Le polar européen en ligne de mire
n°4 Février-Mars-Avril 2006

 

Chichi de Scandichi

Valerio Evangelisti
Traduction : Kentaro Okuba

 

Quand j’étais en vie, je m’appelais Chichi, Chichi de Scandichi. Maintenant, je voudrais que vous regardiez une de mes photographies et que vous me disiez si je pouvais m’appeler comme ça. Chichi. C’est un nom de pédé. Moi, je n’ai jamais été pédé. J’aimais la chatte. Même trop, mais d’une manière saine, pure, populaire. Comme on fait vers chez moi, là où l’air est pur et la vie sincère. Comme c’était tout au moins, avant qu’arrivent les sangliers.
J’étais bon comme l’air qu’on respire. Grand travailleur, toute la journée dans les champs, le soir en famille. Chez nous, la famille ça veut encore dire quelque chose. Nous vivons de la même manière depuis des siècles, dans notre petit village sur les collines (pas à Scandichi, mais tout près). On bêchait la terre, on buvait un petit coup, et on était en harmonie avec nos proches. C’est comme ça qu’on devient artiste. Parce que nous, on était tous un peu artiste. Non, non, ne riez pas.

A la ville, la famille finit entre les murs de l’appartement. Chez nous, à la campagne, tout le village est un peu une famille. On sait tout sur tout le monde. On ne s’aime pas toujours, c’est vrai, mais c’est parce qu’on se connaît trop. On se ressemble. Et alors on se dispute, comme entre frères. Puis après on va prendre un verre et on va pique-niquer ensemble. Pas avec tous, bien sûr. Avec les amis. Les autres, si tu les fréquentes trop, ils te font des vacheries. L’idéal est de rester dans sa maison, avec les siens, et sortir seulement de temps en temps, pour les pique-niques.
C’est comme ça que naissent les artistes : en restant parmi les gens que tu connais et en jouissant du paysage de ta maison ou de ton champ. Les gens pensent que l’art n’est pas pour les paysans. Ce sont des préjugés. Moi, je coloriais les dessins que je trouvais dans les journaux. En plus, j’empaillais les animaux.
Empailler est un art véritable. Il faut ouvrir la panse des bêtes juste assez pour faire sortir les tripes, sans abîmer la fourrure. Puis on nettoie le sang, on enfile la paille et on recoud. Ce n’est pas facile du tout.
J’abîmais beaucoup d’animaux en les ouvrant. Pourtant les sangliers non, ceux-là ils me venaient bien. Ca sera peut-être parce que je hais les sangliers. Ca me plaisait de les ouvrir. Je les aurais ouverts vivant.

Ma femme et mes filles ne me comprenaient pas. Elles se plaignaient de tout le sang que je versais dans la maison quand j’empaillais. Ma femme était celle qui s’irritait le plus. Il était facile de la faire s’énerver, pourtant c’était une sainte femme. Saine, robuste, avec les bras maigres mais forts. Une vraie paysanne, avisée et peu bavarde. Maintenant que j’y pense, elle ne parlait presque jamais. Quand elle le faisait, c’était pour se lamenter du fait que j’empaillais, ou alors pour nos filles. Dans ce dernier cas, elle devenait violente. Une fois elle m’a menacé avec une pelle.
« Tu dois rester loin de tes filles, sale porc ! »
« Mais ils le font tous. Pose cet outil et prépare à manger ! »
Moi aussi je me tenais tranquille et plus que tout j’essayais de la calmer. Non pas qu’elle était méchante, non. Elle s’occupait de la maison et elle ne parlait pas avec les voisins. Chez nous, il y avait un grand silence. On vivait bien.

Mes filles parlaient peu elles aussi, et elles étaient moches comme leur mère, et sottes. Pourtant elles avaient la peau lisse comme les petits sangliers à peine dépecés. Ca faisait plaisir de les caresser. Après il en est né une grande histoire. Je le sais que je ne devais pas jouir avec elles, mais avec qui est-ce que j’aurais dû le faire ? Un homme est un homme, bon Dieu ! A force de regarder, on se fatigue.
Avoir des femmes moches à la maison est une tragédie. On ne sait pas à qui les marier, et alors elles doivent se rendre utiles d’une certaine manière. Je dois dire que mes filles avaient bon caractère, même si quelques fois elles se mettaient en colère.
« Papa, arrête ! »
« Allez, tu verras que ça te plait. Et puis tu es ma fille, non ? »
Elles finissaient toujours par obéir. Une bonne race, la nôtre.

