Chichi de Scandichi
Valerio
Evangelisti
Traduction : Kentaro Okuba
Quand
j’étais en vie, je m’appelais Chichi, Chichi de Scandichi.
Maintenant, je voudrais que vous regardiez une de mes photographies et que
vous me disiez si je pouvais m’appeler comme ça. Chichi. C’est
un nom de pédé. Moi, je n’ai jamais été pédé.
J’aimais la chatte. Même trop, mais d’une manière
saine, pure, populaire. Comme on fait vers chez moi, là où l’air
est pur et la vie sincère. Comme c’était tout au moins,
avant qu’arrivent les sangliers.
J’étais bon comme l’air qu’on respire. Grand travailleur,
toute la journée dans les champs, le soir en famille. Chez nous, la
famille ça veut encore dire quelque chose. Nous vivons de la même
manière depuis des siècles, dans notre petit village sur les
collines (pas à Scandichi, mais tout près). On bêchait
la terre, on buvait un petit coup, et on était en harmonie avec nos
proches. C’est comme ça qu’on devient artiste. Parce que
nous, on était tous un peu artiste. Non, non, ne riez pas.
A
la ville, la famille finit entre les murs de l’appartement. Chez nous, à la
campagne, tout le village est un peu une famille. On sait tout sur tout le
monde. On ne s’aime pas toujours, c’est vrai, mais c’est
parce qu’on se connaît trop. On se ressemble. Et alors on se dispute,
comme entre frères. Puis après on va prendre un verre et on va
pique-niquer ensemble. Pas avec tous, bien sûr. Avec les amis. Les autres,
si tu les fréquentes trop, ils te font des vacheries. L’idéal
est de rester dans sa maison, avec les siens, et sortir seulement de
temps en temps, pour les pique-niques.
C’est comme ça que naissent les artistes : en restant parmi les
gens que tu connais et en jouissant du paysage de ta maison ou de ton champ.
Les gens pensent que l’art n’est pas pour les paysans. Ce sont
des préjugés. Moi, je coloriais les dessins que je trouvais dans
les journaux. En plus, j’empaillais les animaux.
Empailler est un art véritable. Il faut ouvrir la panse des bêtes
juste assez pour faire sortir les tripes, sans abîmer la fourrure. Puis
on nettoie le sang, on enfile la paille et on recoud. Ce n’est
pas facile du tout.
J’abîmais beaucoup d’animaux en les ouvrant. Pourtant les
sangliers non, ceux-là ils me venaient bien. Ca sera peut-être
parce que je hais les sangliers. Ca me plaisait de les ouvrir. Je les
aurais ouverts vivant.
Ma
femme et mes filles ne me comprenaient pas. Elles se plaignaient
de tout le sang que je versais dans la maison quand j’empaillais. Ma femme était
celle qui s’irritait le plus. Il était facile de la faire s’énerver,
pourtant c’était une sainte femme. Saine, robuste, avec les bras
maigres mais forts. Une vraie paysanne, avisée et peu bavarde. Maintenant
que j’y pense, elle ne parlait presque jamais. Quand elle le faisait,
c’était pour se lamenter du fait que j’empaillais, ou alors
pour nos filles. Dans ce dernier cas, elle devenait violente. Une fois elle
m’a menacé avec une pelle.
« Tu dois rester loin de tes filles, sale porc ! »
« Mais ils le font tous. Pose cet outil et prépare à manger
! »
Moi aussi je me tenais tranquille et plus que tout j’essayais de la calmer.
Non pas qu’elle était méchante, non. Elle s’occupait
de la maison et elle ne parlait pas avec les voisins. Chez nous,
il y avait un grand silence. On vivait bien.
Mes
filles parlaient peu elles aussi, et elles étaient moches comme
leur mère, et sottes. Pourtant elles avaient la peau lisse comme les
petits sangliers à peine dépecés. Ca faisait plaisir de
les caresser. Après il en est né une grande histoire. Je le sais
que je ne devais pas jouir avec elles, mais avec qui est-ce que j’aurais
dû le faire ? Un homme est un homme, bon Dieu ! A force de
regarder, on se fatigue.
Avoir des femmes moches à la maison est une tragédie. On ne sait
pas à qui les marier, et alors elles doivent se rendre utiles d’une
certaine manière. Je dois dire que mes filles avaient bon caractère,
même si quelques fois elles se mettaient en colère.
« Papa, arrête ! »
« Allez, tu verras que ça te plait. Et puis tu es ma fille, non
? »
Elles finissaient toujours par obéir. Une bonne race, la nôtre.
