Le plus impressionnant était
notre nervosité qui
augmentait au fur et à mesure qu’approchait le jour
J . La Grenouille, le Blond, la Tronche et moi décidâmes
d’aller dormir dans la même maison. Cette nuit-là,
la Tronche, ayant enfilé un gant, vérifia sur la
mâchoire de la Grenouille la précision du coup de
poing qu’il fallait donner et provoquait chez lui des terreurs
mortelles car la Tronche, sans y penser, lui faisait "schlack"
et il était marqué par les coups. Les deux autres
types s’empareraient de la machine pour la transporter dans
une fourgonnette qui attendrait à l’extérieur,
tandis que moi, je devrais faire le pied de grue à un coin
de rue.
La nervosité était
telle que, au moment de se coucher, la Grenouille dit, dans le
noir.
- Vous êtes réveillés ?
- Oui, oui, répondit le Blond. Même Dieu dormirait
pas.
Lorsque nous
sommes arrivés au rendez-vous, à six
heures du matin, tout était déjà prêt.
Le blond, la Grenouille, la Tronche et moi étions dans la
deuche, le Brun et le Celte, vêtus de salopettes de dépanneurs
de Rank Xerox, voyageaient dans une fourgonnette avec César
au volant. Nous étions si peureux que nous restâmes
une heure à nous attendre au même endroit, les uns
derrière une haie vive, les autres devant, sans arriver à nous
rencontrer. Ce matin-là nous dûmes remettre le hold–up
suite à une overdose de peur.
Le dimanche
suivant, les responsables de Brujula décidèrent
que nous recommencerions.
Nous sommes
arrivés à sept heures du soir à la
résidence Santander, appelée également "les
piranhas" à cause de la réputation de
frénésie
sexuelle accumulée par ses pensionnaires. La Tronche et
le Blond entrèrent en jouant les ivrognes, avec leur dégaine
habituelle de voyous. Moi, je restai à la porte.
- Hé, où croyez-vous aller ? cria l’appariteur
furieux, jaillissant de sa guérite.
- On va se baiser toutes les nanas qu’il y a ici ! cria le
Blond d’un ton très convaincant.
Lorsque l’homme
les rejoignit, la Tête lui flanqua
un coup de poing en plein visage avec une telle force, que le
pauvre type tomba à plat ventre et commença de
saigner en abondance, sans cesser de gigoter tandis que son agresseur,
hors de lui, le frappait pour qu’il tombe dans les pommes
comme c’était prévu, et que le Blond coupait
les fils du téléphone.
Les deux gars
en salopette entrèrent pour prendre la machine.
Le blond peignait des croix gammées sur les murs et l’appariteur, à la
merci de La Tronche, suppliait :
- Ne me cognez pas ! Ne me cognez pas ! Moi, je suis un travailleur
!
- Tiens toi peinard ! M’oblige pas à te tanner le
cuir davantage !
Le sang empêchait
le sparadrad de coller à sa
bouche.
Ils décidèrent de le fourrer dans une cabine téléphonique
mais l’attachèrent si mal que le gardien, hystérique, réussit à sortir
en gémissant et la Tronche fut obligé de l’acculer derrière
une porte et de le menacer :
- Ne sors pas de là, car on va t’attendre et si tu n’obéis
pas, tu vas morfler !
Les gars en
salopette étaient déjà partis
avec la polycopieuse Dés que la Tronche et le Blond leur
emboitèrent le pas, le garde, saignant de la bouche et
du nez, apparut derrière eux, sans les poursuivre, criant
en pleine rue :
- Au secours, au secours, ils veulent me tuer !
On a couru
vers les voitures. Mes compagnons, par nervosité,
n’avaient pas changé les plaques minéralogiques
et les vrais numéros n’étaient masqués
que par une bande adhésive. A peine étions nous montés
que le tacot démarra en vrombissant pour s’arrêter
au bout de dix mètres. Je descendis pour découvrir
la plaque, l’automobile fit un écart et, la moitié du
corps à l’extérieur, je perdis l’équilibre.
- Fais gaffe, bordel !
Dans notre
fuite, nous parcourûmes deux rues en sens inverse
et un camion venant en face fut sur le point de nous renverser
tandis que l’autre pauvre type continuait à crier
au milieu de la rue.
- Au secours ! Au secours ! Ils ont voulu me tuer !
On a fini
par s’éloigner du secteur. On était
tous silencieux, sauf la Tronche, qui murmurait, les yeux exorbités
:
- Pourquoi
il a résisté comme ça ? Je voulais
pas le cogner si fort.
Et il regardait ses poings de charpentier.
– Je voulais pas.
Un sentiment
de culpabilité dans ses yeux se mêlait à une
odeur de sueur pénétrante, qu’on ne pouvait
oublier.
Assis derrière à ma gauche, la Tronche semblait au
bord des larmes. Prôner la violence révolutionnaire était
une chose, la pratiquer en était une autre bien différente,
surtout quand on est fondamentalement un brave type.
Le blond, sur
le siège du passager, se retourna et tenta de le calmer
:
- Calme-toi,
la Tronche, c’est un garde civil retraité,
un fasciste.
La
Tête me regarda avant de répondre :
- Pour toi, c’est facile à dire. T’as pas été obligé de
lui casser la tête.
Dans la Grand
Rue, à peine étions nous descendus
que la Tronche et le Blond jetèrent dans une poubelle
leurs chemises maculées de sang et pendant que nous nous
dirigions vers le rendez-vous de sécurité, mes
nouveaux camarades reconstituèrent l’assaut jusque
dans ses moindres détails.
-
Je l’ai
cogné trop fort, bordel. C’était
juste un pauvre type comme nous.