Ce
très court roman de Robert Junod reprend avec simplicité,
et une certaine aisance, les thèmes de la tragédie,
du destin et du trio amoureux, pour en faire une chronique assez
distanciée du malheur au quotidien, face à l’événement
exceptionnel. Du grisé qui vire lentement au noir, par petites
touches écrasées sur le portrait des protagonistes.
Ce
récit à la première personne est celui de
François, d’un père qui ne sait pas vraiment
pourquoi il y a sept ans on a tué sa fille Annie, une
adolescente de dix-sept ans. C’est son meilleur ami, Bertrand, qui fut condamné pour
le meurtre, Bertrand accusé également d’avoir été l’amant
de la jeune victime. François a refusé cette version
tout au long du procès, malgré l’attachement
sincère qu’il portait à sa fille. Et
seul François, qui a prévu de l’héberger
et de subvenir à ses besoins, accueillera Bertrand lorsque
ce dernier reçoit une remise de peine importante, non seulement
pour bonne conduite, mais aussi car il est atteint d’une maladie
incurable et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre.
François reprendra également contact avec Laurence, épouse
de Bertrand, amie de longue date qui, avec son mari, furent ceux
qui servirent de proches et de support affectif à Annie et
François lorsque ce dernier était devenu veuf. François
pense aussi que c’est enfin le temps de se rapprocher de Laurence,
elle qui ne veut plus voir son mari depuis la disparition d’Annie.
Lui-même se refusait de côtoyer Laurence, qu’il
n’a plus revue depuis, malgré l’attirance qu’il éprouvait
pour cette femme séduisante ; la femme de son meilleur
ami.
Avant de tourner définitivement la page, François
semble cependant vouloir quelque chose de Bertrand : une confrontation
ultime
avec son ami mourant.
Le ton du roman,
plein de retenue, est dans la lignée d’un
Simenon, et sa simplicité rend très bien compte du
monologue intérieur d’un homme n’ayant que peu
de centres d’intérêt après avoir fait la
part du deuil et de la douleur personnelle. Détaché,
distant, avec seules quelques idées à concrétiser,
le personnage de François ne vit plus que pour celles-ci.
Sans fébrilité, sans furia.
Roman noir « de chambre », Sans laisser d’adresse est
un récit qui a tout du huis clos qu’aucun décor
ne parvient à élargir. Tout s’y ramène
au vécu intérieur du personnage central et à son
plan de survie. Car c’est de cela dont il s’agit dans
ce court roman où la mort reste sans cesse en filigrane dans
ces destinées sacrifiées qui y sont décrites,
et pour lesquelles l’amitié et l’amour ne sont
qu’obstacles au bonheur d’une vie normale. Seul un certain
nihilisme feutré persiste. Implacable.
Site des éditions
Luce Wilquin : http://www.wilquin.com