On
peut écrire l’histoire d’une ville à travers
celle de ses crimes,
tant ceux-ci sont représentatifs du milieu et de l’époque
où ils ont eu
lieu. Ainsi, celle du gang Cavallero avec des hold-up dans les banques,
des fusillades, des poursuites, ne peut avoir eu lieu que dans la
Milan
industrielle des années 50 et non à Rome par exemple,
qui est aussi une
grande ville mais avec des aspects urbains et sociaux complètement
différents.
A Rome, il y
avait d’autres genres de crimes,
jusqu’à ce que,
naturellement, la capitale n’ayant pas perdu son allure bon
enfant de
ville ministérielle, soit devenue aussi grâce à Cinecitta
et à des lieux
mondains comme la Via Veneto, la capitale de bandes criminelles
comme n’importe quelle Chicago. Le
changement s’est
fait avec le hold-up et
l’assassinat des frères Menegazzo, dans les années
60, pour ensuite se
répandre avec les exploits de la bande de la Magliana.
Mais tout
d’abord, uniquement des crimes, si on peut dire, privés.
Les victimes : mondaines, amants, épouses, fiancées...
oui, pour la plupart sous le
signe de la femme, du sexe, des passions malsaines. Des affaires
pourtant pas simples, mais qui ont désormais des noms évocateurs
:
affaire Wanninger, affaire Fenaroli, les époux Bebawi,
la Maison Stampa,
le bourreau d’Albenga. Et toutes ces affaires sans solutions
simples,
tant et si bien que certaines sont restées irrésolues.
Disons que sur
le sujet de l’histoire de la ville à travers
ses crimes,
il y a de quoi écrire. Eh bien, c’est ainsi
qu’a fait Enzo Rava, doyen des journalistes dans La
Rome du crime édité par Manifestolibri,
avec une postface de Giancarlo de Cataldo,
juge et écrivain à Rome et de Rome, surtout avec
son livre le plus
représentatif Roman du Crime, inspiré des
affaires du gang de la Magliana.
Comme sources,
Enzo Rava a pris les chantres du genre, les chroniqueurs des crimes
et délits qui cependant n’existent plus
dans le monde du
journalisme désormais hypertechnologisé, à l’affut
d’autres sources, des
communiqués, des conférences de presse, des déclarations,
des documents écrits, internet.
Les chroniqueurs de crimes d’alors, bien capables de se tromper
dans
quelques formes subjonctives et au style pas vraiment impeccable
mais
qui parcourent la ville, allant eux mêmes sur les lieux
du crime pour
dénicher les témoignages, suivant les bonnes piste
avec le flair de
l’information et l’ambition de faire un scoop arrivent
plus d’une fois à trouver la vérité,
bien avant la police. Rava qui n’est
pas chroniqueur
de crimes exprime dans son livre tout son respect et son admiration
pour
ses collègues, tandis que bien souvent, il s’inspire
de leurs histoires,
ainsi qu’elles ont été publiées dans
les journaux de l’époque pour
reproposer les crimes les plus mystérieux et les plus
importants qui ont
marqué une certaine Rome. Et il le fait minutieusement,
avec une écriture trés personnelle, légère
et ironique,avec un sens littéraire
qui permet de bien cerner le milieu, les personnages, l’atmosphère
comme
s’il ne s’agissait pas de choses tragiques mais plutot
de passionantes
histoires policières. Même si ces affaires étaient
déjà connues depuis
longtemps, du moins par les professionnels, on a comme l’impression
de
les lire pour la première fois. On reste étonné face à la
petite blonde
Christa Wanninger, assassinée sur le palier de la Via
Emilia, à la
porte
de la maison d’une amie qui disait n’avoir rien entendu
parce qu’elle
dormait, et le tout, entre les coups de couteau et la découverte
de la
victime, en moins de 7 minutes. Est-il possible que personne
n’ait
rien
vu, sauf un homme fantomatique vetu de bleu ? Et Wilma Montesi,
sur cette
plage de Torvaianica où fut trouvé le cadavre,
où elle
a été transportée
noyée suite à un malheureux bain de pied ? Extraordinaire
ensuite
l’affaire des époux Bebawi, l’un accusant
l’autre
de l’assassinat de sa
maîtresse s’est terminé avec l’acquitement
des deux parties par manque
de preuves... Et ainsi de suite. Rava met en lumière tous
les aspects,
savamment, en se servant habilement des suspensions, des digressions,
des allusions, des accusations, des répliques de dialogues
extraites des
chroniques, et qui, à elles seules décrivent les
personnages et les
situations. Ainsi la femme du monstre de Nerola, un tueur en
série,
le
premier aprés la guerre, il venait d’être
condamné à la
prison à vie et
elle lui crie aprés la sentence : “tu le mérites,
mais on ferait mieux de
te pendre”.
Justement Gian
Carlo de Cataldo qui se présente comme un lecteur
de Rava
suppose que le maître a du faire quelques prosélytes. “À présent,
Cerami
ne s’offensera pas” écrit-il dans la postface “si
un lecteur
consciencieux aura la possibilité de trouver dans les
crimes de Luberti
et du marquis Casati un écho de la pensée de
Rava”.
Car Rome, crimes et
délits, dans cette nouvelle édition
flambant neuf de Manifestolibri est
la reprise d’une ancienne édition sortie il y
a des années (de Cataldo
l’a découverte en 99 chez un bouquiniste du marché aux
puces de la porte
de Rome) et qui évidemment a fait école. Au point
qu’elle
ne pouvait pas
manquer de retourner sur les étals des libraires.