Le polar européen en ligne de mire
n°4 Février-Mars-Avril 2006

 

Hard Billard

Une nouvelle de Denis Leduc

Denis Leduc est né en 1957 à Bruxelles. Formation d’assistant social et journalisme. Résidant à Louvain-la-Neuve depuis 1990. Actif dans les milieux de lutte urbaine à Bruxelles, d’où le goût de la mise au grand jour des mécanismes à l’oeuvre dans les rapports de force urbains. La découverte de mécanismes semblables dans la « ville nouvelle » l’a amené à écrire. En 1999 paraît Sang Dalle (tome 1 de Les Mystères de Louvain-la-Neuve) suivi de Les Pluies d’A.L.E.A, Les ressacs de l’Ondine et Flux Tendu. Ensuite : la série Suites Noires de Louvain-la-Neuve : La nuit est un compost, La congrégation des sponsors et La Jactance de la Fontaine.

 

C’était la fin des examens et elles s’ennuyaient. Toutes les trois. Léone, la blonde. Anouk, l’ancienne punk dont la chevelure gardait cette allure de vieux fourrage mal peigné. Béatriz, la rousse. Seule, Léone faisait à vrai dire partie de la communauté estudiantine avec la particularité d’échouer à chaque session d’examens avec une rare confiance en la suivante qu’elle surmontait les doigts dans le nez. Des filles jalouses et une légion de mecs largués affirmaient que c’était plutôt "le nez dans la bonne braguette", Léone s’en foutait. Elle était la plus jeune du trio tout en minaudant bien des mystères sur son âge, elle glissait une fois vingt, une autre fois vingt-cinq ans. Le secret de sa carte d’identité était aussi bien gardé que l’endroit où elle dissimulait ses pilules et sa collection de capotes, célèbres pour leurs coloris et de formes ludiques. Béatriz affirmait haut et fort ses vingt-six ans. Elle bossait comme barmaid au Mouche. Depuis longtemps. Les plus vieux étudiants et certains résidents de la ville universitaire ricanaient : "depuis toujours". On disait qu’elle avait fait la psycho. On murmurait qu’elle aimait les femmes, ce qu’elle revendiquait, tout en sachant, mieux que bien des plus jeunes, rouler des pelles aux toilettes et gesticuler des doigts pour lever des sexes mâles dans les parkings sous la dalle. Son amitié pour Léone avait fait jaser. Anouk détonnait dans le trio. D’abord par sa jeunesse. Ensuite, par son allure de rescapée de ce futur qui ne viendrait sans doute jamais plus. Enfin, par son extrême timidité ou sa réserve. Alors que les deux premières savaient boire comme des pompiers, Anouk aimait se noyer dans du thé citron, de l’eau minérale qu’elle ingurgitait à petites gorgées retenues. En fin de guindaille1 elle s’offrait une unique Rodenbach2 qui lui faisait rougir le lobe des oreilles.
Elles s’ennuyaient. Il faisait chaud.
Les terrasses étaient combles, les rues piétonnes de la ville vibraient d’une douçâtre nonchalance s’agitant au rythme des angoisses des prochaines proclamations des délibérations et de projets de vacances. Toutes les sonos de tous les cercles et autres fédés beuglaient à qui mieux mieux. Des couples se faisaient ou se défaisaient. Les vendeurs de drogues, jeunes et paumés, empochaient leurs petits bénéfices qu’ils iraient engloutir au Luna dans une pauvre richesse d’un soir.
Elles s’ennuyaient alors qu’elles s’étaient retrouvées bien décidées à s’amuser.
Anouk n’aimait pas la chaleur surtout lorsqu’elle frisait d’annonce d’orage. Elle disait que cela lui donnait mal au ventre. Ce soir-là, elle avait encore plus mal. Pablo l’avait larguée. Quand elle se faisait larguer cela ne loupait pas : le bas-ventre la pinçait. Mais... et cela elle n’en dirait rien à ses amies, "elles" avaient du retard et cela lui faisait plus mal encore.
Léone aimait la chaleur et savait se vêtir en conséquence pour laisser ruisseler de partout les ondes sèches de cette invasion. Ce soir-là, elle était furax. Lucien lui avait fait faux bond et elle se doutait bien que ce n’était pas pour se faire une branlette dans sa petite chambrette.
Béatriz s’en foutait de la chaleur. Elle se sentait seule depuis trop longtemps et elle se faisait une joie de cette soirée. Elle avait décidé dès le matin et tout au long de la journée que ce serait une baisenight. Cela faisait plus d’une heure qu’elles tournaient en rond et il ne s’était encore rien passé. Aussi elle commençait à s’emmerder ferme.
Le temps passait, l’orage s’annonçait, la conversation s’étiolait, les michetons les plus consommables s’enivraient ou passaient sans un regard même de hasard. L’humeur du trio s’encrassait.
Vers vingt-deux heures, elles déambulaient rue des Wallons.
Béatriz avait roulé ses toutes petites manches au plus rond de ses exquises épaules, le contraste accru par la nuit qui chuintait ses parements lunaires entre le blanc clinquant de sa petite blouse et le Sienne duveté de ses bras était simple poésie. Elle se rendait compte que quelque chose ne tournait pas rond chez Anouk et de temps à autre elle lui décochait des petits regards inquiets, presque maternels.

