
À bas
l'histoire, vive la pub !
ou La lobotomie populaire
Septembre
2005
Etienne
Borgers, critique et scénariste
L’avenir des héros est dans la mémoire des
peuples.
Si cette phrase lapidaire renferme le ferment de la juste célébrité,
il lui manque son corollaire indispensable : l’avenir d’un
peuple est aussi dans sa mémoire.
Les pouvoirs de toute sorte ne le savent que trop bien, et l’occultation
de faits du passé est la monnaie courante des politiques
qui veulent contrôler le peuple sans avoir à subir
l’éclairement cruel du passé proche, souvent
empêcheur de danser en rond.
Le passé est lobotomisé, interdit de séjour
ou travesti en clown, selon les humeurs de ceux qui dirigent leurs
concitoyens. Sauf le passé officiel qui, lui, est rabâché et
constamment exhibé par ses symboles et son cérémonial,
ce passé confit qui occupe la scène et empêche
que les franges gênantes du passé réel ne bloquent
les manœuvres de travestissement du quotidien et de ses vérités
grimaçantes.
Qu’on se rassure, par politiques, je ne vise pas ici uniquement
les apparatchiks et autres arrivistes qui se font élire « par
voie légale » en promettant aux masses de résoudre
de faux problèmes. C’est la classe entière
de ceux qui gèrent la cité qui est visée.
On pourrait d’ailleurs prétendre qu’une gestion
est d’autant plus pervertie, faussaire et corrompue qu’elle
nie les faits du passé, qu’elle les occulte ou les
ignore. Et ne nous trompons pas, l’occultation et l’ignorance
programmées sont plus dangereuses que la négation
: elles étouffent tout débat, au grand soulagement
des étrangleurs officiels de la vérité.
L’occultation de la mémoire d’un peuple est
généralement proportionnelle au degré de volonté de
négation de la démocratie par les tenants du pouvoir,
officiel ou parallèle…
En démocratie ou ailleurs. Dans les gouvernements et leurs « élites » complices,
dans tous les corps constitués, de l’armée à la
police, en passant par les Eglises et les technocrates de toutes
obédiences… et chez les amis de ces pouvoirs. C’est à qui
oubliera le plus, au plus vite.
Ce 21e siècle occidental est passé maître
en manipulations sociales, masquant avec frénésie
l’appartenance du citoyen à une classe ou à une
clique. Tous consommateurs ! gérés par l’alibi
démocratique. Tous soumis aux lois du marché, lois
dont les grands–prêtres défendent farouchement
l’accès à leur caste et privilèges.
A n’importe quel prix.
Prix -qu’il soit humain ou pécuniaire- payé,
comme il se doit, par les autres. La caste étant fortement
aidée par l’oubli officiel imposé, par l’enterrement
de la mémoire des faits essentiels récents ou distants.
Les pouvoirs ne veulent pas justifier leur existence. Ni leurs
exactions. Ni leurs sous-mains anti-démocratiques. Encore
moins ceux qui les exercent.
L’oubli organisé est l’essence de leur irresponsabilité,
irresponsabilité qu’ils veulent totale et sans appel.
Dans le présent et face à l’avenir.
La vérité n’appartient qu’au vainqueur…
A bas l’Histoire, vive la Pub !

Depuis les montagnes de Sarzana
Ettore
Maggi - plus d'infos -
Traduction : Kentaro
Okuba
Un quartier à l’ouest de Gènes
10h25, le 2 février 1980
Aujourd’hui, je suis seul sur le banc, notre banc habituel.
Aujourd’hui, il fait froid et Gino et Baldo n’avaient pas
envie de sortir. J’ai acheté le journal et je me suis
assis, mais mon vieux manteau ne suffit pas à me protéger
du vent.
Je me lève et je vais au bar de Franco, je m’assois et
je commande un café et une galette. La galette je la prends
seulement parce que parfois j’entends ce que dit la femme de
Franco, je l’entends qui se lamente. Elle parle à voix
basse, elle croit que je ne peux pas l’entendre, elle pense que
je suis sourd. Elle parle à voix basse à son mari et
elle se plaint, mais Franco dit toujours c’était un ami
de mon père, et il peut rester dans le bar tant qu’il
veut. Et puis il consomme, donc il a le droit de s’asseoir.
Lui, il sait que je ne suis pas sourd, il le sait parce qu’il
me connaît bien, et je connaissais bien son père. Baldo
m’a dit que quand ils étaient dans le train pour Dachau,
le père de Franco pleurait. C’était juste un petit
garçon, toujours fourré avec Baldo, et les fascistes
l’ont arrêté avec lui, ils les ont portés à la
Questure, et le gosse ne faisait que pleurer, jusqu’à ce
qu’ils les emmènent à Bolzano et les mettent
dans le wagon.
Baldo dit qu’il y a deux choses qu’il n’a jamais
oubliées de ce voyage. Les larmes du père de Franco et
la puanteur de merde de ce wagon fermé, bourré de gens.
Baldo dit qu’il y avait un Piémontais malade, et quand
ils sont arrivés et qu’ils ont ouvert la porte, le type était
mort. Le père de Franco est mort l’année dernière.
Il avait une tumeur à l’estomac. Nous ne sommes plus beaucoup
désormais.
Peut-être c’est pour ça que quand Gino et Baldo
se disputent, je me sens mal à l’aise. Quand en janvier,
les Russes ont envahi l’Afghanistan, Gino leur donnait raison
et Baldo disait qu’ils finiraient comme les Américains
au Vietnam. Gino s’est emporté et Baldo s’est énervé encore
plus. Ils sont restés un paquet de temps sans se parler. Ils
le faisaient quand ils étaient jeunes, mais maintenant quand
ils se disputent, je souffre.
Ricky
dit qu’après le bac, il fera la demande pour le
service civil. Moi, les militaires me font chier, mais je pense que
je ferai le service militaire. Je pensais faire le peloton des aspirants,
comme ça je peux prendre un peu de sous. Rollo dit qu’il
ne me voit pas en officier ; à la vérité, je ne
me vois pas non plus, mais au moins je gagne quelque chose, puisque
de toutes façons je dois faire une année de merde. Rollo
ne le fera pas, à la visite il a réussi à se faire
réformer. Il a parlé de je ne sais quel article, donc
il ne le fera pas, et du coup, il se moque de nous, le bâtard.
Je lui ai dit que je préférais pourtant me faire casser
le cul par un sergent de merde plutôt que rester toute la journée
dans ce coin de place qui sert de latrines publiques, à fumer
et à regarder les bancs avec les vieux de la journée
et les toxicos de la nuit.
Il y a trois petits vieux, qui sont toujours sur le banc de l’autre
côté de la place, devant le fleuriste. Des fois je les
regarde, ils m’intriguent. Mon père dit qu’ils étaient
partisans, il les connaît depuis toujours, ils sont plus vieux
que lui. Il dit que c’était trois têtes brûlées.
Mais mon père dit un paquet de conneries. Lui, pendant le fascisme,
il était fasciste, puis il est devenu communiste, puis démochrétien.
Maintenant il est socialiste. Moi, la politique ne m’intéresse
pas, pourtant je suis d’accord avec mon grand-père qui
dit que les patrons cherchent toujours à te le mettre dans
le cul.
Rita, la petite sœur de Ricky, est dans les FGCI . Une fois je
suis allé dans leur section, mais seulement parce qu’elle
y était. Elle m’a dit qu’elle était contente
de me voir là, qu’elle ne s’y attendait pas. Elle
m’a fait revenir le lendemain soir parce qu’il y avait
une réunion. Moi, je m’emmerdais, et le la regardais,
je regardais ses cheveux et ses yeux, je regardais ce gros pull sombre
qu’elle porte toujours. Elle a des petits seins, Rollo dit qu’elle
est maigre, mais elle me plaît comme ça. Nous sommes sortis
ensemble deux fois et la dernière fois j’ai essayé.
Je lui ai caressé les cheveux, et j’ai cherché à l’embrasser,
elle ne m’a pas repoussé, mais elle m’a dit d’attendre,
que l’histoire avec son copain n’était pas encore
finie. Je lui ai dit que j’attendrais. Mais, aux réunions
de section, moi je n’y suis plus allé.
Gino
n’a pas voulu sortir non plus aujourd’hui, il ne
se sentait pas bien, alors ce matin, moi et Baldo on est passé à sa
maison et on lui a apporté le journal et la galette. Par chance,
ils ne sont pas disputés. Gino a pris un coup de vieux depuis
l’année dernière, depuis que sa femme est morte.
Ca a été un coup dur pour lui.
Nous sommes vieux maintenant, on approche tous des 80. Des fois,
je pense que ça serait le moment d’en finir, à quoi ça
sert de continuer comme ça ? Si j’avais eu un fils peut-être
qu’aujourd’hui je serais comme tous les autres, je serais
fou de mon petit-fils, je le cajolerais, je le gâterais. Je ne
sais pas, peut-être ce serait différent, peut-être
non.
