Hard
Billard
Une
nouvelle de Denis Leduc
Denis
Leduc est né en 1957 à Bruxelles. Formation
d’assistant social et journalisme. Résidant à Louvain-la-Neuve
depuis 1990. Actif dans les milieux de lutte urbaine à Bruxelles,
d’où le goût de la mise au grand jour
des mécanismes à l’oeuvre dans les rapports
de force urbains. La découverte de mécanismes
semblables dans la « ville nouvelle » l’a
amené à écrire. En 1999 paraît Sang
Dalle (tome 1 de Les Mystères
de Louvain-la-Neuve) suivi de Les
Pluies d’A.L.E.A, Les
ressacs de l’Ondine et Flux Tendu.
Ensuite : la série Suites Noires de Louvain-la-Neuve
: La nuit est un compost, La congrégation
des sponsors et La Jactance de la Fontaine.
C’était
la fin des examens et elles s’ennuyaient.
Toutes les trois. Léone, la blonde. Anouk, l’ancienne
punk dont la chevelure gardait cette allure de vieux fourrage
mal peigné. Béatriz, la rousse. Seule,
Léone faisait à vrai
dire partie de la communauté estudiantine avec la
particularité d’échouer à chaque
session d’examens avec une rare confiance en la suivante
qu’elle surmontait les doigts dans le nez. Des filles
jalouses et une légion de mecs largués affirmaient
que c’était
plutôt "le nez dans la bonne braguette",
Léone
s’en foutait. Elle était la plus jeune du
trio tout en minaudant bien des mystères sur son âge,
elle glissait une fois vingt, une autre fois vingt-cinq
ans. Le secret de sa
carte d’identité était aussi bien gardé que
l’endroit où elle dissimulait ses pilules
et sa collection de capotes, célèbres pour
leurs coloris et de formes ludiques. Béatriz affirmait
haut et fort ses vingt-six ans. Elle bossait comme barmaid
au Mouche. Depuis longtemps. Les plus
vieux étudiants et certains résidents de
la ville universitaire ricanaient : "depuis
toujours".
On disait qu’elle avait fait la psycho. On murmurait
qu’elle
aimait les femmes, ce qu’elle revendiquait, tout
en sachant, mieux que bien des plus jeunes, rouler des
pelles aux toilettes
et gesticuler des doigts pour lever des sexes mâles
dans les parkings sous la dalle. Son amitié pour
Léone
avait fait jaser. Anouk détonnait dans le trio.
D’abord
par sa jeunesse. Ensuite, par son allure de rescapée
de ce futur qui ne viendrait sans doute jamais plus. Enfin,
par son
extrême timidité ou sa réserve. Alors
que les deux premières savaient boire comme des
pompiers, Anouk aimait se noyer dans du thé citron,
de l’eau minérale
qu’elle ingurgitait à petites gorgées
retenues. En fin de guindaille1 elle s’offrait une
unique Rodenbach2 qui lui faisait rougir le lobe des oreilles.
Elles s’ennuyaient. Il faisait chaud.
Les terrasses étaient combles, les rues piétonnes
de la ville vibraient d’une douçâtre nonchalance
s’agitant au rythme des angoisses des prochaines proclamations
des délibérations et de projets de vacances. Toutes
les sonos de tous les cercles et autres fédés beuglaient à qui
mieux mieux. Des couples se faisaient ou se défaisaient.
Les vendeurs de drogues, jeunes et paumés, empochaient leurs
petits bénéfices qu’ils iraient engloutir au
Luna dans une pauvre richesse d’un soir.
Elles s’ennuyaient alors qu’elles s’étaient
retrouvées bien décidées à s’amuser.
Anouk n’aimait pas la chaleur surtout lorsqu’elle
frisait d’annonce d’orage. Elle disait que cela
lui donnait mal au ventre. Ce soir-là, elle avait encore
plus mal. Pablo l’avait larguée. Quand elle se
faisait larguer cela ne loupait pas : le bas-ventre la pinçait.
Mais... et cela elle n’en dirait rien à ses amies, "elles"
avaient du retard et cela lui faisait plus mal encore.
Léone aimait la chaleur et savait se vêtir en conséquence
pour laisser ruisseler de partout les ondes sèches de cette
invasion. Ce soir-là, elle était furax. Lucien lui
avait fait faux bond et elle se doutait bien que ce n’était
pas pour se faire une branlette dans sa petite chambrette.