Anouk sentait l’amertume l’envahir, elle avait de plus en mal, elle voulait chasser cette douleur par de petits coups de tête répétés lesquels devaient être intrigants pour ses amies. Elle marchait les bras à l’arrière du dos dans un drôle d’angle, ses fines mains reptiliennes mal retenues dans les petites poches de son pantalon de cuir noir, large, craquelé, surchauffé qui lui irritait la gaine soyeuse des cuisses.
Léone voulait donner le change et musait une chanson de Maurane. Elle avait plus que largement ouvert la tirette de sa salopette de couleur sable et, dans l’ombre, il devenait malaisé de distinguer la différence entre le sablier de coton et la pigmentation de son torse en chasse.
Elles eurent à peine le temps de se jeter contre la vitrine du Courseur même si à vrai dire le vacarme vrombissant annonciateur s’était fait entendre depuis quelques minutes déjà.
Trois lourdes motos, chamarrées de divers fanions, l’une agrémentée de plusieurs petits nounours enfilés par une antenne de télévision des années cinquante, les chromes étincelants, grotesquement, les frôlèrent de leurs crachats nauséabonds.
Les trois motards étaient pareillement chevaliers d’un Prince Noir absent, rutilants de visières argentées, charpentés dans d’énormes bottes aux attaches d’éperons, engoncés dans de gigantesques vestes de cuir aux franges Billy the Kid.
Béatriz repensa à une scène de vacances lointaines. Léone poussa un petit cri strident. Anouk pesta, elle détestait ce genre de mecs.
La caravane pétaradante descendit lentement la grande pente, elles distinguèrent les trois destroyers s’immobiliser place de l’Université.
Lorsqu’elles arrivèrent à la place, les trois chevaliers occupaient une table de terrasse au coin de la Grand Rue, leurs montures laissées en jachère, couchées contre la fontaine.
Béatriz observa le trio. Le fait qu’un des motards n’ait pas ôté son casque l’amusa mais l’observant mieux elle se sentit frémir : quelque chose dans sa silhouette, nettement plus frêle que celle des deux autres, lui fit penser qu’il devait s’agir d’une femme. Plissant les lèvres elle fit signe à ses deux amies de la suivre ; elles s’installèrent à une table plus au centre de la place.
Anouk ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel en passant à côté des cavaliers, cette moue pourtant brève ne leur échappa pas. Le gros chauve à l’épaisse moustache gauloise qui flirtait avec le lobe de ses oreilles percées de multiples anneaux défraîchis, dont la veste proclamait "Kiss of Death", rota à son passage. L’autre, plus grand, élancé, au visage buriné de torero, ricana avant de claquer la langue au passage de Léone.
Elles s’assirent. Anouk leur tourna le dos et les qualifia de "pauv’ cons !". Léone se plaça de biais tout en tiraillant sa tirette. Béatriz s’arrangea pour garder dans sa ligne de mire cette visière toujours refermée et mystérieuse. Elles reprirent leur conversation, conscientes que cette présence la faisait rebondir. Anouk se prit à rire en creusant son dos qu’elle savait transformer en un puits aussi parfait qu’admirable. Léone s’étirait en un rythme régulier, mouvement qui faisait à chaque petites saccades glisser un peu plus la tirette, offrant presque en entier à la nuit le profil de ses seins étirés. Béatriz se contentait de mouiller ses lèvres qui s’en épaississaient à petites goulées, d’agiter sa lourde chevelure rousse, d’ouvrir et de fermer les jambes sous la table.
Le dernier casque fut ôté et Anouk découvrit un beau visage aux cheveux argentés et ras.
Finalement il devint clair qu’au fil du temps les six regards se croisaient.
Lorsque le torero vint se dandiner devant leur table, Léone lui proposa in petto de s’asseoir.
Ils furent bientôt tous ensemble.
Les trois amies s’animèrent, redoublant de rires et de mimiques suggestives. Les trois motards jouaient à la perfection leur partition d’anges dégueulasses.
Seule Anouk demeurait dans une relative réserve. Elle se sentait larguée. : le torero, Alex, ne semblait se passionner que pour les colombes presque entièrement libérées de Léone ; elle n’aimait pas du tout la gueule de Jules même s’il avait un réel don pour les calembours et la femme, Esther, vrai monstre glacial, ne s’intéressait que trop à l’entrejambes de Béatriz.
C’est Jules qui leur proposa une balade à moto et « d’aller se faire un petit billard, si cela vous dit. ».
Elles acceptèrent sans aucune concertation, sans doute se dirent-elles que mieux valait l’inconnu que la poursuite déjantée de leur ennui.
Jules redressa sa moto et voyant qu’Alex tendait la main à Léone il fit signe à Anouk de l’enfourcher. Soudain prévenant il la ceignit de son casque ne plaçant que sur son crâne un vieux chapeau de broussard ; Anouk éclata d’un vrai rire à la vue de ses deux copines. Léone tentait de se maintenir en équilibre tout en s’efforçant de refermer rien qu’un peu sa tirette. Béatriz, sur le cheval de fer de la femme, avait également un casque mais dans le démarrage c’était son cul soudain totalement nu qui en aurait bien nécessité un.