Avec Baldo, nous avons fait une promenade et nous nous sommes arrêtés
devant le monument sur la place, nous avons regardé les noms
habituels, nous avons lu les conneries habituelles gravées dans
le marbre, nous avons dit les mêmes choses que maintenant nous
disons toujours. Lui m’a encore raconté quand les fascistes
l’ont arrêté, tout près d’ici, devant
le fleuriste, et il aencore raconté celui qui l’avait
trahi et comment il l’avait recherché quand il était
revenu du Lager . Il dit toujours que la seule chose qui lui a permis
de supporter le Lager, c’était l’idée de
se venger. Quand les Américains sont arrivés à Dachau,
il pesait un peu plus de trente kilos, mais il était encore
vivant. Quand il a repris des forces, il est parti le chercher, et
il l’a trouvé le salaud. Il était à l’hôpital.
Deux grenades avaient explosé alors qu’il les tenait dans
sa poche, lors d’une arrestation. Il avait survécu, mais
il avait fini sur une chaise roulante, défiguré, plein
de brûlures. Une épave. Baldo avait apporté un pistolet, il voulait le sortir, mais
l’infâme n’avait pas eu peur. Tu es venu pour me descendre,
il lui a dit. Si je te tue, je te fais une faveur, a répondu Baldo.
Continues à ramper
comme un ver. Il s’est mis à pleurer, et il a dit que lui aussi
finirait comme ça. Baldo lui a craché au visage, puis il lui
a dit. Non, moi je mourrai debout. Toi tu mourras en train de ramper, en
train
de te pisser dessus, plein de merde. Nous passons devant l’étalage
de livres, j’en achète deux et je commets l’erreur de
sortir le portefeuille. C’est une erreur, parce que je vois un de ces
garçons
qui traînent toujours sur la place qui me regarde et qui dit quelque
chose à un
autre, à voix basse. Même Baldo s’en aperçoit.
Nous saluons le type de l’étal et nous voyons que les deux gars
se lèvent
et qu’ils viennent derrière nous. « Essayez », dit
doucement Baldo et il serre sa canne. Et eux ils essaient. Un des deux me
vient derrière
et cherche d’enfiler sa main dans la poche de ma veste. Je cherche à le
repousser, mais je perds l’équilibre
et je tombe. Puis je vois Baldo qui lève sa canne et qui le frappe
sur la tête. Le gars hurle et tombe à genoux, l’autre
s’avance
vers Baldo, mais il lui crie : « essaies un peu, essaies ».
Puis il vient d’autres personnes, l’un cherche d’attraper
le gars, mais il s’enfuit, celui qui a pris le coup s’enfuit également.
On me fait lever et on m’emporte dans le bar de Franco, on me demande
si ça va, et je réponds, oui ça va, mais si on me
donne un peu d’air, ça ira encore mieux.
Aujourd’hui, ça
a été une journée
de merde. A l’école il y avait un putain de devoir,
puis je me suis disputé avec Toni et je l’ai envoyé chier.
Puis je suis rentré à la maison et je me suis disputé avec
mon père, puis je me suis disputé avec ma sœur.
J’ai mangé, je suis sorti, j’ai vu le père
de Salvo et il m’a dit qu’il n’était
pas sûr
de pouvoir me prendre dans son bureau cet été.
Puis j’ai
rencontré Rita, je lui ai demandé si elle sortait
avec moi samedi, et elle m’a dit qu’elle ne savait
pas, pas tant que ce n’était pas clair avec son
copain. Une journée
de merde. Je sis allé sur la place et il y avait seulement
Rollo, qui fumait et qui regardait ces deux vieux qui sont toujours
sur le
banc de l’autre côté de la place. Normalement,
ils sont trois, des fois ils s’engueulent et ils se disputent,
mais ils sont toujours ensemble. Maintenant, ils sont là devant
le monument, je crois que c’est un monument de la Résistance.
Je commence aussi à les regarder, je ne sais pas pourquoi,
peut-être parce que je n’ai pas envie de parler
et, aujourd’hui,
Rollo non plus n’a pas envie. Un des deux vieux se tourne vers
nous, et je dois dire qu’il m’impressionne un peu. Il a ces
yeux étranges,
l’un presque fermé, mais il m’impressionne. Je le
dis à Rollo,
et lui me dit la même chose, et Rollo n’est pas quelqu’un
qui se laisse facilement impressionner. Nous arrêtons de regarder
les vieux, et Rollo me demande des nouvelles de Rita. Je commence à parler,
peut-être que je voulais justement parler de Rita mais je n’avais
pas le courage de le faire, je suis content qu’il m’en ait
parlé lui.
Puis je vois Rollo qui se lève d’un bond et qui court. Je
le suis, et je vois les deux vieux. L’un est par terre et l’autre
file un coup de bâton sur la tête d’un type. Je le
connais, c’est
Ivo, lui aussi traîne toujours sur la place, mais il fréquente
une autre bande. Il ne me plait pas, il ne m’a jamais plu. On était à l’école
ensemble, c’est un fils de pute, comme son ami. Mais cette fois
je comprends qu’ils ont fait une erreur de cible, les deux
vieux savent se défendre, on dirait. Rollo cherche d’attraper
le copain d’Ivo, mais l’autre est rapide et il s’enfuit,
avec Ivo. Il y a d’autres personnes aussi, on porte les vieux dans
le bar, mais j’ai pas l’impression qu’ils sont mal
en point. Nous les saluons et nous nous en allons. « Costauds les
vieux, hein ? » dit
Rollo. « Ouais» je réponds, et je pense que mon père
dit toujours des conneries, mais que peut-être il a dit la vérité,
quand il m’en a parlé. Vraiment des têtes brûlées.
Celui avec le bâton avait un regard qui m’a presque fait
peur. J’ai vu que Rollo s’est mis à parler avec lui,
d’après
deux moi ces deux-là ont le même caractère. L’autre
au contraire, il avait l’air triste. C’est pas qu’il
avait peur ou quelque chose, mais il paraissait triste.
Un
vieux gâteux, c’est ce que je suis. Qui sait ce qu’ont
pu penser ces deux jeunes. Ils auront pensé faire une bonne
action, d’aider deux vieux en difficulté. Ce fils de pute
qui a essayé de me prendre le portefeuille, j’ai essayé de
le repousser, mais maintenant je n’ai plus la force que j’avais
avant. Baldo était prêt, et le coup qu’il a donné était
fort, j’ai cru qu’il allait lui briser le crâne.
Baldo a encore la rage d’autrefois, et c’est cette rage
qui le soutient. Au fond, je crois qu’il est content de ce qui
s’est passé. Il a pu se prouver qu’il était
encore dans le coup.
Gino
ne sort plus. Nous allons toujours le voir, mais des fois je préfèrerais
ne pas le voir. Quand nous sommes sortis de sa maison, Baldo
avait les larmes aux yeux. Il a dit quelque chose que je n’ai
pas compris, et quand je lui ai demandé de répéter,
il m’a
dit « rien, c’était pas important ».
Je n’ai
pas compris, mais je crois savoir à quoi il pensait. Peut-être
qu’il a raison. « Tu te rappelles quand on est monté sur
la tour de la maison des fascistes, et que nous avons accroché les
drapeaux ? » il a dit. »Bien sûr que je m’en
souviens » je lui ai répondu. « Tu te rappelles
ce que nous avons dit à ce moment-là ? » Je
me le rappelle. « Et tu te rappelles ce que j’ai
dit après
que j’ai vu ce salaud. Moi, je ne veux pas finir comme
lui. Lui, il l’a mérité, mais moi je veux
mourir debout. » Je
n’ai rien dit. J’ai regardé Baldo et je l’ai
serré dans mes bras, les gens nous regardaient comme si
on était
gâteux. Ils te regardent et ils pensent que tu es gâteux.
Nous avons continué à marcher en silence, nous
sommes arrivés sur la place,
le banc était occupé. Il y avait deux petits garçons.
Alors j’ai dit à Baldo d’aller au bar, mais un type
s’est
avancé, sur le coup je ne l’ai pas reconnu, mais après
je me suis rappelé. C’était le gars qui a essayé d’attraper
le fils de pute qui voulait mon portefeuille. Il a fait lever les gosses
et leur a dit que le banc était réservé, qu’ils
ne devaient plus s’y asseoir. Moi je lui ai dit de laisser tomber,
que ce n’était pas juste, qu’ils avaient le droit
de s’asseoir
où ils voulaient, ça me semblait une injustice, mais le
gars a insisté, il a dit aux gosses que nous méritions
le respect, que pour eux s’asseoir ici où là c’était égal.