Béatriz s’en foutait de la chaleur. Elle se sentait
seule depuis trop longtemps et elle se faisait une joie de cette
soirée. Elle avait décidé dès le matin
et tout au long de la journée que ce serait une baisenight.
Cela faisait plus d’une heure qu’elles tournaient en
rond et il ne s’était encore rien passé. Aussi
elle commençait à s’emmerder ferme.
Le temps passait, l’orage s’annonçait, la conversation
s’étiolait, les michetons les plus consommables s’enivraient
ou passaient sans un regard même de hasard. L’humeur
du trio s’encrassait.
Vers vingt-deux heures, elles déambulaient rue des Wallons.
Béatriz avait roulé ses toutes petites manches au
plus rond de ses exquises épaules, le contraste accru par
la nuit qui chuintait ses parements lunaires entre le blanc clinquant
de sa petite blouse et le Sienne duveté de ses bras était
simple poésie. Elle se rendait compte que quelque chose
ne tournait pas rond chez Anouk et de temps à autre elle
lui décochait des petits regards inquiets, presque maternels.
Anouk
sentait l’amertume l’envahir, elle avait de
plus en mal, elle voulait chasser cette douleur par de petits coups
de tête répétés lesquels devaient être
intrigants pour ses amies. Elle marchait les bras à l’arrière
du dos dans un drôle d’angle, ses fines mains reptiliennes
mal retenues dans les petites poches de son pantalon de cuir noir,
large, craquelé, surchauffé qui lui irritait la
gaine soyeuse des cuisses.
Léone voulait donner le change et musait une chanson de
Maurane. Elle avait plus que largement ouvert la tirette de sa
salopette de couleur sable et, dans l’ombre, il devenait
malaisé de distinguer la différence entre le sablier
de coton et la pigmentation de son torse en chasse.
Elles eurent à peine le temps de se jeter contre la vitrine
du Courseur même si à vrai dire le vacarme vrombissant
annonciateur s’était fait entendre depuis quelques
minutes déjà.
Trois lourdes motos, chamarrées de divers fanions, l’une
agrémentée de plusieurs petits nounours enfilés
par une antenne de télévision des années cinquante,
les chromes étincelants, grotesquement, les frôlèrent
de leurs crachats nauséabonds.
Les trois motards étaient pareillement chevaliers d’un
Prince Noir absent, rutilants de visières argentées,
charpentés dans d’énormes bottes aux attaches
d’éperons, engoncés dans de gigantesques
vestes de cuir aux franges Billy the Kid.
Béatriz repensa à une scène de vacances lointaines.
Léone poussa un petit cri strident. Anouk pesta, elle détestait
ce genre de mecs.
La caravane pétaradante descendit lentement la grande pente,
elles distinguèrent les trois destroyers s’immobiliser
place de l’Université.
Lorsqu’elles arrivèrent à la place, les trois
chevaliers occupaient une table de terrasse au coin de la Grand
Rue, leurs montures laissées en jachère, couchées
contre la fontaine.
Béatriz observa le trio. Le fait qu’un des motards
n’ait pas ôté son casque l’amusa mais
l’observant mieux elle se sentit frémir : quelque
chose dans sa silhouette, nettement plus frêle que celle
des deux autres, lui fit penser qu’il devait s’agir
d’une femme. Plissant les lèvres elle fit signe à ses
deux amies de la suivre ; elles s’installèrent à une
table plus au centre de la place.
Anouk ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel en
passant à côté des cavaliers, cette moue
pourtant brève ne leur échappa pas. Le gros chauve à l’épaisse
moustache gauloise qui flirtait avec le lobe de ses oreilles
percées
de multiples anneaux défraîchis, dont la veste proclamait "Kiss
of Death", rota à son passage. L’autre, plus
grand, élancé, au visage buriné de torero,
ricana avant de claquer la langue au passage de Léone.
