Avec
la sortie de La reina sin espejo, Lorenzo Silva
publie déjà son
troisième livre en moins d’une année. Suite à la
parution de son anthologie de récits brefs Nadie más
que otro. Cuatro asuntos de Bevilacqua ainsi que sa compilation
d’essais
et de reportages Líneas de sombra. Historias de criminales
y policías, l’écrivain madrilène fait à nouveau
son apparition dans les librairies –section nouveautés-
avec le quatrième roman de la saga qui a pour héros
le sergent Bevilacqua et le caporal Chamorro. Après El
lejano país de los estanques, El alquimista
impaciente y La niebla
y la doncella, les personnages des deux gendarmes s’avèrent
dans cette dernière œuvre pleinement consolidés,
dotés d’une entité individuelle qui les éloigne
considérablement du statut d’éléments
au service de la trame déductive. À travers ces quatre
romans, Silva, qui, comme il l’a souligné plus d’une
fois, n’a jamais créé les deux enquêteurs
pour qu’ils perdurent comme projet littéraire, a réussi à dessiner
deux personnages types, singuliers, complexes et très éloignés
des poncifs avec lesquels on continue à identifier la Gendarmerie.
L’apparition du cadavre de la célèbre journaliste
catalane Neus Barutell dans un petit village de Zaragoza suppose être
le point de départ du roman. Ce qui au début se présente
comme un simple crime passionnel se complique peu à peu au
fur et à mesure qu’avance l’enquête, narrée
avec la richesse de détails et la vraisemblance qui a l’habitude
de caractériser le police procedural, jusqu’au moment
où les deux agents doivent se rendre à Barcelone pour
entrer en contact avec le cercle intime et professionnel de la défunte.
En plus de relater le déroulement des enquêtes policières,
dans lesquelles les moyens technologiques ont de plus en plus d’importance,
La reina sin espejo conte, comme le font les œuvre maîtresses
du genre, une quête personnelle. En arrivant à Barcelone,
Bevilacqua se heurte de plein fouet avec un passé gênant
qui porte le nom d’une femme et qu’il se voit contraint
d’affronter. De cette nostalgie, qui parfois se métamorphose
en douleur notamment lorsqu’il se rappelle ce qu’il aurait
pu être et qu’il ne fut pas, naît le ton crépusculaire
de l’œuvre, dont le protagoniste apparaît plus désabusé et
sceptique que jamais. Le lecteur a ainsi l’opportunité d’assister à une
double découverte : d’une part, celle qui lui permet
de connaître le lien qui unit le sergent à la ville
; d’autre part, celle qui dévoile les peurs et insécurités
de l’autre protagoniste du livre, la journaliste décédée,
dont la vie s’égrène progressivement à mesure
que sa mort s’éclaircit peu à peu.
La localisation de la l’intrigue dans la capitale catalane
non seulement suppose un hommage à la ville avec une forte
tradition noire et criminelle dans les lettres espagnoles, mais sert également à Silva à refléter
une nouvelle réalité dans laquelle doivent cohabiter
trois corps policiers. L’action de l’œuvre a lieu
au moment, totalement actuel, où les forces de sécurité nationales
ont débuté leur repli en Catalogne, raison pour laquelle
Bevilacqua et Chamorro doivent collaborer avec les Mossos
d’Esquadra pour mener à bien leur enquête. Ces relations, ainsi
que la recherche des milieux que fréquentait la disparue,
permettent à l’auteur de tracer une radiographie de
la Barcelone contemporaine. Bien que Neus Barutell appartînt
aux milieux sociaux et culturels les plus selects de la ville, elle était
en contact avec les secteurs marginaux de la population à travers
son travail de journaliste de terrain, qui l’avait mené à enquêter
sur la problématique des mafias européennes, la traite
des blanches ou l’immigration clandestine. Sans tomber dans
les préjugés et les topiques centralistes, Silva montre
ainsi l’actualité changeante d’une ville où cohabitent
des peuples et des cultures et où à côté de
la description la plus exquise surgit la plus sordide délinquance. À travers
ce portrait, l’auteur madrilène met une fois de plus
la capacité du genre noir pour, sans perdre une once d’aménité,
refléter la réalité contemporaine et être
un témoin critique de ses changements.