Ils ont râlé un peu, puis ils se sont levés. Le gars
a demandé s’il pouvait se mettre avec nous, que son nom
c’était
Roberto, mais que tout le monde l’appelait Rollo. Lui et Baldo
ont commencé à parler,
et plus je les regardais, plus je me rendais compte à quel point
ils se ressemb
laient. Quand il était jeune, Baldo était comme ce type.
Puis son ami est arrivé à son tour. Baldo a parlé du
jour où nous
sommes montés sur la tour des fascistes pour accrocher le drapeau,
et puis il est devenu morose.
Rollo
ne fait que parler des deux vieux, surtout de celui avec l’œil
un peu plus fermé. A moi, ils me plaisent bien ces deux vieux,
ils ont des couilles, et s’il y a seulement la moitié des
choses qu’ils nous racontent qui est vrai, ils sont complètement
fous. Hier, il y avait la commémoration du 25 avril, sur la
place, il y avait aussi un adjoint au maire, il y avait une fanfare,
ils ont fait un discours. Moi et Rollo nous y sommes allés
et nous avons vu Guido et Baldo, un peu à l’écart,
qui s’ennuyaient. Je leur ai demandé s’ils avaient
parlé eux aussi. Ils se sont mis à rire, Guido nous
a dits qu’il n’aimait pas la rhétorique sur la
Résistance.
Que toute cette rhétorique ennuyait les gens et qu’elle
avait détruit la valeur de la Résistance, le souvenir.
Baldo a regardé l’adjoint au maire qui parlait. Ces
héros
qui étaient disposés à mourir… Baldo a
dit… mais
pas à mourir d’ennui, puis il nous a emmenés
au bar et nous a offerts à boire. Les deux vieux sont durs,
mais je voudrais que Rollo arrête d’en parler, de temps
en temps. Nous sommes allés dans cette putain de discothèque,
pour draguer, mais Rollo ne faisait que parler des deux vieux. Moi,
je n’aime
pas tellement les discothèques, mais comme Rita ne veut rien
savoir de moi, j’ai
pensé venir ici avec Rollo, mais ce n’était pas une bonne
idée. Peut-être c’était mieux de venir avec Ricky.
Je m’assois et je commence à boire, et j’écoute
Rollo, j’ai bien compris que ce soir, il n’y a rien d’autre à faire.
Puis, je la vois. Rita entre avec une amie, elles regardent à l’intérieur
et elles nous voient. Je me tourne, Rollo me demande pourquoi j’ai
une drôle de tête. Puis il voit Rita et son amie, et il comprend. « Dis-leur
si elles veulent s’asseoir avec nous » me dit Rollo à voix
basse. « Non » je réponds. « Alors j’y vais
moi » dit-il et il se lève. Je ne veux pas que Rita vienne avec
nous. Mais Rollo ne m’écoute pas, il s’approche des filles
et commence à leur parler. Puis ils viennent vers moi. Je cherche à me
lever mais mes jambes ne répondent plus, alors
je reste assis, et je regarde Rita, sans rien dire. Rollo raconte plein de
conneries à l’amie de Rita et celle-ci n’arrête
pas de rire. Rita ne sourit même pas, elle continue à me regarder.
Puis Rollo demande à l’amie de Rita si elle a envie de danser,
et l’autre accepte. Nous restons seuls, moi et Rita. « Où il
est ton copain ? » je dis, en regardant vers le bar. « Je ne
sais pas. Mais ce n’est plus mon copain. Nous nous sommes quittés. » elle
répond, et elle me regarde comme elle m’avait regardé ce
jour-là, quand nous étions dans cette réunion bruyante.
Hier,
ils ont ramené Gino à l’hôpital, il
a eu une attaque d’apoplexie. La voisine est passée le
trouver, elle a frappé mais il n’a pas répondu.
Comme elle l’avait vu entrer dix minutes avant, elle a ouvert
la porte. Gino lui avait laissé les clés, par précaution.
Quand nous sommes passés chez lui, la voisine nous a racontés
comment elle l’avait trouvé dans la cuisine. Nous sommes
allés à l’hôpital, mais ils ne voulaient
rien nous dire, et ils ne voulaient pas nous le faire voir, parce que
ce n’était pas l’heure des visites. Baldo s’est énervé,
heureusement il y avait un médecin que je connais, c’est
le fils d’un compagnon. Quand tu connais un médecin, ils
te traitent mieux, les autres médecins. Ils sont solidaires
entre eux. Mais peut-être c’était mieux de ne pas
le voir, Gino. Quand nous sommes sortis, Baldo pleurait de rage. « Plutôt
que de finir comme ça, avec le cathéter et le grand drap,
ou sur une chaise à roulettes, à me faire enculer par
un médecin de merde, je préfè
re tout arrêter » il a dit. Je n’ai pas répondu. Je
sais qu’il serait capable de le faire. Lui, il serait capable de le faire.
Quand un infirmier est passé et qu’il a appelé Gino pépé,
Baldo s’est énervé. « Il s’appelle Gino, et
pas pépé. Il n’a pas de petit-fils et s’il en avait,
ils ne seraient pas aussi con » il lui a dit. « T’as de la
chance d’être vieux » a répondu l’infirmier,
et Baldo s’est énervé encore plus, et j’ai dû le
traîner dehors.
Hier
j’ai été à l’enterrement de
l’ami de Guido et Baldo. Il s’appelait Gino. Je ne le connaissais
pas, mais j’avais presque envie de pleurer, peut-être à cause
des yeux de Baldo et du visage triste de Guido, mais vraiment, j’avais
envie de pleurer. Il y avait deux vieux qui avaient un foulard bizarre à rayures
bleues avec un triangle rouge. Même Guido en portait un. Il m’a
expliqué que c’est le foulard des ex-déportés
dans les Lager nazis. Baldo est allé à Dachau. Je n’en
avais jamais entendu parler, je connaissais Auschwitz, mais je n’avais
jamais entendu parler de Dachau. Et puis je croyais qu’ils avaient
déporté seulement les juifs, et au contraire Guido m’a
dit que seul un cinquième des Italiens déportés
dans les Lager étaient juifs, les autres presque tous des prisonniers
politiques. A l’enterrement, ils ont chanté deux chansons,
je n’en connaissais aucune, ils ont chanté Bella Ciao
et Fischia il vento, et puis ils ont chanté une chanson qui
disait des Monts de Sarzana
un jour nous descendrons, et puis l’autre strophe je ne m’en rappelle
plus, mais je me souviens de la fin du couplet, il disait Le bataillon Lucetti
sont des libertaires et rien de plus, et il disait Courage et en avant, la
mort et rien de plus, et quand il chantait, les larmes coulaient sur le visage
de Guido. Puis lui et Baldo se sont embrassés, et ils ont serré dans
leurs bras les deux autres vieux, un homme et une femme. Je les ai accompagnés à la
gare, dans la voiture de mon père, ils habitaient près de Spezia.
La femme était émue, elle parlait mais on voyait couler ses larmes.
Puis j’ai accompagné aussi Guido et Baldo, ils étaient
assis à l’arrière et ils ne parlaient pas, Rollo non plus.
Alors pour dire quelque chose, j’ai demandé à Guido pourquoi
la chanson disait depuis les monts de Sarzana. J’ai été à Sarzana
une fois, et il n’y a pas de montagnes. Guido m’a regardé et
il s’est mis à rire, alors même Baldo et Rollo ont rigolé.
Nous
sommes allés manger dehors, dans un restaurant que connaît
Guido, ça faisait un moment qu’on n’y avait pas été.
Après le repas, nous sommes allés faire un tour en bagnole.
Baldo m’a demandé s’il pouvait conduire un peu. Je
ne savais pas quoi dire, c’est que c’est la voiture de mon
père et s’il
se passe quelque chose, il devient fou. Puis j’ai vu qu’il
y tenait et je lui ai donné les clés. Quand on roulait,
Rollo riait et disait « il conduit mieux que toi, et tu ne voulais
pas lui faire confiance…».
Je lui ai demandé s’il avait le permis, et il m’a
répondu
qu’il ne l’avait plus, parce que la dernière fois
il a passé un
paquet de visites, parce qu’il a plus de quatre-vingts ans, et
qu’il
a même dû aller devant le psychiatre et le neurologue, et
qu’ils
l’ont traité comme un débile et lui alors s’est énervé et
il a envoyé « la doctoresse se faire enculer» avec
tous les autres médecins. Il les a appelés médecins
de merde. A la fin, ils lui ont renouvelé juste pour un an, comme ça
il ne l’a plus passé.
Baldo
est triste depuis que Gino est mort. Il parle peu, il n’a
pas envie de sortir, il reste toujours avec le regard fixe, et
dans le regard il a quelque
chose qui ne me plait pas. Je sais qu’il aimait bien Gino, même
s’ils s’engueulaient tout le temps. Baldo est fait comme ça,
personne ne réussit à le faire taire, ils ont toujours été comme ça
dans sa famille. Et maintenant qu’il commence à perdre
des forces, maintenant qu’il est vieux, dans son corps mais toujours
pas dans sa tête, maintenant pour lui c’est dur. Je me
rappelle que le capitaine que nous avions sur le Carso lui disait toujours
Tu es trop orgueilleux, c’est
ta qualité et ton défaut. Aujourd’hui, Baldo n’a
pas voulu sortir, alors j’ai fait un tour, je suis allé au
supermarché et
j’ai rencontré Andrea, il a voulu porter mes commissions.