Béatriz s’était d’abord sentie intriguée devant l’attitude glaciale de la femme mais elle avait aussi ressenti ses regards la détaillant et la soupesant comme un bonbon qu’elle se destinait à déguster.. Cela lui plut, elle fit tout pour accroître ce silencieux manège seulement consciente du plaisir qui lui chatouillait déjà les hanches. Elle s’enfourcha donc en se collant de la pointe des seins contre Esther.
Jules démarra le premier, hurlant aux autres : "On s’attend à Auderghem3 !".
Il y arriva bien avant les autres et offrit sa veste à Anouk qui avait un peu froid et sans le savoir pourquoi s’inquiétait du retard des deux autres chevaux de chrome. Elle refusa la petite pilule qu’il lui offrit mais accepta le joint qu’il roula de ses doigts boudinés et sales.
Alex s’arrêta avec lenteur sur l’aire de Terhulpen.
Il sauta bas de sa machine avec la grâce d’un dandy cow-boy d’une série B de westerns tournés en Catalogne. Léone s ‘étira. Il la prit par le bras. Elle n’aima pas trop ce geste dur et violent mais sûre de sa propre force et de ses talents, elle le suivit. Ils n’allèrent pas bien loin. Alex s’abattit sur un banc à côté d’une poubelle empuantie des ordures qui en débordaient de partout. Elle l’y rejoignit et attendit qu’il ôte son casque tout en démêlant l’écume de ses cheveux malmenés par la vitesse. Il émit un grognement peu amène. Mais déjà Léone avait lu dans son faciès soudain dur comme un silex ce qu’il semblait attendre, espérer, non : vouloir. Léone s’amusait toujours et bien que le lieu ne fut guère propice aux épanchements romantiques elle se décida à lui accorder l’acompte demandé. Vrillant son regard dans le sien, elle ouvrit totalement sa fermeture éclair. Ses yeux clignèrent, il avança les mains et les posa sur les belles colombes dorées et duveteuses, il pinça les aréoles grenat lestées de lourds poinçons diaphanes. Léone eut un peu mal, de plus elle n’aimait pas, jamais, les gestes trop rapides. Elle fut surtout surprise de ce qui s’ensuivit. La tenant toujours par les seins, il la fit basculer vers son bas-ventre, tandis que d’une voix rugueuse d’affamé il grogna : "Ouvre et suce !". Elle ne put qu’obéir et s’exécuta ne pouvant s’empêcher de pouffer lorsque très vite il lui inonda les dents. Sans s’attarder, sans rien dire, il la ressaisit par le bras, la réinstalla sur la moto et ils reprirent la route. Léone transpirait, elle avait un peu mal au bout tendre du sein gauche qui lui semblait irrité, voire écorché mais surtout une vaguelette de bizarre inquiétude s’était immiscée dans sa volonté de plaisir. Cette équipée était-elle vraiment une bonne idée ?
Esther s’arrêta à l’aire de repos de Rixensart4.
Les quelques camionneurs qui finissaient leurs cafés agités dans des gobelets sifflèrent la vision du cul nu de Béatriz.
La moto s’immobilisa tout au bout de l’aire près des bosquets bordant un champ anonyme et orphelin des vrais dieux champêtres. Béatriz descendit, fit quelques pas mal assurés, ôta son casque et demanda à la femme argentée : « On fait quoi là ? ». Esther eut une moue qui lui plissa les lèvres et haussa les épaules. « J’ai un petit besoin... ». Sur ces mots rauques, elle s’écarta et s’enfonça dans la végétation plus diesel que chlorophylle. Béatriz marcha de long en large le long de la moto. Au bout d’un petit moment, il lui parut qu’Esther était partie finalement depuis bien longtemps et elle prit la direction du bosquet. La nuit y était plus dense. Elle n’y voyait rien ; elle héla. Un bruit la fit sursauter, elle distingua une forme accroupie, s’approcha, « Esther ? ». Alors qu’elle n’était plus qu’à deux ou trois mètres de la silhouette, la forme se détendit, bondit et Béatriz se retrouva plaquée dans l’herbe. Avant de pouvoir réellement réaliser ce qui se produisait, elle sentit un doigt lui fouiller le sexe, elle tenta de résister malgré l’ondée de plaisir qui s’en venait ; elle parvint à serrer les jambes et décocha un coup de poing qui s’écrasa contre le cuir rembourré de la veste d’Esther.
Esther se releva en rigolant grassement : « On ne peut pas s’amuser avec toi ? ».
Béatriz se releva, se rendit compte qu’une de ses petites manches s’était déchirée, elle réajusta sa jupette froissée et répondit la voix tremblante : « Si ! Mais pas comme cela. On y va ou quoi ? ».
L’autre lui caressa une épaule avec douceur. « Bon, ça va ! On y va, ils doivent nous attendre. ».
Sur la moto, Béatriz, qui détestait être prise à la hussarde mais qui se sentait insidieusement attirée par cette femme aussi étrange que belle, se plaqua contre elle de toute la force de ses petits seins.

