>> Lecture
Der
Schneeman
(Le
Bonhomme de neige)
Jörg
Fauser
Berlin
: Alexander Verlag • 2004 (Edtion originale :
1981)
Achim
Saupe
Traduction : Céline
Chanclud
Parti à la
recherche de ses ancêtres, l'establishment des auteurs pop
allemands n'est pas rentré bredouille : Jörg Fauser,
né en 1944 et décédé en 1987 des suites
d'un accident de voiture dans la nuit de son 43e anniversaire. « Celui
qui ne connaît pas Fauser est fou » selon Benjamin von
Stuckrad-Barre qui, au regard de l'art contemporain, a proclamé la
Nouvelle Ecole de Francfort du Voir et a également écrit
un ou deux romans, dont « Deutsches Theater ».
Cette publicité faite à l'occasion de la nouvelle
publication des oeuvres de Jörg Fauser, joliment réussie
par ailleurs, agit presque comme une arme de dissuasion pour qui
n'a pas envie de se faire rappeler à l'ordre par la littérature.
Selon une théorie esthétique classique, l'art doit
justement être en mesure de reconfigurer les perceptions, de
suspendre les structures, de transposer, pour un instant, les surfaces
du quotidien, d'éveiller un sentiment d'insécurité et
de bouleverser.
L'insécurité et le bouleversement font partie intégrante
du polar, même s'ils font assez souvent appel aux sentiments
et confirment des modèles de valeurs sociétaires. Au
mieux, la preuve de la culpabilité des coupables s'accompagne
de la purification de l'enquêteur , qui ensuite, personnage
tragique oblige, se retrouve dans la situation la plus désastreuse
de son histoire.
Il en est tout autrement chez Fauser. Le Bonhomme de neige ,
c'est Blum. Blum est un petit numéro, qui survit en vendant
des revues pornos danoises jusqu'à ce que par hasard, il se
retrouve en possession de deux kilos et demi de coke péruvienne
de première qualité. C'est un coup du sort, il peut
en tirer cinq cent mille. Il pense déjà aux Bahamas.
Si seulement il avait les bons contacts.
Il n'est pas si facile de faire sa
place dans ce big business, le marché est bien réparti et ne court pas après
les profiteurs non syndiqués. C'est un scénario de
menaces, un scénario avant tout cérébral car
le vendeur de came doit la tester, même s‘il n'en éprouve
pas le besoin. Au cours de son trip, les ennemis invisibles de Blum
sortent tout droit de son imagination, un délire paranoïaque
de persécution qui le suivra également devant Cora.
Elle lui fournit quelques contacts de revendeurs. Un amour froid
et calculé, une trahison possible ? Blum prend la fuite. Très
vite, il se rend compte que le gain sera inférieur à ce
qu'il avait escompté. Sa seule préoccupation : se sortir
vivant de cette histoire.
La paranoïa constitue un pan de l'histoire. D'un autre côté,
la force anesthésiante de la poudre, du film au cours duquel
la réalité apparaît plus clairement que d'ordinaire. Le
Bonhomme de neig e est un thriller sur la drogue, un mélange
de Burroughs, d'Hammett et de Chandler, et l'expérience de
l'auteur semble authentique. Fauser n'est pas en terre inconnue.
Des dialogues concis, laconiques et des coupes franches assurent
une intensification de la perception. On a tout simplement trop peu
de temps.
Fauser part du principe, que les bonnes
histoires doivent raconter celles des gens du dessous. Sinon, la
littérature ne serait
presque qu'un « service de traiteur ». Ce principe, faisant
référence à Fallada, est également très
présent dans Le Bonhomme de neige . Blum
n'est pas un perdant. Blum joue le jeu ; mais il se met également
en jeu. Et à son grand avantage, il peut sauter du train.
Fauser connaît les clichés du genre et en use avec
subtilité. Le Bonhomme de neige de Fauser modifie cependant
le propre du thriller. Lutte : mouais. Armes : une lame solingen.
Son grand ennemi n'est ni la police ni la mafia, mais sa propre conscience.
L'adaptation du thriller par Fauser, techniquement parfaite, apparaît également
comme un refus de la procédure policière et de l'enquête,
et par-dessus tout, un refus du polar social allemand et de sa mauvaise
compréhension de l'élucidation. Avec « Mein Kampf » de
Hitler, dit un jour Fauser en faisant allusion à Adorno, les
auteurs allemands de polar auraient dû comprendre que le crime
a déjà gagné avant qu'une ligne n'ait pu être écrite.
Ainsi, dans Le Bonhomme de neige ,
rien n'est éclairci
; et néanmoins, il existe un principe heuristique que Fauser
espère trouver dans le réalisme hard boiled. Lorsque
Blum se rend de Francfort à Amsterdam, où il espère
enfin rencontrer u n revendeur, il se retrouve à la frontière
germano-néerlandaise. Là-bas, il tombe sur un de ses
collègues vêtu d'un complet brun, un représentant
de poudre blanche qui l'aide à passer la frontière
des Pays-Bas. Un revanchis te qui aide le héros. Il n'y a
pas plus d'allusions politiques.
Toutefois, cela suffit à faire apparaître un commentaire
concis sur l'état de la société allemande. Pour
Fauser, l'Allemagne des années 70 était une culture
d'employés, une société qui se faisait engager
pour des projets criminels, une culture de représentants qui
vendaient des marchandises sans pour autant s'identifier avec celles-ci.
Un « héros » dealer, au fond, ce n'est pas exclu.
C'est l'ironie d'une histoire qui ne se veut pas tragique.
Le Bonhomme de neige de
Jörg Fauser, paru
pour la première fois en 1981 et déjà chaudement
accueillit à cette époque, fait partie, hier comme
aujourd'hui, des meilleurs polars allemands.
