
Le
retour des morts-vivants
Luttes et Classes
Titus
Engelschall, Politologue,
Berlin
Traduction : Céline Chanclud
C'est le propre du fantôme : plus on essaie de l'exorciser
et de conjurer son pouvoir, plus surprenant encore il apparaît.
De nombreux avis de décès ont été rédigés
au cours des luttes de classes et des luttes sociales, mais lorsqu'on
levait son verre pour fêter ces morts encore toutes fraîches,
les défunts ressuscitaient déjà. Dans le monde,
des hommes s'unissent pour protester et s'opposer aux prétentions
de la politique néolibérale. Qu'il s'agisse de la masse
croissante des employés précaires des maquilas qui
refusent d'être exploités ou des jeunes de banlieues
qui se battent pour ne pas se voir déposséder de leur
futur, les misérables du monde entier en ont assez de se soumettre
apathiquement à leur destin et se réveillent d'un coma
sociopolitique. Résultant des contradictions intransigeantes
de la société capitaliste, ce phénomène
de résistance fait ressurgir un acteur politique prétendument
disparu qui aspire à un futur meilleur au-delà des
comportements existants. Si l'horreur suscitée par le zombi
se justifie par notre peur du revenant commercialisé qui dévore
l'autre dans une soif de sang inconsciente, son successeur postmoderne,
le clone, symbolise notre effroi face à l'indifférence
du marché mondial, dans un monde apparemment insaisissable.
Le clone est à la fois objet et sujet. C'est un multiple sans
différence, un multiple sans ombre et conforme au marché.
Le héros rebelle du roman noir fait en revanche référence
au sujet, à l'acteur politique, qui, malgré de nombreuses
lettres de condoléances, n'a pas abandonné et lutte
encore pour les promesses civiles de justice et d'émancipation.
Dans les romans noirs, le souvenir mélancolique de ces mondes
disparus transparaît ; un temps où les hommes se révoltaient
contre les exigences capitalistes. Cette mélancolie renferme
un rêve dans lequel le cours de l'histoire aurait pris une
tout autre direction renvoyant ainsi à une future émancipation
possible.

Vies rebelles
Sortir du grand froid des années
quatre-vingts
grâce à l’écriture
Interview
de Pino Cacucci
par
William Gambetta
Traduction : Kentaro
Okuba
Tiré de la revue Zapruder

Histoires
en mouvement, n°7,
Mai/août 2005
Reproduit avec l’accord de la rédaction
« Il
lui revint en mémoire l’histoire de Gaetano
Bresci et il se demanda ce qui peut pousser un homme à sacrifier
sa vie au nom de l’action exemplaire. Trois petites balles
dans la poitrine du roi, un roi gentilhomme au point d’avoir
donné une médaille au général Bava
Beccarsi pour ses canonnades sur les insurgés… Quand
Bresci pointa son revolver sur Umberto 1er, Jules recevait les
galons de sergent.
Il avait lu les détails dans les quotidiens, enfermé dans
les toilettes pour ne pas se faire remarquer par les gradés
et les espions. Bresci, moins d’une année plus tard,
est bastonné à mort dans la cellule d’isolement
où on l’avait enfermé. Un suicide selon la
version officielle. Et que pouvait-il espérer d’autre
? Sa mission était
depuis le début, une mission suicide. Quant aux rois, ils
ont toujours leurs fils à qui passer le sceptre et le commandement
des canons à pointer sur la foule. Rien n’avait vraiment
changé en Italie, conclut Jules. Mais en définitive,
y avait-il un mode concret pour changer quelque chose ? Elles servaient,
peut-être, les bombes homicides d’un Emile Henry ou
d’un
Ravachol ? Si ce dernier, pour Jules, n’était qu’un
pauvre fou, Henry apparaissait au contraire comme un intellectuel
et un fin lettré, dont les parents avaient combattu dans
la Commune, et qui était arrivé à la décision
extrême de se procurer trois kilos de chlorate de potassium,
un flacon de sodium et vingt bâtons de dynamite, après
avoir constaté l’inutilité des paroles et des écrits
contre la répression d’Etat. Mais les massacres de
bourgeois et de policiers avaient offert au pouvoir l’occasion
de suborner l’opinion publique et de lui faire consentir
la promulgation de lois dignes des pires tyrannies, qui donnaient à la
police et à la magistrature des pouvoirs illimités
de persécution
des "subversifs". »
(In ogni caso nessun remorso, Feltrinelli, 1994, pp. 93-94)
Né à Alessandria, dans le Piémont, en 1955 et élevé à Chiavari,
en Ligurie, Pino Cacucci va habiter à Bologne au milieu des
années soixante-dix, où il fréquente le DAMS
et les mouvements d’opposition. Au début des années
quatre-vingts, il séjourne longuement à l’étranger
: d’abord à Paris, et Barcelone, puis au Mexique et
en Amérique centrale. Ses premiers livres importants sont
Outland Rock ((1988) et Puerto Escondido (1990) dont Gabriele Salvatores
a tiré le film homonyme. A l’intense travail d’écrivain,
il ajoute rapidement l’activité de traducteur et d’éditeur
de volumes sur l’Amérique latine, et dans les années
quatre-vingt-dix, il enrichit encore son écriture par son
intérêt pour l’histoire, en publiant par exemple,
Tina, en 1991 (une biographie de Tina Modotti), In
ogni caso nessun rimorso (sur la bande à Bonnot, 1994), Demasiado
Corazon (1999),
Ribelli (2001), jusqu’au dernier Oltretorrente (2003). En 2005,
toujours chez Feltrinelli, il a publié Nahua.