Elles s’assirent. Anouk leur tourna le dos et les qualifia
de "pauv’ cons !". Léone se
plaça
de biais tout en tiraillant sa tirette. Béatriz s’arrangea
pour garder dans sa ligne de mire cette visière toujours
refermée et mystérieuse. Elles reprirent leur conversation,
conscientes que cette présence la faisait rebondir. Anouk
se prit à rire en creusant son dos qu’elle savait
transformer en un puits aussi parfait qu’admirable. Léone
s’étirait en un rythme régulier, mouvement
qui faisait à chaque petites saccades glisser un peu plus
la tirette, offrant presque en entier à la nuit le profil
de ses seins étirés. Béatriz se contentait
de mouiller ses lèvres qui s’en épaississaient à petites
goulées, d’agiter sa lourde chevelure rousse, d’ouvrir
et de fermer les jambes sous la table.
Le dernier casque fut ôté et Anouk découvrit
un beau visage aux cheveux argentés et ras.
Finalement il devint clair qu’au fil du temps les six regards
se croisaient.
Lorsque le torero vint se dandiner devant leur table, Léone
lui proposa in petto de s’asseoir.
Ils furent bientôt tous ensemble.
Les trois amies s’animèrent, redoublant de rires et
de mimiques suggestives. Les trois motards jouaient à la
perfection leur partition d’anges dégueulasses.
Seule Anouk demeurait dans une relative réserve. Elle se
sentait larguée. : le torero, Alex, ne semblait se passionner
que pour les colombes presque entièrement libérées
de Léone ; elle n’aimait pas du tout la gueule de
Jules même s’il avait un réel don pour les calembours
et la femme, Esther, vrai monstre glacial, ne s’intéressait
que trop à l’entrejambes de Béatriz.
C’est Jules qui leur proposa une balade à moto et « d’aller
se faire un petit billard, si cela vous dit. ».
Elles acceptèrent sans aucune concertation, sans doute se
dirent-elles que mieux valait l’inconnu que la poursuite
déjantée de leur ennui.
Jules redressa sa moto et voyant qu’Alex tendait la main à Léone
il fit signe à Anouk de l’enfourcher. Soudain prévenant
il la ceignit de son casque ne plaçant que sur son crâne
un vieux chapeau de broussard ; Anouk éclata d’un
vrai rire à la vue de ses deux copines. Léone tentait
de se maintenir en équilibre tout en s’efforçant
de refermer rien qu’un peu sa tirette. Béatriz, sur
le cheval de fer de la femme, avait également un casque
mais dans le démarrage c’était son cul soudain
totalement nu qui en aurait bien nécessité un.
Béatriz s’était d’abord sentie intriguée
devant l’attitude glaciale de la femme mais elle avait aussi
ressenti ses regards la détaillant et la soupesant comme
un bonbon qu’elle se destinait à déguster..
Cela lui plut, elle fit tout pour accroître ce silencieux
manège seulement consciente du plaisir qui lui chatouillait
déjà les hanches. Elle s’enfourcha donc en
se collant de la pointe des seins contre Esther.
Jules démarra le premier, hurlant aux autres : "On
s’attend à Auderghem3 !".
Il y arriva bien avant les autres et offrit sa veste à Anouk
qui avait un peu froid et sans le savoir pourquoi s’inquiétait
du retard des deux autres chevaux de chrome. Elle refusa la petite
pilule qu’il lui offrit mais accepta le joint qu’il
roula de ses doigts boudinés et sales.
Alex s’arrêta avec lenteur sur l’aire de Terhulpen.
Il sauta bas de sa machine avec la grâce d’un dandy
cow-boy d’une série B de westerns tournés
en Catalogne. Léone s ‘étira. Il la prit
par le bras. Elle n’aima pas trop ce geste dur et violent
mais sûre
de sa propre force et de ses talents, elle le suivit. Ils n’allèrent
pas bien loin. Alex s’abattit sur un banc à côté d’une
poubelle empuantie des ordures qui en débordaient de partout.
Elle l’y rejoignit et attendit qu’il ôte son
casque tout en démêlant l’écume de
ses cheveux malmenés par la vitesse. Il émit un
grognement peu amène. Mais déjà Léone
avait lu dans son faciès soudain dur comme un silex ce
qu’il
semblait attendre, espérer, non : vouloir. Léone
s’amusait toujours et bien que le lieu ne fut guère
propice aux épanchements romantiques elle se décida à lui
accorder l’acompte demandé. Vrillant son regard
dans le sien, elle ouvrit totalement sa fermeture éclair.