Après le regroupement à Auderghem tout se déroula très vite.

Ce qui suit est dû à la narration difficile des évènements telle que Anouk a pu la faire trois jours plus tard à l’inspecteur de police Vandooren et à la psychologue Michielsen. L’enchaînement est quelque pu décousu.

« Je le savais bien qu’il y avait de la merde dans l’air... » tels furent les premiers mots véritablement conscients, raisonnés, qu’Anouk avait prononcés. Ce sont aussi ceux qui clôturent sa déposition et que l’on retrouve dans les transcriptions de ses entretiens avec Florence Michielsen.
« ... cela puait, oh cela puait dans cet hangar... il... il y avait des drapeaux avec des têtes de mort. La merde ! Cela puait la merde ! Oh comme je suis désolée pour le magasin qui, que... ».
Anouk se souvenait de trois éléments qui se chevauchaient dans sa conscience chamboulée par la terreur qui demeurait.
La lourdeur du joint, plus « fort que tout ce qu’elle avait déjà tété avant... ». Elle expliqua s’être sentie plongée dans une baignoire sucrée et nappée d’une impression de dédoublement. Elle insistait sur le fait « avoir trouvé Léone et Béatriz bizarres en arrivant... ». Puis que : « La blouse de Béatriz était déchirée, sa jupe salie. Léone avait des yeux méchants pour Alex... ». Ils partirent. Elle avait vécu ce nouveau trajet comme « une chevauchée aérienne, solitaire et silencieuse, je me demandais si on volait... ». Jusqu’où ?
De son témoignage il apparaît clairement que le trio semblait familier de ce vieil hangar désaffecté de la place Koeckx à Molenbeek-St-Jean5. Ils y étaient rentrés par la grande porte, les motos furent rapidement rangées dans la grande salle. Anouk maintient dans ses déclarations la présence de six grandes tables de billard, d’un bar scintillant surmonté d’une immense sono et surtout des drapeaux et autres oriflammes mortifères.
L’inspecteur Vandooren a bien été obligé de souligner en gras dans son rapport ce qui suit :
« Des premières constatations opérées sur place suite aux déclarations de Mademoiselle Anouk Demmester, il ressort qu’il paraît totalement invraisemblable que trois motos aient pu stationner dans cet hangar ; nous avons effectivement trouvé une table de billard soumise par ailleurs à expertise pour déterminer les dates de son dernier usage – mais rien qu’une !- ; un grand comptoir occupe bel et bien une portion de mur mais il est dans un tel état de décrépitude que l’usage rapporté par le témoin paraît douteux ; aucune trace de sono n’a pu être décelée ; l’escalier menant à l’étage et l’état de celui-ci rendent difficilement crédibles les déclarations de la susnommée ; par contre la brisure de la fenêtre et de son chambranle pourri sont conformes avec son assertion d’un saut violent ; le préservatif trouvé fait l’objet d’une examen à l’Institut... ».
Anouk répétait pratiquement à chaque instant : « Vous n’avez pas idée de ce qu’ils nous ont fait : dé-gueu-las-se ! Je m’en suis sortie en sautant à travers la fenêtre. Elles hurlaient encore, oh comme elles hurlaient ! Mais cela avait pourtant si chouettement commencé ! ».
Le déroulement de la partouze a été reconstitué par la psychologue Michielsen.
Les faits les plus bruts ont été ressemblés par l’inspecteur. Tous deux regrettent cependant l’hystérie qui a marqué les articles de presse qui se sont rués sur ce faits divers.
Il semble que les deux hommes et la femme ne furent pas pareillement ni même immédiatement violents ou cruels. Il n’a pas été facile de déterminer qui a enclenché la sono tonitruante et qui a distribué l’ecstayotl, ce nouveau produit qui a déjà fait bien des ravages.
Béatriz Ramirez était une grande joueuse de billard. Ce fait est avéré à Louvain-la-Neuve6. De même elle avait déjà été interpellée pour des faits de drogue.