Puis tout commença à changer. Les sangliers arrivèrent. C’est le sanglier l’ennemi mortel du paysan toscan, mais depuis des siècles nous avons appris à nous défendre. Ceux qui venaient, cependant, étaient une tribu et ils marchaient droit. Nos campagnes les attiraient.
Les premiers que nous vîmes venaient de la ville. Ils se cachaient dans les bois pour baiser dans leur voiture. Un coup et puis ciao. Ils n’étaient pas tellement dangereux. Mais ensuite vinrent les Français, les Allemands et les Anglais. Les Anglais étaient les pires, et aussi les moins accessibles : ils achetaient des villas et ils s’enfermaient dedans. La nuit, ils avaient toutes les fenêtres illuminées. Ils recevaient des amis et faisaient je ne sais quelles cochonneries.
Les Français et les Allemands avaient au contraire l’air de bohémiens misérables. Ils remplissaient les près de roulottes, s’habillaient de haillons, jouaient de la guitare, fourraient leur nez de partout.
Leurs femmes traversaient le village tout le temps. Elles marchaient en remuant leur cul dans des culottes minuscules. Elles avaient des cheveux longs et blonds, et des chemises pleines à éclater. Ma femme et mes filles les épiaient derrière les volets. Tout le village les épiait.
« Regarde, maman, cette sans-gêne ! Elle est habillée comme une pute ! »
« C’est mieux que toi papa tu la vois pas. Un porc ne doit pas flairer l’odeur des sangliers. »

Ma femme ne réussissait pas à me pardonner un fait survenu des années avant. C’était en 1951 ou peu après. J’avais une fiancée et un jour je la découvris avec un autre. Lui je le tuais et elle je la baisais à côté du cadavre.
Elle jouit à en mourir, même si elle était paralysée de peur. Elle ne disait rien mais je savais qu’elle jouissait. Je me rappelle qu’elle avait un sein couvert, et l’autre non, comme la Vénus sortant de la coquille dans le célèbre tableau. Je le lui aurais mangé, ce sein. Ils me mirent en prison, et pendant des années j’ai rêvé la scène. Moi en train de manger le sein. Ca devint une obsession.
Ma femme avait les seins tombants comme des prunes sèches. Elle devint jalouse de mon souvenir, et du tableau de Venus que j’avais accroché au mur. Elle le trouvait immoral. Peut-être ce fut alors qu’elle arrêta de parler, je ne m’en rappelle pas bien. Pourtant je ne peux pas dire du mal d’elle, même si elle ne comprenait pas bien l’art. Elle était avec moi contre l’invasion. Avec moi et avec tout le village.
Cela finit en fait que nous les hommes, on commença la nuit à aller voir les sangliers en train de baiser. Nous les gars du village, on se cachait dans les bois et on regardait. Il y avait des amis qui bandaient. Moi non. Je bandais seulement quand je taillais les animaux morts pour les empailler. Ou quand mes filles restaient elles aussi comme mortes, en attendant que j’ai fini.

Si au début on était peu, à rester regarder, rapidement nous devînmes une foule. Nous on épiait comme les habitants d’un château encerclé épient l’ennemi. C’était leur faute : on ne les avait pas invités nous ici. Ils nous envahissaient, ils achetaient les terres. Ils parlaient d’ouvrir des bars et des discothèques, beaucoup, pour se sentir chez eux. Mais ils étaient chez nous. De mauvaises pensées commencèrent à circuler.
« Et si on se les empaillait ? » me demandait un compère, qui connaissait mon passe-temps.
« D’abord, il faut les ouvrir. »
« Et si on se les ouvrait ? »

Ce n’était pas fini. D’autres sangliers de diverses espèces arrivèrent : policiers, magistrats, journalistes. Une quantité de journalistes. Il était arrivé qu’on avait assassiné un peu de ces forestiers qui baisaient dans les bois. On ne les avait pas seulement assassinés : aux femmes, on avait enlevé les parties honteuses à coups de couteau. Bien taillées, disaient les journaux. Mais ils ne publiaient pas les photos et on ne pouvait pas juger.
Dans le village nous réagîmes comme nous avions réagi aux autres invasions. Nous épiions les étrangers en manteau ou en uniforme à travers les persiennes. Ils allaient de partout, essayant de parler à tout le monde. Ma femme et mes filles étaient tout le temps derrière leurs fenêtres.
Quand la chose a commencé, vers 1968 par là, les femmes de la maison ont eu un orgasme. Ma femme, qui savait lire un peu, mais lentement, ânonnait les articles aux filles, toutes excitées.
« Le monstre frappe encore. »
A chaque fois, elle me regardait :
« Dis-donc, cochon, ça ne serait pas toi… ? »
« Qu’est-ce que tu vas chercher, abrutie ! Lis et basta ! »
Les commentaires de mes filles démontraient une grande moralité : « Oh, les éhontées ! Elles allaient vraiment se le chercher ! Et maintenant on dit que c’est des victimes !… »
Ma femme, qui ne me parlait jamais, disait aux filles :
« Pourquoi elles ne sont pas restées chez elles, ces petites laies ? La police devrait chercher chez les Anglais. Ils sont de la même race porcine. Un veau n’égorge pas un sanglier. Un autre sanglier, oui… »