Ses yeux clignèrent, il avança les mains et les
posa sur les belles colombes dorées et duveteuses, il
pinça
les aréoles grenat lestées de lourds poinçons
diaphanes. Léone eut un peu mal, de plus elle n’aimait
pas, jamais, les gestes trop rapides. Elle fut surtout surprise
de ce qui s’ensuivit. La tenant toujours par les seins,
il la fit basculer vers son bas-ventre, tandis que d’une
voix rugueuse d’affamé il grogna : "Ouvre
et suce !". Elle ne put qu’obéir et s’exécuta
ne pouvant s’empêcher de pouffer lorsque très
vite il lui inonda les dents. Sans s’attarder, sans rien
dire, il la ressaisit par le bras, la réinstalla sur la
moto et ils reprirent la route. Léone transpirait, elle
avait un peu mal au bout tendre du sein gauche qui lui semblait
irrité, voire écorché mais surtout une vaguelette
de bizarre inquiétude s’était immiscée
dans sa volonté de plaisir. Cette équipée était-elle
vraiment une bonne idée ?
Esther s’arrêta à l’aire de repos de
Rixensart4.
Les quelques camionneurs qui finissaient leurs cafés agités
dans des gobelets sifflèrent la vision du cul nu de Béatriz.
La moto s’immobilisa tout au bout de l’aire près
des bosquets bordant un champ anonyme et orphelin des vrais dieux
champêtres. Béatriz descendit, fit quelques pas mal
assurés, ôta son casque et demanda à la femme
argentée : « On fait quoi là ? ». Esther
eut une moue qui lui plissa les lèvres et haussa les épaules. « J’ai
un petit besoin... ». Sur ces mots rauques, elle s’écarta
et s’enfonça dans la végétation plus
diesel que chlorophylle. Béatriz marcha de long en large
le long de la moto. Au bout d’un petit moment, il lui parut
qu’Esther était partie finalement depuis bien longtemps
et elle prit la direction du bosquet. La nuit y était plus
dense. Elle n’y voyait rien ; elle héla. Un bruit
la fit sursauter, elle distingua une forme accroupie, s’approcha, « Esther
? ». Alors qu’elle n’était plus qu’à deux
ou trois mètres de la silhouette, la forme se détendit,
bondit et Béatriz se retrouva plaquée dans l’herbe.
Avant de pouvoir réellement réaliser ce qui se produisait,
elle sentit un doigt lui fouiller le sexe, elle tenta de résister
malgré l’ondée de plaisir qui s’en venait
; elle parvint à serrer les jambes et décocha un
coup de poing qui s’écrasa contre le cuir rembourré de
la veste d’Esther.
Esther se releva en rigolant grassement : « On ne peut pas
s’amuser avec toi ? ».
Béatriz se releva, se rendit compte qu’une de ses
petites manches s’était déchirée, elle
réajusta sa jupette froissée et répondit la
voix tremblante : « Si ! Mais pas comme cela. On y va ou
quoi ? ».
L’autre lui caressa une épaule avec douceur. « Bon, ça
va ! On y va, ils doivent nous attendre. ».
Sur la moto, Béatriz, qui détestait être prise à la
hussarde mais qui se sentait insidieusement attirée par
cette femme aussi étrange que belle, se plaqua contre
elle de toute la force de ses petits seins.
Après le regroupement à Auderghem tout se déroula
très vite.
Ce
qui suit est dû à la narration difficile des évènements
telle que Anouk a pu la faire trois jours plus tard à l’inspecteur
de police Vandooren et à la psychologue Michielsen. L’enchaînement
est quelque pu décousu.
« Je le savais bien qu’il y avait de la merde dans
l’air... » tels furent les premiers mots véritablement
conscients, raisonnés, qu’Anouk avait prononcés.
Ce sont aussi ceux qui clôturent sa déposition et
que l’on retrouve dans les transcriptions de ses entretiens
avec Florence Michielsen.
«
... cela puait, oh cela puait dans cet hangar... il... il y avait
des drapeaux avec des têtes de mort. La merde ! Cela puait
la merde ! Oh comme je suis désolée pour le magasin
qui, que... ».
Anouk se souvenait de trois éléments qui se chevauchaient
dans sa conscience chamboulée par la terreur qui demeurait.