Je ne lui ai pas dit non, désormais l’orgueil est inutile.
Quand il a vu ma maison, il est resté bête. Il m’a
demandé si
j’avais quelqu’un pour le ménage. J’ai ri
et je lui ai répondu qu’avec ma retraite, je ne pouvais
payer personne. Puis il a été surpris par tous les livres
que j’ai à la maison.
Quand il a vu ceux de l’entrée, il a trouvé qu’il
y en avait déjà beaucoup. Je lui ai dit que la plus grande
partie se trouvait dans l’autre pièce. Il a commencé à les
regarder, à les feuilleter, et il m’a demandé si
je pouvais lui en prêter un. « Prends tous ceux que tu veux » j’ai
répondu. Puis il a vu les photos dans le salon. Il a regardé celle
où moi, Baldo et Gino nous sommes en uniforme, dans le Carso ,
en 17. « Le
regard de Baldo est toujours le même » il a dit. Sur une
autre photo, je suis avec Gino devant la chambre des métiers,
en 1922. « La chambre
des métiers de Gènes ? » a demandé Andrea. « Non,
celle de Sestri Ponente ». « Il y avait une chambre des métiers à Sestri
? » « Oui, en 1922, Sestri ne faisait pas partie de Gènes ». « Où elle était
? » « Tu sais où est la Croix verte ? Le siège était
là. En 1922 elle a été attaquée par les fascistes
et ils l’ont brûlée. » « Et personne n’a
essayé de la défendre ? » « Bien sûr
que nous avons essayé. Même que la première fois
qu’ils l’ont
attaquée, nous avons cherché à la défendre. » « Je
ne savais rien » a dit Andrea « Ce n’est pas de ta
faute. On est peu à s’en rappeler. » J’ai
dit en souriant. Andrea a approuvé, pensif. Puis il a commencé à regarder
une autre photo. « Ces deux-là, c’est toi et Baldo,
mais l’autre qui c’est ? » Il a dit. « Lui,
c’est
Argo Secondari. Nous étions à Rome, pendant l’été 1921,
le jour de la fondation des hardis du peuple » Enfin, il a vu
une autre photo. « C’est ta femme ? » il m’a
demandé.
Et
il avait l’air de s’excuser. « C’est mon épouse » je
lui ai répondu. » Nous ne sommes jamais mariés
mais c’était mon épouse » « Elle
est.. morte en somme » il a balbutié. Pour le tirer
de l’embarras,
je lui ai dit ce qu’il voulait savoir. « Oui, elle est
morte. En 1945, les fascistes l’ont arrêtée et
ils l’ont portée chez les SS. » J’ai dit
tout d’un souffle, presque en colère. Puis nous sommes
restés
silencieux, lui il allait presque pleurer, alors je l’ai pris
dans mes bras. « Pardon, je ne voulais pas, j’avais l’impression
d’être un journaliste de merde. Excuses moi » il
a murmuré. « Excuses moi toi, je n’ai rien contre
toi. Et puis il y a trente-cinq ans, mais je ne réussirai
jamais à l’accepter. » Puis
je lui ai demandé s’il voulait boire quelque chose,
et je suis allé dans la cuisine. Quand je suis revenu, je
l’ai
vu qui regardait le fanion, celui avec le crâne qui tient un
poignard entre les dents, et dessous il y a écrit A nous. « Mais ça
c’est pas un symbole fasciste. » Il a demandé. « Non, ça
c’est un symbole
des hardis. Puis les fascistes se le sont appropriés. Les fascistes
ont toujours tout copié, à commencer par le nom » j’ai
répondu. « Mais qui c’étaient, ces hardis, je ne
l’ai jamais compris », il a dit.
J’ai pris une décision, j’ai décidé qu’après
le bac, je cherche à faire l’école des officiers, comme
je voulais déjà le faire. Comme ça, je me prends un
peu de sous. Puis je m’inscris en Histoire. Quand j’ai dit à Rollo
que je voulais faire l’Université, il s’est mis à rire.
Quand ensuite il a su que je voulais m’inscrire en Histoire, il a ri
encore plus. Qu’est-ce que je m’en fiche. Rita au contraire n’a
pas rigolé, elle était contente, elle a dit qu’elle aussi
elle voulait étudier après le bac. Pourtant elle ne s’y
attendait pas. Quand elle a vu à la maison tous les livres de Guido
et surtout quand elle a vu que j’en lisais deux par semaine, elle a
souri. Mon père au contraire m’a demandé pourquoi j’avais
autant de livres. Je me suis mis à rire, parce que cela lui semblait énorme
une vingtaine de bouquins. S’il voyait la maison de Guido, qu’est-ce
qu’il dirait ? Hier, j’ai parlé à Rita de Guido,
je lui ai raconté sa vie, je lui ai dit tout ce qu’il a fait,
comme si je lui racontais un film, parce que la vie de Guido est un film
et je l’imagine
comme un film qui commence en blanc et noir, il y a Guido, Baldo et Gino,
petits. Puis la première guerre mondiale, dans le Carso, tous les
trois avec la division des hardis. Puis le blanc et noir devient coloré,
la guerre est finie. D’Annunzio va à Fiume avec De Ambris et
tant d’ex-hardis,
beaucoup deviendront des fascistes, mais pas tous, comme Guido, Gino et Baldo.
Puis les grèves dans les fabriques, les occupations, les échanges.
Mussolini fonde les faisceaux du Combat, et au début, on dirait un
groupe de gauche, même s’il y a un peu de tout, même des
syndicalistes révolutionnaires. Malatesta était revenu d’exil,
acclamé comme
le Lénine italien, et l’Humanité Nouvelle vendait cinquante
mille copies, mais lui ne voulait pas être Lénine, il haïssait
Lénine et toutes les autorités autoritaristes, en fait quand
Mussolini lui propose une alliance, il refuse. Puis Mussolini révèle
sa vraie nature, et commence une guerre, une petite guerre, mais une guerre
tout de même. Dans
l’été de 1921, Argo Segondari et d’autres anciens
hardis antifascistes fondent les hardis du peuple, et Guido est avec eux,
avec les anarchistes, les communistes, les socialistes, les républicains,
les populistes, les dannunziens, les syndicalistes révolutionnaires,
les corridoniens, tous les antifascistes unis, mais ce n’est pas facile,
les partis de gauche s’opposent à eux et les carabiniers les
arrêtent.
Et en 1921, les fascistes se transforment en parti, après avoir perdu
les élections, et les hardis du peuple combattent contre les fascistes à Parme, à Viterbe, à Bari, à Sarzana.
Et à Sarzana, en juin 1921, il y a aussi Guido, Gino et Baldo, et
la population de Sarzana défait les six cents fascistes de Dumini
et même
les carabiniers combattent les fascistes. Mais c’est la seule victoire,
dans ces années-là. Et Guido m’a raconté d’être
allé aussi à Parme, en août 1922. Je l’imagine
dans le film avec son
fusil, son mousqueton 91, sur les barricades de l’Oltretorrente pendant
qu’il défend Parme contre les fascistes de Balbo. Et j’imagine
Balbo qui était un fasciste mais aussi un homme d’honneur, contraint
de se retirer. Mais c’est la dernière victoire, et les hardis
du peuple se dissolvent, puis je vois Guido en octobre 1922, après
la marche sur Rome, après l’arrivée de Mussolini au pouvoir,
après l’agression d’Argo Segondari devant sa maison. Rita
est restée un peu surprise quand je lui ai raconté toutes ces
choses, elle a dit qu’elle ne pensait pas que cela m’intéresserait.
Je lui ai répondu que c’est grâce à Guido, à ce
qu’il m’a raconté et aux livres qu’il m’a
prêtés.
