Une
fois de plus pour ce genre de petits éditeurs milanais
un essai sur la littérature policière.
En
général,
on pense que persévérer est diabolique, mais évidemment
la passion d’Andrea Carlo Cappi, écrivain, metteur
en scène
et acteur de la vie culturelle qui de concert avec son complice
Sandro Ossola organise le choix du catalogue, est capable d’affronter
les flammes de l’enfer. Pour
notre part, nous ne pouvons que souhaiter bonne chance à sa
ténacité, d’autant plus que le marché de
l’édition
italien ne semble pas apprécier jusqu’à présent
les textes consacrés à ce sujet.
Cette
fois-ci, ce volume très riche est consacré entièrement à un
grand du hard boiled comme Chandler et à son personnage
archétype
Philip Marlowe. Composé d’une vingtaine d’articles
de différents auteurs qui traitent sous des angles très
variés
la figure de l’écrivain de Chicago et celle de
son immortel détective, Hardboiled est de toute façon
sous la responsabilité de
Gian Franco Orsi, doyen de la littérature policière
en Italie qui a de plus dirigé pendant des années
la vénérable
collection des Polars de Mondadori.
Personnellement,
nous considérons avec reconnaissance des initiatives
de ce type, de vrais moutons à cinq pattes dans notre
pays, traditionnellement réfractaire à traiter
avec considération les romans
de ce genre ; si en plus on devait en faire l’objet
d’une étude...
Orsi lui-même étant un des grands experts de
chez nous sur ce sujet confesse avoir dû attendre quelques
années pour qu’un éditeur
ait envie de soutenir ce projet qu’il avait cultivé depuis
longtemps. L’apparition des livres de ce genre montre
que les temps sont peut-être bien en train de changer.
Croisons les doigts et espérons
que tout ira bien (il semble que la prochaine édition
sera encore un texte sur Dashiell Hammett que nous traiterons
en temps
voulu).
Mais venons en maintenant au travail de Orsi & Co.
Le volume a une présentation pour la vulgarisation, privilégiant
l’objectif d’informer le lecteur sur la vie et l’œuvre
de Chandler ainsi que sur ses nombreuses déclinaisons pour le cinéma
et la télé. Adoptant ensuite une présentation légère,
sans pédanterie académique mais avec beaucoup de données
et de détails particuliers sur tout ce qui concerne Marlowe et son
créateur.
La petite troupe réunie par Orsi pour réaliser le
projet comprend des noms bien connus du Polar italien : des auteurs
comme Sergio Altieri
et Andrea G. Pinketts, des experts comme Pike Borsa et
les déjà nommés
Cappi, Giuseppe Lippi, Lia Volpatti, Carlo Oliva et Renato
Barbolini. Orsi lui-même se réserve ensuite une grande
partie d’espace
en écrivant de nombreux chapitres. Les textes
sont tous inédits.
Le “Gentleman de Californie” et différents écrits
après avoir ébauché la vie de Chandler, étudient
les différents aspects qui marquent son existence,
sans dédaigner
le côté anecdotique : son histoire passionnelle
avec son épouse
Cissy, mais aussi avec la non moins aimée chatte
persane Taki. L’ambivalence à l’égard
de l’écriture du roman policier qui traverse
ses écrits
théoriques et inspire sa vocation, la férocité avec
laquelle il démolit les lieux communs et éreinte
les monstres sacrés comme Agatha Christie et S.S.
Van Dine, la ténacité avec
laquelle il défend et poursuit la possibilité de
former la matière brut des pulps pour en faire
de la vraie littérature
en sont des exemples. Ses rapports tourmentés
avec le cinéma
et Hollywood, tout comme ceux qui arrivent à tant
d’autres écrivains
américains avant lui. Guidés par Orsi et
Otto Penzler, nous parcourons les rues de Los Angeles à la
recherche des lieux immortalisés
dans ses livres et de ce qu’il en reste aujourd’hui.
Ensuite sont passés en revue les personnages dont
les histoires ont précédé la
création définitive de Marlowe -tous les
Dalmas, Mallory etc.- sans oublier la figure féminine
qu’il rencontre dans
ses enquêtes. Puis sont analysés en détail
le célèbre
travail de cannibalisation par lequel Chandler mettait
en valeur les idées
des histoires précédentes pour élaborer
ses romans. Une importance particulière a été donnée
ensuite aux vicissitudes de l’écrivain à Hollywood
: les rapports conflictuels avec des metteurs en scène
du niveau de Wilder et Hitchckok, le mépris des
gens de lettre pour la vulgarité et le cynisme
du milieu du cinéma, les films dont il a fait
les scénarios
et les multiples versions de ses romans pour le grand écran.
Et pour parachever tout cela nous avons finalement un
panorama complet des
versions télé de ses travaux et une bibliographie
exhaustive de son oeuvre, y compris les romans apocryphes
ainsi que ceux dans lesquels
l’auteur lui-même comparait comme personnage.
Andrea G. Pinketts, le célèbre auteur Noir
surréaliste propose enfin un
parallèle original entre le monde de Chandler
et celui de notre contemporain James Ellroy. Cela pour
ce qui concerne les apports inédits
qui dans l’ensemble fournissent un portrait à plusieurs
facettes mais complet de l’auteur et de son personnage.
Par-dessus
tout, on apprécie la richesse et l’exactitude des
informations rassemblées, d’où un
livre utile qui fait référence pour celui
qui veut travailler ce sujet.
Le volume de plus est enrichi de deux textes originaux
de Chandler lui-même
et de deux autres, tirés de romans où on
le voit en tant que personnage.
Les premiers sont la fin du scénario que Chandler ecrivit
pour le célèbre film noir de Billy Wilder Assurance
sur la mort d’après le roman de J.M. Caine,
et un écrit
caustique sur La nuit des Oscars inédit à ce
jour. Les seconds sont tirés de deux romans
qui rendent tribut au monde de l’auteur: Judy
et ses nabots de Stuart M.Kaminsky,
une aventure de Tobby Peters le détective dépenaillé créé de
sa plume à qui le célèbre écrivain
donne dans cette enquête un second rôle
et Dix pour cent de vie de
l’Uruguayen Hiber Conteris en 1985 écrit
en hommage explicite au monde de Chandler où tout
bonnement l’auteur et Marlowe
collaborent à une enquête.
Les deux romans ayant parus à l’origine dans la collection
Polars de Mondadori. Comme vous le constatez par ce panorama le volume
est très varié, riche et excitant.
Le seul point sur lequel nous pourrions éventuellement émettre
une réserve est que s’agissant dans l’absolu du premier
livre paru dans notre pays sur un classique du Hardboiled de la dimension
de Chandler, les auteurs n’aient pas ajouté pour l’occasion
qui approfondissent essentiellement dans le domaine critique une oeuvre
littéraire aussi importante.
Nous pouvons supposer qu’ils l’auraient fait bien volontiers,
mais qu’ils ont pensé que dans ces conditions le livre serait
devenu indigeste pour un marché comme le nôtre, qui comme
nous l’avons vu, ne semble pas nourrir grand intérêt
pour les oeuvres de ce genre.