Puis
tout commença à changer. Les sangliers arrivèrent.
C’est le sanglier l’ennemi mortel du paysan toscan, mais depuis
des siècles nous avons appris à nous défendre. Ceux qui
venaient, cependant, étaient une tribu et ils marchaient
droit. Nos campagnes les attiraient.
Les premiers que nous vîmes venaient de la ville. Ils se cachaient dans
les bois pour baiser dans leur voiture. Un coup et puis ciao. Ils n’étaient
pas tellement dangereux. Mais ensuite vinrent les Français, les Allemands
et les Anglais. Les Anglais étaient les pires, et aussi les moins accessibles
: ils achetaient des villas et ils s’enfermaient dedans. La nuit, ils
avaient toutes les fenêtres illuminées. Ils recevaient
des amis et faisaient je ne sais quelles cochonneries.
Les Français et les Allemands avaient au contraire l’air de bohémiens
misérables. Ils remplissaient les près de roulottes, s’habillaient
de haillons, jouaient de la guitare, fourraient leur nez de partout.
Leurs femmes traversaient le village tout le temps. Elles marchaient
en remuant leur cul dans des culottes minuscules. Elles avaient
des cheveux
longs et
blonds, et des chemises pleines à éclater. Ma femme et mes filles les épiaient
derrière les volets. Tout le village les épiait.
« Regarde, maman, cette sans-gêne ! Elle est habillée comme
une pute ! »
« C’est mieux que toi papa tu la vois pas. Un porc ne doit pas flairer
l’odeur des sangliers. »
Ma
femme ne réussissait pas à me pardonner un fait survenu des
années avant. C’était en 1951 ou peu après. J’avais
une fiancée et un jour je la découvris avec un autre. Lui je
le tuais et elle je la baisais à côté du
cadavre.
Elle jouit à en mourir, même si elle était paralysée
de peur. Elle ne disait rien mais je savais qu’elle jouissait. Je me
rappelle qu’elle avait un sein couvert, et l’autre non, comme la
Vénus sortant de la coquille dans le célèbre tableau.
Je le lui aurais mangé, ce sein. Ils me mirent en prison, et pendant
des années j’ai rêvé la scène.
Moi en train de manger le sein. Ca devint une obsession.
Ma femme avait les seins tombants comme des prunes sèches. Elle devint
jalouse de mon souvenir, et du tableau de Venus que j’avais accroché au
mur. Elle le trouvait immoral. Peut-être ce fut alors qu’elle arrêta
de parler, je ne m’en rappelle pas bien. Pourtant je ne peux pas dire
du mal d’elle, même si elle ne comprenait pas bien l’art.
Elle était avec moi contre l’invasion. Avec moi
et avec tout le village.
Cela finit en fait que nous les hommes, on commença la nuit à aller
voir les sangliers en train de baiser. Nous les gars du village, on se cachait
dans les bois et on regardait. Il y avait des amis qui bandaient. Moi non.
Je bandais seulement quand je taillais les animaux morts pour les empailler.
Ou quand mes filles restaient elles aussi comme mortes, en attendant que j’ai
fini.
Si
au début on était peu, à rester regarder, rapidement
nous devînmes une foule. Nous on épiait comme les habitants d’un
château encerclé épient l’ennemi. C’était
leur faute : on ne les avait pas invités nous ici. Ils nous envahissaient,
ils achetaient les terres. Ils parlaient d’ouvrir des bars et des discothèques,
beaucoup, pour se sentir chez eux. Mais ils étaient chez nous. De mauvaises
pensées commencèrent à circuler.
« Et si on se les empaillait ? » me demandait un compère,
qui connaissait mon passe-temps.
« D’abord, il faut les ouvrir. »
« Et si on se les ouvrait ? »
Ce
n’était pas fini. D’autres sangliers de diverses espèces
arrivèrent : policiers, magistrats, journalistes. Une quantité de
journalistes. Il était arrivé qu’on avait assassiné un
peu de ces forestiers qui baisaient dans les bois. On ne les avait pas seulement
assassinés : aux femmes, on avait enlevé les parties honteuses à coups
de couteau. Bien taillées, disaient les journaux.
Mais ils ne publiaient pas les photos et on ne pouvait
pas juger.
Dans le village nous réagîmes comme nous avions réagi aux
autres invasions. Nous épiions les étrangers en manteau ou en
uniforme à travers les persiennes. Ils allaient de partout, essayant
de parler à tout le monde. Ma femme et mes filles étaient tout
le temps derrière leurs fenêtres.