J’ai continué à raconter à Rita la vie de Guido,
le film de la vie de Guido. Après 1926, il s’enfuit en France,
je le vois à Marseille triste et résigné à avoir
une vie misérable, jusqu’à ce qu’éclate
la guerre civile d’Espagne, et lui y est, dans le bataillon Garibaldi,
puis on l’attrape et on le confie aux Italiens. Je vois Guido en prison,
qui tombe malade, puis guéri il
rencontre Baldo en prison et ils cherchent à s’évader
ensemble mais on les rattrape tout de suite. Puis l’Italie entre en
guerre avec l’Allemagne nazie, mais Guido et Baldo sont toujours en
prison. En juin 1943, les Américains débarquent en Sicile et
Mussolini tombe, et il est déchu par ceux qui l’ont toujours
soutenu, et il se fait même arrêter. Guido et Baldo retrouvent
la liberté,
mais leurs visages souriants sont encadrés par les avions allemands
qui libèrent Mussolini, dans mon film et la république de Salo
naît et commence la Résistance. Guido entre dans une brigade
de Justice et Liberté, pendant que Gino est dans une brigade Garibaldi,
et Baldo dans une section anarchiste. Baldo est trahi par un ami, les fascistes
le capturent et le confient aux SS, qui le portent dans le lager de Bolzano
d’abord, puis dans celui de Dachau, en Allemagne. Ils ont conduit à Dachau
plus de dix mille italiens, et de ces
dix mille, il en est revenu seulement quatre cents. Guido combat dans le
Piémont,
les autres partisans le trouvent un peu vieux, mais il a de l’expérience,
il sait se battre. Au cours d’un combat, il est capturé par une
unité des brigades noires, et torturé. Il a un paquet de brûlures.
Ils le torturent parce qu’ils veulent avoir des informations. Guido cherche à résister,
et il y arrive un moment, puis il craque et parle, pourtant le temps qu’il
a résisté a suffi, parce que ses compagnons se sont déplacés.
Ils le gardent prisonnier, à un moment on dirait qu’ils veulent
le fusiller, puis ils l’échangent avec un fasciste capturé par
les partisans. Quand Guido m’a raconté sa vie, j’ai pensé qu’il était
incroyable que quelqu’un comme lui puisse vivre ainsi, dans cette maison,
lui et Baldo ont fait des choses incroyables, et Gino aussi. Et Gino est mort
comme ça, avec un médecin qui disait que finalement un lit s’était
libéré dans le secteur.
Je suis préoccupé par Baldo, je ne l’ai jamais vu comme ça.
Il ne réussit pas à accepter la vieillesse, à la déchéance
physique. Peut-être que ce n’est pas seulement cela. Peut-être
c’est que ses vieux démons, ceux qui le tourmentent depuis toujours,
maintenant sont plus forts que jamais, et lui n’a plus la force, l’énergie
d’avant. Lui aussi aurait droit à la sérénité maintenant,
je ne dis pas la félicité, mais à la sérénité.
Au lieu de cela, il continue à combattre ses démons. Ce matin,
je suis allé le trouver, mais il n’était pas à la
maison, il était assis sur le banc, comme un retraité quelconque.
Il avait l’air tellement triste, que je n’avais presque pas envie
de lui parler. J’ai pensé faire semblant de rien et de m’éloigner,
puis j’ai changé d’idée. Je me suis approché en
silence, je me suis assis à côté de lui. Baldo a à peine
bougé la tête et il n’a rien dit. Nous sommes restés
longtemps silencieux, il regardait devant lui, mais peut-être qu’il
ne regardait pas devant, mais à l’intérieur de lui-même. « Tu
te rappelles ces carabiniers qui voulaient nous arrêter ? » « Bien
sûr » je dis et je pense à la fin de 1917. Nous étions
entrés dans les hardis alors qu’ils venaient juste de se former,
et outre un uniforme différent, de meilleurs dortoirs, une soupe décente,
un meilleur fusil que le mousqueton 91 et d’autres avantages par rapport
aux soldats ordinaires, nous avions aussi une discipline plus élastique.
Et nous combattions deux guerres, une contre les Autrichiens, une autre contre
les carabiniers, les avions, comme nous les appelions nous. Les carabiniers étaient
les sbires de l’armée, les gardes du roi, ils fusillaient les
déserteurs, ils suivaient les décimations, ils dénonçaient
les soldats. Nous les haïssions et ils nous haïssaient. Bien souvent
un avion finissait avec les ailes en miettes. Un jour, ils sont venus chercher
Baldo et un autre type, un qui est devenu fasciste ensuite. Ils les avaient
menottés et ils étaient en train
de les emporter, mais j’avais appris qu’ils voulaient les descendre
dehors avec l’excuse d’une tentative de fuite. Moi et les autres,
nous avons réussi à les bloquer sur la route. Un des carabiniers
nous a tirés dessus, alors nous avons pris les mousquetons et nous
avons répondu. Baldo a réussi à s’échapper
et il a même aidé l’autre. Je ne sais plus comment il
s’appelait,
mais je sais qu’une fois, lorsque nous sommes entrés dans les
hardis du peuple, Baldo l’a retrouvé en face de lui pendant
un combat contre les fascistes, à Rome, en 1921. Et ce jour, les carabiniers étaient
avec lui. En novembre 1921, sont arrivés à Rome plus de trente
mille squadristes fascistes, le mouvement des faisceaux de combat allait
se transformer en parti national fasciste, bien que deux ans auparavant Mussolini
ait déclaré qu’il était contre tous les partis.
Mais d’autre part ce n’était ni la première fois
ni la dernière que Mussolini se contredisait. Et puis, dans ce pays
tout le monde est contre les partis, surtout ceux qui les fondent. Les hardis
du peuple demandèrent
du renfort. Quand les fascistes tuèrent un cheminot, le 9 novembre,
les travailleurs des chemins de fer se mirent en grève et ils laissèrent à pied
beaucoup de fascistes, dans les quartiers périphériques. Le
jour d’après, la ville était divisée en deux,
avec le centre aux mains des fascistes, et la banlieue contrôlée
par les antifascistes. Baldo s’était caché dans un magasin.
Il vit entrer un homme, il avait une chemise noire et des pantalons militaires,
le morion Adrian, et sur les manches un crâne avec les tibias croisés.
C’était sûrement un ex-hardi, mais de quel côté.
Baldo pointa son mousqueton 91 et cria. L’homme se tourna, pointant
lui aussi un fusil. Ils se reconnurent tout de suite, mais ils ne dirent
rien,
ils restèrent immobiles, à se regarder dans les yeux. Puis
le fasciste baissa son fusil le premier, et Baldo fit de même. Le fasciste
lui fit un signe avec la tête, Baldo répliqua, puis
il attendit que l’autre sorte, avant de sortir lui aussi. Ils ne se rencontrèrent
jamais plus.
Baldo
continue à regarder devant lui, et à penser au passé,
et nous restons dans le silence, jusqu’à ce qu’arrive ce
garçon, Rollo. Il s’assied à coté de Baldo et il
nous salue. Je crois qu’il a pris Baldo en affection. Nous parlons un
peu, pendant un moment Baldo semble oublier ses fantasmes, puis quand nous
nous levons, le garçon fait le geste d’aider Baldo, qui le fixe
et ne dit rien. Rollo reste le bras en l’air, ridicule et avec un air
embarrassé. Puis Baldo sourit et prend sa main. Mais son sourire
est froid, le sourire qui me fait peur.
Hier
nous sommes allés voir les résultats du bac, je ne
réussissais
presque pas à le croire. 54 comme Traverso et Sciutto, plus que
Vallarino. Mon père lui y croyait, il pensait que les autres se
le prendraient dans le cul. Puis quand je lui ai dit qu’après
l’armée
je voulais aller à l’Université, il m’a regardé de
travers. « Où tu t’inscris, en ingénierie ? » Il
m’a demandé. « Non, en histoire » j’ai
répondu
et il m’a regardé comme si j’étais fou, mais
au moins il ne s’est pas mis à rire comme Rollo. « Fais
le technique, et après tu t’inscris en histoire ? Et qu’est-ce
que tu fais avec la licence d’histoire ? L’historien ? » il
a dit. « Et
jusqu’à ta licence, comment tu fais ? Tu crois que les sous
de l’armée vont te suffire ? » . « Je peux travailler
et étudier. Tu crois que je n’en suis pas capable ? » J’ai
dit et je lui ai fait comprendre que je voulais clore la discussion.
Quand j’ai dit à Guido que je ferai une thèse d’histoire
contemporaine, sur les hardis du peuple, ou sur la guerre civile espagnole,
ou sur le fascisme, la Résistance,
lui aussi a rigolé. Pourtant il ne m’a pas embêté comme
les autres. Il m’a dit de faire mon service militaire avant, puis
de m’inscrire, de commencer à étudier, et après
de penser à la thèse. Je me suis mis à rire moi
aussi, puis je l’ai accompagné chez Baldo. J’ai trouvé Rollo
chez lui. Ces deux-là sont vraiment devenus des amis.
Ricky
l’autre jour m’a demandé pourquoi on fréquentait
ces petits vieux, comme il les appelle. Il s’est mis à rire et
a dit. « Vous ne voulez pas leur piquer leur retraite ? » Je ne
lui ai même pas répondu. Ricky est sympathique, c’est un
brave garçon, et puis c’est le frère de Rita, je le connais
depuis que nous sommes petits, mais au fond, il m’a toujours un peu cassé les
couilles, et puis maintenant, il a toujours cet air d’intellectuel de
gauche, même s’il n’a pas lu un dixième des livres
qu’a lus Guido.