J’avais arrêté d’empailler. Je coloriais les dessins avec le vernis que j’utilisais pour peindre le vélomoteur. Je sortais rarement avec les amis. On allait dans les bois quand on était sûr de ne pas être vus. Il y avait une très mauvaise ambiance dans le village. Nous n’étions plus la grande famille d’autrefois.
En fait, ce fut quelqu’un du pays qui causa ma ruine. Un crétin quelconque envoya au juge une lettre anonyme. Je me retrouvais avec les sangliers aux trousses.
Un de ceux-ci, un sbire sorti de je ne sais où, vint à la maison pour remettre sur la table les choses oubliées depuis longtemps.
« Il ressort que vous avez fait des années de prison pour assassinat et violence physique sur vos filles. »
« Vieille affaire. Moi je me casse les reins dans les champs. Pourquoi vous ne vous en allez pas ? »

Au début, mes femmes ne comprirent pas que j’étais le suspect. A dire la vérité, moi non plus je n’en étais pas sûr. Les experts disaient aux journaux que le coupable était un homme de « culture anglo-saxonne », froid et cruel. Froid et cruel ? Tout au plus, je cognais quand il y en avait besoin. Anglo-saxon, hein ? Moi, je ne restais pas enfermé dans une villa à baiser du matin au soir.
Ils sortirent aussi les histoires de la secte satanique. Je n’ai jamais cru aux conneries des prêtres. J’aurais dû croire au diable ?
Pourtant l’harmonie familiale finit par se gâter. Un jour que deux Allemands aux cheveux longs furent trucidés, ma fille commenta : « C’étaient des hommes. Il doit être pédé. »
Ma femme répondit/ « Alors, il n’est pas d’ici. Personne ne se la prend dans le cul, au village. A moins qu’il n’ait pris un de ces schleus pour une femme. »
A ce moment, j’en ai eu assez de tous ces bavardages. Je les ai frappées toutes les trois. De temps en temps je m’arrêtais pour reprendre mon souffle, puis je recommençais à les frapper. J’ai fait de même les jours suivants, toutes les fois qu’elles ouvraient la bouche. J’imagine que dans toutes les maisons, on faisait de même. Nous, on se comporte tous de la même manière, tant nous sommes habitués à vivre ensemble. On vit comme des assiégés.

Le postier a arrêté de porter les journaux. Finalement, le silence est revenu, mais ce n’était plus le silence tranquille d’autrefois, quand une famille était une famille. On ne sortait plus, on ne venait plus me rendre visite. Quelque chose s’était cassé.
J’ai fini par être arrêté. Ils m’ont fait endosser tous les délits possibles. J’ai été jugé et condamné : en appel, j’ai été blanchi. Quand je suis revenu à la maison, la femme et les filles étaient parties. Même le village était parti. Dans les rues, il n’y avait plus que des sangliers, faméliques et hostiles. Trop, pour pouvoir les empailler.
Je me suis cloîtré chez moi. Je restais toute la journée sur une chaise, en canotier, à regarder la télé. Je mourus quelques années plus tard, d’une attaque cardiaque, ou du moins c’est ce qu’on a dit. La vérité, c’est qu’un homme ne peut pas vivre longtemps sans sa famille autour de lui. Ils m’avaient tué, moi et tout un petit monde, simple et beau.
j’ai réussi pourtant à emporter un fragment de beauté. Je tombais par terre devant le poster qui représentait Vénus sortant du coquillage. La dernière chose que je vis ce fut ce sein découvert, rose et gonflé. Prêt à être mangé. Prêt à être découpé.


powered by FreeFind

© 2005 europolar
Accueil | Edito | Rédaction | Traducteurs | Archives | Liens | Webmaster | Plan du site | Webmaster : Emma