Quand la chose a commencé, vers 1968 par là, les femmes de la
maison ont eu un orgasme. Ma femme, qui savait lire un peu, mais lentement, ânonnait
les articles aux filles, toutes excitées.
« Le monstre frappe encore. »
A chaque fois, elle me regardait :
« Dis-donc, cochon, ça ne serait pas toi… ? »
« Qu’est-ce que tu vas chercher, abrutie ! Lis et basta ! »
Les commentaires de mes filles démontraient une grande moralité : « Oh,
les éhontées ! Elles allaient vraiment se le chercher ! Et maintenant
on dit que c’est des victimes !… »
Ma femme, qui ne me parlait jamais, disait aux filles :
« Pourquoi elles ne sont pas restées chez elles, ces petites laies
? La police devrait chercher chez les Anglais. Ils sont de la même race
porcine. Un veau n’égorge pas un sanglier. Un autre sanglier, oui… »
J’avais arrêté d’empailler. Je coloriais les dessins
avec le vernis que j’utilisais pour peindre le vélomoteur. Je
sortais rarement avec les amis. On allait dans les bois quand on était
sûr de ne pas être vus. Il y avait une très mauvaise ambiance
dans le village. Nous n’étions plus la grande famille d’autrefois.
En fait, ce fut quelqu’un du pays qui causa ma ruine. Un crétin
quelconque envoya au juge une lettre anonyme. Je me retrouvais
avec les sangliers aux trousses.
Un de ceux-ci, un sbire sorti de je ne sais où, vint à la maison
pour remettre sur la table les choses oubliées
depuis longtemps.
« Il ressort que vous avez fait des années de prison pour assassinat
et violence physique sur vos filles. »
« Vieille affaire. Moi je me casse les reins dans les champs. Pourquoi
vous ne vous en allez pas ? »
Au
début, mes femmes ne comprirent pas que j’étais le suspect.
A dire la vérité, moi non plus je n’en étais pas
sûr. Les experts disaient aux journaux que le coupable était un
homme de « culture anglo-saxonne », froid et cruel. Froid et cruel
? Tout au plus, je cognais quand il y en avait besoin. Anglo-saxon, hein ?
Moi, je ne restais pas enfermé dans une villa à baiser
du matin au soir.
Ils sortirent aussi les histoires de la secte satanique.
Je n’ai jamais
cru aux conneries des prêtres. J’aurais dû croire
au diable ?
Pourtant l’harmonie familiale finit par se gâter. Un jour que deux
Allemands aux cheveux longs furent trucidés, ma fille commenta : « C’étaient
des hommes. Il doit être pédé. »
Ma femme répondit/ « Alors, il n’est pas d’ici. Personne
ne se la prend dans le cul, au village. A moins qu’il n’ait
pris un de ces schleus pour une femme. »
A ce moment, j’en ai eu assez de tous ces bavardages. Je les
ai frappées
toutes les trois. De temps en temps je m’arrêtais
pour reprendre mon souffle, puis je recommençais à les
frapper. J’ai fait
de même les jours suivants, toutes les fois qu’elles
ouvraient la bouche. J’imagine que dans toutes
les maisons, on faisait de même.
Nous, on se comporte tous de la même manière,
tant nous sommes habitués à vivre ensemble.
On vit comme des assiégés.
Le
postier a arrêté de porter les journaux. Finalement, le silence
est revenu, mais ce n’était plus le silence tranquille d’autrefois,
quand une famille était une famille. On ne sortait plus, on ne venait
plus me rendre visite. Quelque chose s’était cassé.
J’ai fini par être arrêté. Ils m’ont fait endosser
tous les délits possibles. J’ai été jugé et
condamné : en appel, j’ai été blanchi. Quand je
suis revenu à la maison, la femme et les filles étaient parties.
Même le village était parti. Dans les rues, il n’y avait
plus que des sangliers, faméliques et hostiles.
Trop, pour pouvoir les empailler.
Je me suis cloîtré chez moi. Je restais toute la journée
sur une chaise, en canotier, à regarder la télé. Je mourus
quelques années plus tard, d’une attaque cardiaque, ou du moins
c’est ce qu’on a dit. La vérité, c’est qu’un
homme ne peut pas vivre longtemps sans sa famille autour de lui. Ils m’avaient
tué, moi et tout un petit monde, simple et
beau.
j’ai réussi pourtant à emporter un fragment de beauté.
Je tombais par terre devant le poster qui représentait Vénus
sortant du coquillage. La dernière chose que je vis ce fut ce sein découvert,
rose et gonflé. Prêt à être mangé. Prêt à être
découpé.