Rita au contraire est contente, mais d’après moi, elle
pense que je le fais par charité, comme le bénévolat
de Ricky. Je veux lui expliquer que si moi et Rollo nous les fréquentons,
Guido et Baldo, c’est que, dans un certain sens, ce sont de vrais
amis. Ils ont des couilles, ce sont des hommes qui méritent
le respect, pourquoi ils seraient pas nos amis même s’ils
ont soixante ans de plus que nous ? D’après moi, les gens
sont toujours les mêmes, à toutes
les époques. Il y a les hommes et les femmes, il y a les délateurs
comme disait Sciascia dans le livre que j’ai présenté au
baccalauréat. Eux ce sont des hommes. L’âge, qu’est-ce
qu’on en a à foutre ? ». IL avait raison Baldo quand
il a dit au médecin de l’hôpital qui traitait Gino
comme un gâteux : « Lui, c’est un homme. Il a quatre-vingts
ans, mais c’est un homme. » Oui, ce soir avec Rollo, nous
irons dans une discothèque, ils mettent toujours les morceaux
d’Hendrix, même
si maintenant la mode est à d’autres musiques, la disco,
qui me fait vomir comme me faisait vomir le film qui est sorti l’année
dernière, celui avec John Travolta. Sûrement avec Guido
et Baldo, nous n’allons pas en discothèque, nous ne faisons
pas certaines choses. Mais ça me plait quand nous nous voyons,
nous parlons et nous buvons un verre, et eux ils nous racontent leurs
histoires. Ils ont tant de
choses à raconter, ils ont fait tant de choses, et je n’ai
pas honte d‘avoir deux amis comme eux. J’en suis fier.
Maintenant,
je suis vraiment seul. Je savais que ça arriverait, je le
sentais en moi, je savais que Baldo n’accepterait pas de finir
comme Gino, à l’hôpital. Je savais qu’il
serait capable de le faire, je savais qu’il en aurait le courage,
parce malgré que
tout ce que les gens disent, ça demande un grand courage.
Mais les gens, qu’est-ce qu’ils en savent ? Qu’est-ce
qu’ils veulent
comprendre ? Baldo a fini comme ça, comme il avait toujours
dit. Ca faisait deux jours que je ne le voyais pas. Je ne me sentais
pas bien, mais
même deux jours sans le voir, j’étais préoccupé.
Alors, j’ai été chez lui, et quand j’ai
tourné l’angle
de la rue, quand j’ai vu l’ambulance, j’ai vu les
carabiniers, j’ai compris tout de suite. Un carabinier tenait
la foule à distance,
et quand il m’a vu approcher, il m’a dit qu’il
n’y
avait rien à voir. Il pensait que j’étais une
ces connards morbides qui sont curieux du malheur, qui veulent contempler
les accidents. « Je
suis en train de chercher une personne », j’ai dit « une
personne qui habite ici ». Puis
j’ai vu Rollo qui pleurait. Je l’ai appelé et
il a couru vers moi, alors le carabinier m’a laissé passer.
«
Il s’est jeté du dernier étage » a dit Rollo en m’embrassant.
Le maréchal m’a demandé si j’étais un parent. « Plus
que ça » j’ai répondu « Plus que ça ».
Rollo m’a dit qu’il y avait une lettre pour moi et une aussi pour
lui, dans laquelle il lui disait que ça lui aurait plu d’avoir
un fils, et qu’il aurait voulu qu’il soit comme lui. Je demande
au Maréchal si je peux prendre la lettre, mais il répond qu’il
doit la porter au magistrat. Puis il me regarde « Mais, si vous passez
cet après-midi à la caserne, je vous en fais une copie. » J’ai
accompagné Rollo chez lui, il était encore bouleversé,
plus que moi, et sur la porte de l’immeuble nous avons vu Andréa. « Qu’est-ce
qu’il s’est passé » il nous a demandé quand
il a vu nos visages.
Hier,
nous sommes allés à l’enterrement de Baldo.
Ca faisait tant de temps que je ne pleurais plus, mais hier, je
n’en pouvais plus,
quand j’ai vu le cercueil, quand Rollo s’est agrippé à moi
et que j’ai regardé Guido, je n’en pouvais plus.
Je me sentais stupide, mais je n’arrivais pas à me
contrôler. Il y avait
aussi les deux de Sarzana, ceux que j’ai vus aux funérailles
de Gino. Ils semblaient plus vieux que la dernière fois,
et il s’est
passé si peu de temps. Il y avait aussi un autre avec eux,
qui a levé le
poing fermé quand le cercueil est passé, et instinctivement
j’ai
fait comme lui. Guido ne l’a pas fait lui. Je lui ai demandé pourquoi
et il a haussé les épaules. « Je n’ai
jamais été communiste » a-t-il
dit. Puis il a commencé à chantonner la chanson de
l’autre
fois, depuis les monts de Sarzana, et puis une autre encore, une
chanson qui disait, En avant, nous sommes rebelles, Vendicator,
Vendicator.. Du peuple
des hardis nous sommes les fleurs les plus pures, les fleurs qui
ne poussent pas dans la fange des taudis… Et les autres couplets
je ne m’en rappelle plus, pourtant ils disaient aussi chacun
court se jeter dans le milieu de la bagarre… L’audace
est à celui
qui risque… Tyrans et oppresseurs, le duce, le pape, le roi… Et
chacun se fera lui-même*, et la chanson les deux vieux la
chantaient aussi et même Rollo qui avait l’air de la
connaître et je
cherchais à les accompagner, même si je ne savais
pas les paroles, et je pensais à Baldo et les larmes me
coulaient des yeux. Hier aussi j’ai accompagné les
deux vieux de Sarzana à la gare, ils
m’ont embrassé et ils m’ont dit « Le prochain,
c’est
le nôtre ». J’ai tourné la tête
et j’ai
essuyé une larme. Guido n’a pas parlé beaucoup,
il avait le regard lointain, maintenant je crois qu’il se
sent vraiment seul. Maintenant il est vraiment seul. Ca me fait
de la peine pour lui. Je voudrais
faire quelque chose. Mais qu’est-ce que je peux faire ? Même
Rollo est à plat, aujourd’hui j’ai été chez
lui, je lui ai demandé s’il avait envie de venir à la
plage avec moi, mais il ne m’a même pas répondu.
Alors je n’ai
rien dit, je me suis assis par terre, dans sa chambre. Nous sommes
restés
dix minutes sans parler, puis il m’a regardé comme
s’il
venait juste de s’apercevoir de ma présence. « Qu’est-ce
que tu fais là ? » il a dit. « Rien » « Tu
ne vas pas à la plage ? » « Non. J’ai
changé d’idée.
Je n’en ai plus envie. » « Regarde que je n’ai
pas besoin d’une nourrice ». « Qui te dit que
tu as besoin d’une
nourrice ? J’ai changé d’idée et j’ai
envie de rester assis ici. Ca t ‘embête ? » « Si
tu me regardes avec ce visage, oui » « Tu ne t’es
pas vu « j’ai
répondu et j’ai commencé à feuilleter
ses bandes dessinées.
Ce
matin, je me suis levé et j’ai préparé le
café,
j’ai allumé la cigarette habituelle, même
si le médecin
m’a conseillé d’arrêter et je suis sorti
sur le balcon. J’ai arrosé les plantes, j’ai
donné à manger
au chat et je suis sorti. J’ai fait mes courses, puis je
suis allé sur
la place, je me suis approché du banc où nous allions
toujours avec Gino et Baldo, et j’ai failli pleurer. Maintenant
je suis vraiment seul. J’ai acheté le journal et
je me suis assis sur le banc, mais je n’arrivais pas à lire.
Alors je me suis levé et
j’ai été à l’étal de
livres, j’ai
regardé un peu et j’ai demandé au gars pourquoi
il n’y
avait pas le vieux vendeur. « Mon père ? Aujourd’hui,
il ne sentait pas bien » il a dit. « Je comprends » j’ai
répondu, et je me suis arrêté pour parler
avec lui. Le type de l’étal a dit qu’il se
rappelait de moi, qu’il
me voyait toujours avec les deux autres, et il m’a demandé où ils étaient. « Ils
sont morts, tous les deux » j’ai dit, et il n’a
pas répondu,
il a juste baissé les yeux. J’ai acheté deux
livres, même
si je ne sais plus où les mettre. Il faudrait une maison
plus grande, que je ne pourrais pas me permettre. Et puis, dans
une maison plus grande,
je me sentirais encore plus seul. Je pensais dire à André d’emporter
tous les livres qu’il voulait, tous ceux qui l’intéressent.
Je peux en offrir quelques-uns aux gars de l’étal.
Je me garde juste ceux que j’aime relire parfois, et basta.