Anouk reconnut avoir accepté sans se poser trop de questions la pilule tendue par Esther.
« Ce fut immédiatement bizarre... Je me rappelle m’être mise à sautiller autour d’un des billards... ». Ensuite son mal au bas-ventre la reprit ; elle s’était pliée sous l’assaut de la douleur ; Jules s’était approché : « il m’a caressé les cheveux et même un peu plus... Je l’ai repoussé, plus d’une fois ! Il insistait... et son regard est devenu franchement mauvais... Alors je l’ai suivi à l’étage. Je me sentais vaporeuse, balèze, pétée... On est vite redescendu pour retrouver les autres... En haut ? Je ne sais plus, cela n’a pas duré longtemps... ».
Esther se serait dévêtue la première. Anouk avait retenu sa peau tatouée : « Des épaules jusqu’à la raie du cul, son dos n’était qu’un grand tatouage. Comme une pochette de disque. De hard rock ou de heavy metal... ». Vandooren releva que très bizarrement Anouk n’établit jamais de correspondance entre cette particularité de la femme et les drapeaux ou étendards du rez-de-chaussée qu’elle avait pourtant décrits avec une étonnante précision. Esther et Béatriz dansaient. « Elle suivait les mouvement de Béatriz et alors ce visage tatoué semblait ricaner ou tendre la langue... Ouais, c’était bizarre mais splendide aussi, excusez-moi de dire cela. Ah ! C’est pas tout ! Sous ses seins il y avait un autre tatouage, une sorte de croix, un peu comme une croix gammée. Et les bouts des seins de cette nana étaient encapuchonnés de petits trucs argentés... Au moment où Esther a saisi le corps de Béatriz j’ai remarqué que Léone gueulait... Alex la maintenait tout contre lui pliée contre le billard... Elle était à poil. Elle refusait qu’il la prenne comme cela...Et Jules n’arrêtait pas de me tripoter... Ouais on devait être belles, si, si ! je vous assure... je nous connais ! ».
Ensuite le récit est devenu vraiment confus.
Combien de fois Anouk est-elle montée à l’étage avec ledit Jules ?
Quand a-t-elle remarqué que Léone gisait sur le dos sur le billard la ceinture cloutée de Alex autour du cou ?
Depuis combien de temps les deux copines de Anouk hurlaient-elles ?
Qu’est-ce qui avait provoqué les sutures sanguinolentes sur le dos de Béatriz, qui gémissait à plat ventre sur l’un des billards ?
Anouk a-t-elle rêvé ou réellement vu la dénommée Esther la menacer à la fois d’une grande épingle de nourrice et de ciseaux ?
« Je suis remontée et me suis livrée en tremblant à Jules... Alors qu’il se masturbait et... sans grand succès... les cris d’en bas sont devenus encore plus horribles... je l’ai poussé et suis descendue à toute vitesse. Oh mon Dieu ! Mon Dieu ! Jamais je ne pourrai oublier cela... Léone pissait du sang de partout. Il l’avait entièrement attachée avec du fil de fer sur le billard. Il avait déposé des boules de billard sur ses yeux... elle hurlait : comment faisait-elle pour en avoir la force ? Et Béatriz était mordue au sang et l’autre-là lui foutait des épingles partout, partout... Je suis remontée. Pourquoi ? J’sais pas ! Jules m’a sautée dessus... J’ai saisi les ciseaux et les lui ai foutus dans le gras du bide. C’est lui qui a hurlé. J’ai sauté au travers de la fenêtre. Je suis mal tombée dans la cour, me suis fait mal à la cheville et... il y avait cette mobylette... Je l’ai prise et j’ai foncé et puis j’ai dérapé et me suis encastrée dans la vitrine de tapissier qui est accouru aussitôt en pyjama et m’a regardée comme si je tombais d’une autre planète... C’était bien le cas... ».
Il est à noter que l’inspecteur Vandooren affirme outre les autres remarques déjà émises qu’aucun corps, aucune trace de lutte ou de sang n’ont été retrouvés sur place.