La lourdeur du joint, plus « fort que tout ce qu’elle
avait déjà tété avant... ». Elle
expliqua s’être sentie plongée dans une baignoire
sucrée et nappée d’une impression de dédoublement.
Elle insistait sur le fait « avoir trouvé Léone
et Béatriz bizarres en arrivant... ». Puis que : « La
blouse de Béatriz était déchirée, sa
jupe salie. Léone avait des yeux méchants pour Alex... ».
Ils partirent. Elle avait vécu ce nouveau trajet comme « une
chevauchée aérienne, solitaire et silencieuse, je
me demandais si on volait... ». Jusqu’où ?
De son témoignage il apparaît clairement que le trio
semblait familier de ce vieil hangar désaffecté de
la place Koeckx à Molenbeek-St-Jean5. Ils y étaient
rentrés par la grande porte, les motos furent rapidement
rangées dans la grande salle. Anouk maintient dans ses
déclarations
la présence de six grandes tables de billard, d’un
bar scintillant surmonté d’une immense sono et surtout
des drapeaux et autres oriflammes mortifères.
L’inspecteur Vandooren a bien été obligé de
souligner en gras dans son rapport ce qui suit :
«
Des premières constatations opérées sur place
suite aux déclarations de Mademoiselle Anouk Demmester,
il ressort qu’il paraît totalement invraisemblable
que trois motos aient pu stationner dans cet hangar ; nous avons
effectivement trouvé une table de billard soumise par ailleurs à expertise
pour déterminer les dates de son dernier usage – mais
rien qu’une !- ; un grand comptoir occupe bel et bien une
portion de mur mais il est dans un tel état de décrépitude
que l’usage rapporté par le témoin paraît
douteux ; aucune trace de sono n’a pu être décelée
; l’escalier menant à l’étage et l’état
de celui-ci rendent difficilement crédibles les déclarations
de la susnommée ; par contre la brisure de la fenêtre
et de son chambranle pourri sont conformes avec son assertion d’un
saut violent ; le préservatif trouvé fait l’objet
d’une examen à l’Institut... ».
Anouk répétait pratiquement à chaque instant
: « Vous n’avez pas idée de ce qu’ils
nous ont fait : dé-gueu-las-se ! Je m’en suis sortie
en sautant à travers la fenêtre. Elles hurlaient encore,
oh comme elles hurlaient ! Mais cela avait pourtant si chouettement
commencé ! ».
Le déroulement de la partouze a été reconstitué par
la psychologue Michielsen.
Les faits les plus bruts ont été ressemblés
par l’inspecteur. Tous deux regrettent cependant l’hystérie
qui a marqué les articles de presse qui se sont rués
sur ce faits divers.
Il semble que les deux hommes et la femme ne furent pas pareillement
ni même immédiatement violents ou cruels. Il n’a
pas été facile de déterminer qui a enclenché la
sono tonitruante et qui a distribué l’ecstayotl, ce
nouveau produit qui a déjà fait bien des ravages.
Béatriz Ramirez était une grande joueuse de billard.
Ce fait est avéré à Louvain-la-Neuve6. De
même elle avait déjà été interpellée
pour des faits de drogue.
Anouk reconnut avoir accepté sans se poser trop de questions
la pilule tendue par Esther.
«
Ce fut immédiatement bizarre... Je me rappelle m’être
mise à sautiller autour d’un des billards... ».
Ensuite son mal au bas-ventre la reprit ; elle s’était
pliée sous l’assaut de la douleur ; Jules s’était
approché : « il m’a caressé les cheveux
et même un peu plus... Je l’ai repoussé, plus
d’une fois ! Il insistait... et son regard est devenu franchement
mauvais... Alors je l’ai suivi à l’étage.
Je me sentais vaporeuse, balèze, pétée...
On est vite redescendu pour retrouver les autres... En haut ? Je
ne sais plus, cela n’a pas duré longtemps... ».
Esther se serait dévêtue la première. Anouk
avait retenu sa peau tatouée : « Des épaules
jusqu’à la raie du cul, son dos n’était
qu’un grand tatouage. Comme une pochette de disque. De hard
rock ou de heavy metal... ». Vandooren releva que très
bizarrement Anouk n’établit jamais de correspondance
entre cette particularité de la femme et les drapeaux ou étendards
du rez-de-chaussée qu’elle avait pourtant décrits
avec une étonnante précision. Esther et Béatriz
dansaient. « Elle suivait les mouvement de Béatriz
et alors ce visage tatoué semblait ricaner ou tendre la
langue... Ouais, c’était bizarre mais splendide aussi,
excusez-moi de dire cela. Ah ! C’est pas tout ! Sous ses
seins il y avait un autre tatouage, une sorte de croix, un peu
comme une croix gammée. Et les bouts des seins de cette
nana étaient encapuchonnés de petits trucs argentés...