Je suis revenu à la maison, aujourd’hui je n’ai pas vu André,
mais d’un autre côté je ne peux pas prétendre qu’un
garçon de 19 ans passe tout son temps avec un vieillard comme moi. Je
suis sorti sur la terrasse et j’ai regardé en bas. Il y a cinq étages.
Ils feraient peur, mais moi je n’ai jamais souffert du vertige. Cinq étages.
Un instant, et tout est fini. Juste un instant. Il suffit de trouver le courage
ou peut-être il suffit de pas y penser. L’enfer n’existe
pas, pour celui qui n’en a pas peur. Baldo n’en avait pas peur.
Et moi ? Je ne sais pas, je crois avoir vu l’enfer, j’ai fait trois
guerres, j’ai tué des hommes. Certains peut-être le méritaient,
mais les autres n’étaient pas pires que moi, et quelques-uns certainement
meilleurs. Mais je pensais que c’était juste, que le monde serait
meilleur, mais peut-être qu’il ne sera jamais meilleur. Le monde
est ce qu’il est, le monde est fait des hommes, et les hommes sont ce
qu’ils sont, et tout sera toujours égal.
Vendredi,
j’ai été voir Guido, nous ne nous sommes pas
vus beaucoup ces derniers temps, je me sens un peu coupable
parce que je comprends que maintenant il n’a plus que moi,
maintenant il n’a plus personne,
et j’ai plein de problèmes. Et vendredi je me
suis fait une peur terrible. Je suis passé chez lui
et j’ai vu l’ambulance,
et j’ai commencé à courir, j’avais
l’impression
de devenir fou, j’ai pensé faîtes qu’il
ne soit rien arrivé, faîtes qu’il ne soit
rien arrivé, puis j’ai
vu ceux de la croix verte, il y avait aussi le cousin de
Rita, qui portaient Guido sur le brancard. « Qu’est-ce
qu’il s’est passé » je
lui ai demandé. Il a souri, ce n’était
pas un sourire gai pourtant, et il a dit qu’il était
tombé dans les escaliers.
Aux urgences, ils ont mis un paquet de temps à lui
faire les radios, j’étais en train de m’énerver,
et un des gardes m’a
demandé de me calmer. Guido a souri et il m’a
dit « Tu me
fais penser à Baldo ». Alors je me suis calmé et
j’ai
attendu. Quand ils lui
ont fait la radio, ils ont dit qu’il s’était cassé le
fémur, une mauvaise fracture. Ils l’ont porté à l’orthopédie.
Je vais le voir tous les deux jours. Hier je voulais également
m’arrêter
l’après-midi mais la salope de chef de salle
m’a dit que
je ne pouvais pas rester. Je lui porte à lire, même
s’il
a lu tous les livres de sa maison. Il m’a raconté l’Espagne.
Il m’a raconté Staline, ce grand fils de pute.
Il m’a raconté quand
Baldo était dans le syndicat après la guerre,
et comment il en est sorti peu après, dégoûté.
Puis est arrivé un
nouvel infirmier, un jeune. Il était en train de vérifier
sa jambe, quand il a remarqué les cicatrices. « Quelles
terribles cicatrices » il a dit « Comment vous
vous les êtes faites
? » Guido m’a regardé et il n’a
pas répondu. « Elles
sont grandes » a insisté l’infirmier « on
dirait des brûlures ». « Avec un fer à repasser » a
dit Guido. L’autre s’est mis à rire. »Alors… Vous
vous êtes brûlé les jambes pendant que
vous étiez
en train de repasser ? » il a dit. Alors, Guido a ouvert
sa chemise de pyjama, il a montré sa poitrine et son
ventre, et l’autre a fait un saut en
arrière, en mettant une main devant sa bouche. « Ce
n’est
pas moi qui l’utilisais, le fer » il a dit, puis
il a reboutonné sa
chemise.
Hier, Guido m’a offert un livre qui parlait du massacre de la place Fontana
, il y a une dizaine d’années.
J’étais enfant alors et je m’en rappelle peu, mais je me
rappelle qu’un journal parlait d’un monstre et le monstre s’appelait
Valpreda, un danseur anarchiste. Je me souviens que ça me faisait rire
l’idée d’un danseur anarchiste, je pensais à quelqu’un
qui danse de manière désordonnée et sans tenir compte
du rythme. Un monstre qui était innocent, ingénu, mais innocent,
et qui a été en prison et qui a été acquitté seulement
l’année dernière. Guido m’a parlé de lui,
de la stratégie de la tension, il m’a parlé des services
secrets, il m’a parlé d’un tas de choses que je ne réussis
pas à comprendre, mais j’ai envie de comprendre. Il m’a
parlé aussi de Pinelli, ami de Valpreda, l’employé de chemin
de fer qui a volé de la fenêtre de la Questure pendant qu’ils
l’interrogeaient, il m’a dit qu’il avait été à son
enterrement, à Milan, il m’a parlé de sa famille qui pleurait,
et personne ne se souvient de la douleur de cette famille, cette douleur a été oubliée.
Et pourtant d’habitude,
la douleur ils te la font voir toujours, ils te la foutent à la gueule
tout le temps, à la télévision, dans les journaux. Mais
la douleur de cette famille non, dit Guido, elle est restée cachée.
Puis il s’est passé une chose étrange. Pendant que nous étions
en train de parler des tragédies, des années soixante-dix, nous
avons entendu la radio du voisin de lit de Guido qui disait qu’un avion
s’était écrasé, un DC 9, sur le vol Bologne-Palerme.
Explosé au-dessus d’Ustica. Maintenant
je réussis à marcher avec les béquilles, mais
les médecins ont dit que la fracture ne s’est pas bien ressoudée
et qu’il y a des problèmes aux ligaments du genou. Ce sont des
têtes de nœud, mais ils ont raison. J’en ai parlé à Andrea,
et il m’a dit qu’à Bologne, il y a un hôpital spécialisé,
et j’ai décidé d’y aller. Le petit-fils d’un
type que je connais est médecin, et il m’a donné le nom
d’un professeur.
Andrea
a voulu m’accompagner, et il est resté à Bologne
deux jours. Je lui ai dit que ce n’était
pas la peine, mais il a répondu qu’il
irait chez une fille qu’il connaît,
une qui étudie à l’université.
Il a dit qu’elle étudie
le cinéma. Je ne savais pas qu’on étudiait
aussi le cinéma, à l’université.
Cependant, comme on dirait qu’Andrea a un certain
intérêt
pour cette fille, je n’ai pas insisté.
Je lui ai dit « Ne
déconnes pas avec Rita, je crois qu’elle
ne le mérite pas »,
puis quand j’ai vu son visage, j’ai eu
honte. Excuse-moi, je n’ai
pas le droit de te juger, de juger ta vie. Et puis
je ne suis pas ton père,
je lui ai dit. Ca ne me déplairait pas, a-t-il
répondu. Il vient
me voir tous les jours, une fois il est arrivé avec
cette fille, mignonne, petite, avec les cheveux coiffés
bizarrement, vêtue de manière étrange.
La fille m’a dit qu’Andrea lui avait tellement
parlé de
moi qu’elle voulait me connaître. Ca me
donnait un peu envie de rire, mais au fond, ça
m’a fait plaisir. Aujourd’hui, on m’a
libéré, ils m’opèreront
après l’été, j’étais
content je n’avais
pas envie de rester à l’hôpital
en plein mois d’août.
Andrea a dit qu’il viendrait me prendre, mais
quand j’ai vu qu’il
n’arrivait pas, je lui ai téléphoné chez
la fille et je lui ai dit de ne pas s’inquiéter,
que je prendrais un taxi et que nous nous verrions à la
gare. Il s’est excusé, il
avait l’air gêné. Je lui ai dit
que s’il voulait rester à Bologne,
il ne devait pas se gêner pour moi, je pourrais
rentrer seul à Gènes,
que s’il préférait rester ici,
je comprendrais. « Pourquoi
tu te ferais un voyage avec un vieux comme moi, alors
que tu peux rester avec une fille aussi jolie ? » J’ai
dit, en essayant de plaisanter. Mais Andrea a dit qu’il
tenait à m’accompagner, et puis
qu’il devait rentrer à Gènes lui
aussi, parce qu’il
devait parler avec Rita. Je lui ai répondu que
peut-être il avait
raison, que probablement c’était la chose à faire.
Je suis descendu du taxi, et le chauffeur a été très
gentil, il m’a aidé à descendre, il m’a
tenu les béquilles.
Et quand je rencontre une personne gentille, je suis
surpris maintenant. J’ai
pris le billet et je me suis assis pour lire le journal.
Je suis ici depuis presque vingt minutes, il est dix heures et quart,
Andrea est en retard. Je
ferme le journal et je commence à regarder les
gens, des fois je le fais. Et je vois un type qui arrive
près de moi avec un grand sac, il
s‘assoit et il place le sac sous la banquette.
