L’absence, dans notre pays, d’une solide tradition critique
et scientifique a souvent conduit, dans la plupart des cas et exception
faite de remarquables travaux tels que ceux de José Luis Sánchez
Noriega, Jordi Batlló ou Carlos F. Heredero, la publication
des études sur le cinéma à osciller entre l’érudition
cinéphile et l’excès académique. L’implantation
progressive de filières audiovisuelles ainsi que la consolidation
d’un vaste public récepteur pour les analyses cinématographiques
lors de ces dernières années semble avoir chassé cette
tendance bipolaire, et a parallèlement réussi à développer
considérablement le nombre et la qualité de ce type
de publications. C’est sans aucun doute dans ce cadre que se
situe Cine negro. De El Halcón maltés al hombre que
nunca estuvo allí du madrilène Raúl Rojo Martínez.
Partant d’une
théorie bien fondée selon laquelle le cinéma
noir est défini comme mouvement et non comme genre, Rojo nous rappelle
dans la section initiale de son livre la formation et l’acquisition
des signes identitaires d’une manifestation artistique qui doit beaucoup à la
littérature de hard-boiled, à l’esthétique de
l’expressionnisme
allemand et aux circonstances socio-historiques spécifiques des États-Unis
de la première moitié du XXème siècle. D’après
l’auteur, l’importance de ce contexte détermine le cinéma
noir. En dépit de ce que suggère éventuellement le titre
de l’ouvrage, le mouvement est délimité dans le temps
et s’avère à présent absolument dépassé,
c’est pour cela que toute tentative révisionniste doit être
forcément considérée comme un nostalgique exercice maniériste.
Avec pour base théorique, ce périlleux et intéressant
point de départ, Rojo, qui avoue dans son chapitre introductif écrire
davantage comme amant du genre que comme spécialiste -sans que cela
ne signifie qu’il ne le soit pas, comme cela est démontré dans
le livre-, élabore une étude sur le cinéma noir qui
se laisse lire avec plaisir tout en étant dotée d’une
solide armature théorique amplement documentée. En plus d’étudier
l’esthétique, les caractéristiques, les prototypes et
les particularités du style noir, l’auteur consacre différents
chapitres à l’analyse des relations personnelles des acteurs,
réalisateurs et scénaristes les plus en vogue et les plus talentueux
du mouvement cinématographique, parfois source continue d’anecdotes
et de situations amusantes, comme par exemple l’affrontement entre
Billy Wilder et Raymond Chandler, lors de la préparation et du tournage
de
Perdición (Double indemnity, 1944,
adapté d’un roman de James. M. Cain, Three of a kind).
En raison de la profusion de personnages du monde du celluloïd évoqués
dans l’ouvrage, il serait souhaitable d’inclure dans la prochaine
réédition, un index onomastique qui faciliterait la localisation
et la lecture de ces passages.
La seconde partie
reprend la structure de l’un des grands travaux sur
le cinéma noir publiés dans notre pays (Obras maestras
del cine negro, de José Luis Sánchez Noriega) et
s’attache à analyser
avec minutie dix films reconnus comme des classiques du genre. Étant
donné le caractère mythique de certains titres, on ne peut
que remercier Rojo de nous proposer une sélection dans laquelle
apparaissent toutes les tendances du genre, depuis les débuts du
cinéma de
gangsters jusqu’aux manifestations du cinéma criminel comme Perdición ou Laura (film
d’Otto Preminger (1944), adapté d’un roman de Vera Caspary,
Laura, 1943) en
passant, bien sûr par les plus grands chefs-d’œuvre
du cinéma policier.