Au moment où Esther a saisi le corps de Béatriz j’ai
remarqué que Léone gueulait... Alex la maintenait
tout contre lui pliée contre le billard... Elle était à poil.
Elle refusait qu’il la prenne comme cela...Et Jules n’arrêtait
pas de me tripoter... Ouais on devait être belles, si, si
! je vous assure... je nous connais ! ».
Ensuite le récit est devenu vraiment confus.
Combien de fois Anouk est-elle montée à l’étage
avec ledit Jules ?
Quand a-t-elle remarqué que Léone gisait sur le dos
sur le billard la ceinture cloutée de Alex autour du cou
?
Depuis combien de temps les deux copines de Anouk hurlaient-elles
?
Qu’est-ce qui avait provoqué les sutures sanguinolentes
sur le dos de Béatriz, qui gémissait à plat
ventre sur l’un des billards ?
Anouk a-t-elle rêvé ou réellement vu la dénommée
Esther la menacer à la fois d’une grande épingle
de nourrice et de ciseaux ?
«
Je suis remontée et me suis livrée en tremblant à Jules...
Alors qu’il se masturbait et... sans grand succès...
les cris d’en bas sont devenus encore plus horribles... je
l’ai poussé et suis descendue à toute vitesse.
Oh mon Dieu ! Mon Dieu ! Jamais je ne pourrai oublier cela... Léone
pissait du sang de partout. Il l’avait entièrement
attachée avec du fil de fer sur le billard. Il avait déposé des
boules de billard sur ses yeux... elle hurlait : comment faisait-elle
pour en avoir la force ? Et Béatriz était mordue
au sang et l’autre-là lui foutait des épingles
partout, partout... Je suis remontée. Pourquoi ? J’sais
pas ! Jules m’a sautée dessus... J’ai saisi
les ciseaux et les lui ai foutus dans le gras du bide. C’est
lui qui a hurlé. J’ai sauté au travers de la
fenêtre. Je suis mal tombée dans la cour, me suis
fait mal à la cheville et... il y avait cette mobylette...
Je l’ai prise et j’ai foncé et puis j’ai
dérapé et me suis encastrée dans la vitrine
de tapissier qui est accouru aussitôt en pyjama et m’a
regardée comme si je tombais d’une autre planète...
C’était bien le cas... ».
Il est à noter que l’inspecteur Vandooren affirme
outre les autres remarques déjà émises qu’aucun
corps, aucune trace de lutte ou de sang n’ont été retrouvés
sur place.
Le
lendemain, sur une messagerie sadomaso, connue des services de
police spécialisés, intitulée Kiss of death
apparut ce message intriguant : « Gambit over. Score : 2-1 ».
Cette messagerie fonctionne toujours.
Trois jours plus tard des sacs de plastique contenant des membres
sectionnés de corps féminins ont été découverts
sur le parking de la poste centrale de Molenbeek-St-Jean.
Certaines hypothèses ont bien été émises
mais Béatriz et Léone font toujours partie des
personnes disparues.
Deux années ont passé, Anouk se remet lentement.
Puisse-t-elle me pardonner ces récifs de son naufrage.
1 En
Belgique, « virées » et beuveries
d’étudiants. | retour |
2 Rodenbach, marque de
bière belge assez ancienne, caractérisée
par sa couleur rouge sombre et une saveur aigre-douce. | retour |
3 Une des 19 communes de Bruxelles, en périphérie
de la ville. | retour |
4 Commune
du Brabant Wallon, à 20 Km de Bruxelles. | retour |
5 Une des communes de Bruxelles, proche du centre
de la ville. | retour |
6 Ville universitaire belge francophone de création
récente, fondée
artificiellement après que les nationalistes flamingants aient chassés
en 1968 « la salissure » que représentaient les facultés
francophones établies à Louvain (région flamande) depuis
le 15e siècle. | retour |