Le lendemain, sur une messagerie sadomaso, connue des services de police spécialisés, intitulée Kiss of death apparut ce message intriguant : « Gambit over. Score : 2-1 ».
Cette messagerie fonctionne toujours.
Trois jours plus tard des sacs de plastique contenant des membres sectionnés de corps féminins ont été découverts sur le parking de la poste centrale de Molenbeek-St-Jean.
Certaines hypothèses ont bien été émises mais Béatriz et Léone font toujours partie des personnes disparues.
Deux années ont passé, Anouk se remet lentement.
Puisse-t-elle me pardonner ces récifs de son naufrage.

 

1 En Belgique, « virées » et beuveries d’étudiants. | retour |
2 Rodenbach, marque de bière belge assez ancienne, caractérisée par sa couleur rouge sombre et une saveur aigre-douce. | retour |
3 Une des 19 communes de Bruxelles, en périphérie de la ville. | retour |
4 Commune du Brabant Wallon, à 20 Km de Bruxelles. | retour |
5 Une des communes de Bruxelles, proche du centre de la ville. | retour |
6 Ville universitaire belge francophone de création récente, fondée artificiellement après que les nationalistes flamingants aient chassés en 1968 « la salissure » que représentaient les facultés francophones établies à Louvain (région flamande) depuis le 15e siècle. | retour |

 


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