour
nous avoir accordé le droit de le reproduire ici. Claude Mesplède |

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