
Café Nopal
Alacrán • 2005 • 206
pagine
Giovanni
Zucca
Traduction
: Kentaro Okuba
L’éloge de la fuite. S’en aller. Loin d’un
coin de monde qui ne plaît pas, qui n’offre rien qui
puisse satisfaire un esprit inquiet et irrésolu quant à son
propre avenir. Comme celui d’Enrico Beyle. Chercheur en histoire
de l’art, Enrico a rejoint le Mexique grâce à une
bourse d’études qu’un doyen de la faculté lui
a fait avoir pour pouvoir le remplacer par un de ses protégés.
En réalité, sous le prétexte de rassembler
des éléments pour un essai, Enrico a fui. En fugue
de lui-même, du poids d’une famille respectable qui
s’est détruite de ses propres mains, jusqu’à la
ruine. Il flotte dans sa mémoire le souvenir d’une
mère dédiée à la cocaïne, d’un
père absent. Dans le chaos et la pollution permanente de
la ville de Mexico, Enrico Beyle (oui, vraiment Henri Beyle, comme
Stendahl) s’est creusé une niche de vie, consultant,
pour ainsi, dire, d’un marchand d’art aux activités
pas toujours très limpides. Il est fiancé, pour ainsi
dire, à une journaliste qui a des problèmes de
stupéfiants, qui recherche un scoop sur un gang de narcotrafiquants, dont
le chef serait paraît-il un policier. Blanca, la journaliste, est elle
aussi tourmentée ; elle tient un journal dans lequel elle note ses inquiétudes,
ses peurs, ses insatisfactions : insatisfaite, certes, mais aussi anxieuse d’impliquer
Enrico dans les dangers inhérents à son enquête, lui qui
semble si inadapté, presque incapable d’affronter la vie, elle l’abandonne
pour une sorte de voyou, Jaime. Et elle l’abandonne aussi parce qu’elle
se sait séropositive... Peu à peu, ces deux vies torturées,
qui affrontent chaque jour nouveau en se demandant où aller et qui, si
elles y vont, finissent enveloppées dans une trame noire, presque souterraine,
qui pendant la plus grande partie du livre semble se dérouler en arrière-fond, à la
marge de l’intrigue, pour ensuite émerger et les engloutir dans
un tourbillon, le tourbillon des éternelles brutes criminelles,
personnes avides violentes et corrompues. Argent pistol
ets corruption nuit mort violence ; bien entendu, nous ne révélerons
pas l’issue et le destin de nos protagonistes, pour lesquels sans nous
en apercevoir nous ressentons de l‘affection, parce qu’ils ne sont
pas des héros, mais des créatures à la recherche d’un
ailleurs. Un ailleurs, dont on ne sait rien, un ailleurs qui n’existe
peut-être pas. Un ailleurs où l’espoir d’un amour
est un moment bref, et la fatigue de vivre reste en embuscade.
Déjà paru
en 1997 chez un autre éditeur,
Café Nopal (le nopal est un cactus
géant, qui joue
un rôle dans l’histoire…) se déroule
dans le Mexique de 1988, et pour cette réédition
il a été notablement revu par l’auteur, Alfredo
Collito. Lui qui a été, comme il le raconte dans
sa brève préface, ébloui par une phrase
de Bruce Chatwin dans son célèbre En Patagonie : « Moi
aussi, comme tous les fainéants, je voulais faire écrivain. » Et
que sont les écrivains, sinon des éternels chercheurs
de l’ailleurs, pour eux-mêmes d’abord, avant
que pour les nombreux lecteurs mal à l’aise avec « l’ici » dans
lequel ils vivent ?
Alors,
la tentation serait facile, à partir des maigres
notes biographiques de l’auteur, qui a voyagé à travers
le monde, qui a même vécu et travaillé au Mexique,
de chercher des indices autobiographiques, sinon dans le scénario,
du moins dans la psychologie des protagonistes. Mais je m’arrête
ici, je me limite à exprimer mon plaisir devant ce petit
grand noir, romantique et obscur, qui se déroule lentement
puis de manière vertigineuse, sous le soleil du Mexique,
un Mexique qui, comme l’a enseigné le grand Enzo
Jannacci, a dans le ciel tellement de nuages.

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