Puis il se lève
et il s’éloigne. J’imagine qu’il
va revenir tout de suite. Mais il ne revient pas. Ca
me paraît étrange qu’il
ait oublié son sac. Peut-être qu’il
n’avait pas envie
de le prendre avec lui aux toilettes ou au bar, et
sans doute qu’il a
pensé qu’il était trop lourd pour
que quelqu’un le
pique. Je regarde l’horloge, il est dix heures
vingt. Je voudrais boire un café, mais il y
a trop de monde dans la gare. Il y a un bar de l’autre
côté de la place. Avec les béquilles
c’est dur. Mais ce n’est
pas grave. Je peux le faire, je veux le faire.
Bon
dieu, hier j’ai trop bu, j’ai vraiment exagéré.
J’ai une gueule à faire peur. Et puis,
j’avais promis à Guido
de passer le prendre à l’hôpital,
et j’étais
encore en train de dormir quand il a téléphoné chez
Martine. J’ai répondu au téléphone
et Guido ne m’a
presque pas reconnu, qui sait quelle voix j’avais.
J’ai regardé Martine
pendant que je parlais au téléphone,
elle était allongée
sur le lit, nue, je parlais avec Guido, je regardais
le cul de Martine et je pensais à Rita. Je
me sens en faute pour ce qui s’est passé.
Je dois parler à Rita. Je dois lui expliquer
ce qui s’est passé.
Si j’y arrive. J’ai aussi décidé de
m’inscrire
tout de suite à l’université,
en septembre, parce qu’avant
qu’ils me convoquent il va se passer un paquet
de temps, donc je m’inscris
et on verra. Peut-être que si je passe des
examens, ils m’envoient
en licence. Ou peut-être pas ? Je dois m’informer.
Ca n’a
pas été facile de convaincre Martine
que je devais partir. Elle m’a demandé de
rester, mais je lui ai dit que je devais accompagner
Guido, et alors elle a été d’accord.
Quand elle s’est levée du lit, j’étais
en train de m’habiller. Elle a encore cherché à me
retenir, et si je n’avais pas promis à Guido
de partir avec lui, je crois que je n’aurais
pas réussi à y aller. J’ai embrassé Martine,
j’ai sauté sur sa bicyclette et je suis
parti vers la station.
Je
pédale, et je pense à une chose que je veux dire à Guido.
Une autre idée pour la thèse. J’ai
pensé faire une
thèse sur le carnage de Sant’Anna
di Stazzema. Il y en a eu tellement, il y a eu
quinze, peut-être vingt mille morts en vingt
mois, mais celui-là a été une
des plus grands, ils ont détruit tout le
village, ils l’ont brûlé,
ils ont tué un paquet d’enfants. Oui,
c’est peut être
une bonne idée, mais d’abord je veux
en parler à Guido.
Comme il a dit, d’abord je m’inscris
et puis j’y pense. Je
m’arrête, il fait chaud et je transpire.
Il est dix heures vingt-cinq. Puis j’entends
l’explosion. On dirait que ça vient
de la gare. Je pédale plus vite. Puis je
vois la gare. Je ne réussis
pas à croire que c’est vrai. La foule
se regarde, hurle, indique la gare. Puis je vois
Guido. Il est assis sur l’asphalte, il se
tient la tête entre les mains. « Guido » Je
hurle « Ca va
? » Il soulève la tête, me regarde,
puis il regarde la gare. « Non.
Ca ne va pas. » Je m’assois par terre,
près de lui, et je le prends dans mes bras.
Il est dix heures vingt-cinq le deux août
et Guido est en train de pleurer.
Né à Cagliari en 1967, Ettore Maggi vit et travaille à Gènes.
Il a publié de nombreux textes noirs dans les revues et les
anthologies, parmi lesquelles l’anthologie d’histoires
inspirées des années vingt fascistes Fez,
struzzi et Manganelli (bérets, autruches et schlague) Passionné de
thèmes tels que la mémoire, la Résistance et l’histoire
du vingtième siècle, il travaille à un roman historique
sur son père, qui a connu la déportation dans les
lager nazis.
Le
partisan et l'aviateur
(Il
partigiano e l'aviatore)
Davide
Pinardi
Odradek,
2005, 220 pages
Giovanni
Zucca -plus
d'infos-
Traduction : Kentaro Okuba
« La
mémoire des victimes dépend de l’identité de
leurs assassins. ». Cette phrase de Davide Pinardi, auteur
de noir, scénariste et essayiste, semble bien renfermer
la signification et la valeur de ce livre vibrant sur le thème
de la Mémoire, dont je recommande chaleureusement la lecture.
Frédéric, un partisan, issu d‘une famille noble,
est tué à Milan tout de suite après le 25 avril
1945, date officielle de la Libération du fascisme. Tué non
par les fascistes, mais par d’autres partisans, dans des circonstances
assez peu claires. Jean
est un aviateur, membre de l’équipage d’un
Aérosilurante S. 79 (un aéroplane surnommé « le
bossu maudit ») de la Régie (et ultra fasciste) Aéronautique
italienne ; officiellement tombé au large de la Crète,
en 1941. Mais son squelette est retrouvé dans le désert
libyen par un groupe de géologues, en 1960…
On dirait
le début d’un thriller, un de ces best-sellers
qui mélangent avec une astuce désinvolte le passé et
le présent et qui ont rendu milliardaire Clive Cussler. C’est
au contraire le point de départ d’un essai, une reconstruction
historique et narrative qui se lit et se déroule justement
comme un thriller, à la différence que tout est vrai,
documenté (et quand l’auteur n’est pas sûr
de ce qu’il affirme, quand à partir du matériel
recueilli il s’aventure dans les hypothèses, il le signale
clairement et avec honnêteté…). Deux vies, deux
grains de sable dans le tourbillon de la seconde guerre mondiale
qui en a moulu des millions. Et pourtant, en essayant avec une patience
minutieuse de reconstruire le mystère de ces deux morts, Pinardi
ne s’approche pas seulement d’une vérité possible
(et peut-être probable), mais il relate aussi un voyage dans
le passé récent de l’Italie, un voyage qui révèle
un panorama peu confortable, dans lequel l’histoire (subjective
par la force des choses, en ce qu’elle est liée à la
modalité, à la volonté, à l’honnêteté de
la reconstruction et de la narration qui s’ensuit) se plie
trop souvent à l’usage qu’en font les vainqueurs
(et même, comme on l’a vu récemment dans les polémiques
furieuses et parfois misérables sur le « révisionnisme » de
droite, certains perdants remis en jeu par les contingences de la
politique de bas étage).
Ecoutons
encore une fois l’auteur. « L’Italie – décor
tellement important de cette représentation qu’elle
y devient à son tour actrice – ne s’en sort pas
bien. L’Italie d’alors mais aussi l’Italie de toutes
les décennies successives. Elle continue à ne pas se
rappeler. Et pourtant, probablement, elle n’est pas une nation
sans mémoire. Le problème est que peu de personnes
veulent se rappeler : pour quel usage ? Si la mémoire donne
des tracas, si elle est un obstacle, si elle crée des problèmes,
il vaut mieux l’annuler. Il vaut bien mieux déformer
le passé et en créer un plus commode, adapté aux
convenances du moment : prendre chaque fait plus ou moins important,
l’isoler de son contexte, l’amplifier et en tirer des
enseignements prétendument universels et politiquement utiles
aux puissants en place. Si le truc fonctionne, il garantit aux courtisans
des carrières politiques et académiques pour plusieurs
lustres… » (p. 208)
D’une certaine façon, nous le savions, nous le suspections.
Mais l’entendre confirmer ainsi procure un effet certain, et
Pinardi le provoque avec les faits, avec la narration, en parallèle à celle
des vicissitudes du partisan et de l’aviateur, à celle
de la recherche elle-même : les témoins ayant survécu à la
guerre décimés par l’âge, l’abandon
et la négligence coupable dans lesquels sont laissés
les documents et les archives qui devraient être préservées
comme un trésor national, les versions commodes de tant de
double-jeux, transformistes et opportunistes de la dernière
heure. Espèce nombreuse, celle-là, dans un pays largement
fasciste (tout au moins « par commodité », sinon
idéologiquement) jusqu’au dernier jour et soudain « partisan » au
moment de récupérer les dividendes de l’après-guerre
; un pays qui n’a pas su distinguer entre correction et courage,
entre bourreaux et assassins, où peu de gens ont payé et
où beaucoup s’en sont sortis sans rien, récupérant
souvent une position importante dans l’appareil d’Etat… Entre
Milan et le désert libyen, entre les festivités folles
et la mort solitaire sous un soleil implacable, l’écrivain
s’improvisant « historien » (avec les difficultés
et l’honnêteté intellectuelle) voyage en avant
et en arrière dans la vie et dans la mort du partisan et de
l’aviateur ; et nous le suivons, louchant discrètement
sur son agenda, tandis qu’il raconte un peu de ce que nous
sommes et de ce que nous étions.
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