Beaucoup
de ton travail de « raconteur d’histoires » consiste à faire émerger
des figures de rebelles « dérangeants », oubliés
ou mis à part de la rhétorique officielle. Je pense à la
reconstruction des vies de Tina Modotti ou Jules Bonnot, ou au collage
des expériences humaines de Ribelli !, ou au dernier Oltretorrente
sur les barricades antifascistes de Parme… On dirait le fruit
d’un engagement unique, toujours actif…
Ma
passion pour l’histoire remonte à loin,
je crois que depuis l’enfance, c’est l’unique
discipline qui m’a intéressé à l’école.
Mais, même dans les petites classes, j’ai toujours
senti une sorte de décalage entre l’histoire « officielle » et
l’histoire des personnes, des êtres humains, de
tant de sans nom qui font vraiment l’histoire. Un exemple
concret qui m’est resté imprimé tant il
m’a impressionné alors
: au cours élémentaire, on avait choisi un thème
avec le titre La grande guerre dans les souvenirs du grand-père.
Nés en 1955, nous avions presque tout un grand-père
rescapé de ce carnage, qui était présenté pourtant,
dans les livres, comme une splendide épopée,
presque enchantée, pleine d’héroïsme,
d’abnégation
et de défense enthousiaste de la patrie. Ce fut une
grande mésaventure…. Parce que j’ai eu la
chance d’avoir
un grand-père qui me racontait ses expériences,
vieux paysan communiste libertaire, envoyé dans les
tranchées à 17
ans (un « gars de 99 » comme l’indiquent
encore quelques plaques de rues) et il racontait les soldats
désespérés,
fusillés parce qu’ils hésitaient à courir
devant la mitraille, de généraux qui sortaient
leur pistolet d’ordonnance et tiraient dans la tête
des alpins qui avaient « manqué de respect »,
de bleus qui attendaient l’ordre de l’assaut pour
tirer dans le dos de leurs officiers, et surtout de veillées
pendant lesquelles les paysans italiens dialoguaient avec les
paysans autrichiens et
s’échangeaient des morceaux de pain ou des patates
moitié pourries,
et qui se demandaient pourquoi, le lendemain, ils devraient
recommencer à se
massacrer… Bien des années après seulement
je trouverais des nouvelles, fragmentaires et peu approfondies,
sur
tant de cas de « fraternisation » entre ennemis
qui bloquèrent
parfois les offensives et les opérations de guerre.
C’était
les récits de mon grand-père et je les mis dans
mon devoir. Ouvres-toi ciel… Il fut présenté par
le professeur comme un exemple d’imagination pernicieuse,
d’inventions
qui offensaient la mère patrie, et ainsi de suite. Ce
fut un choc, mais salutaire. Je savais que mon grand-père
n’était
pas un menteur. Et je commençais à apprendre
qu’il
y a une histoire des textes scolaires, embaumée et couverte
de toiles d’araignées patriotardes, et puis l’histoire
des êtres humains, profondément différente
de l’ « officielle ». Puis… en écrivant,
l’attraction vers les figures de rebelles, de perdants
qui ne sont pas vaincus parce qu’ils n’ont pas
perdu leur dignité, m’a conduit à chercher, à satisfaire
la curiosité, le besoin de savoir ce que tentent, sentent,
font, les amours, les haines, les frustrations, les joies et
les désillusions qu’ont connus ces personnages
qui, dans les textes de l’histoire embaumée, ne
comparaissaient jamais ou cités comme des exclus, des
marginaux, voire des aventuriers factieux ou de pauvres illuminés
sans espoir…Peut-être
est-ce l’ostracisme, le non-dit, l’ignorance voulue,
qui m’a poussé à vouloir en savoir davantage.
Au fond, c’est comme ça qu’est née
ma passion pour Tina Modotti, qui ne s’est certainement
pas épuisée
avec l’écriture de deux livres, à tel point
que, à chaque
nouvelle édition, je rajoute quelque chose que j’ai
découvert entre-temps.
Dans
tes livres – soit ceux de caractère historique
soit ceux qui se déroulent dans le présent
ou dans un passé récent – émerge
souvent une exigence de raconter les racines les plus profondes
des protagonistes et de
leur environnement social et culturel… Quelle importance
accordes-tu à la
dimension historique quand tu écris ?
La
dimension historique est fondamentale pour comprendre les motivations
qui ont poussé certains personnages – c’est-à-dire
les protagonistes des histoires que j’ai plaisir à raconter – à accomplir
des choix déterminés. Sans la reconstruction
de l’environnement,
du climat politique et social, des événements
de portée
contemporaine, une existence humaine resterait reléguée à la
chronique nue, un peu semblable aux journaux télés
qui décortiquent le dernier événement
politique sans se demander ce qui a pu l’induire.
La vie humaine – et
politique – d’un Jules Bonot, sans raconter
ce que fut l’autre face de la Belle Epoque, la
misère des ouvriers
et des mineurs, les charges à coups de sabre et
les fusillades contre les grévistes, le fichage
des travailleurs « subversifs » condamnés
ainsi à rester au chômage, les intolérables
humiliations quotidiennes, les peines et la répression,
sans tout ceci, Bonnot reste relégué dans
un musée de criminologie,
privé de la charge de sensibilité humaine
qui le conduisit à devenir
l’ennemi public numéro un dans une France
apparemment jouisseuse et écervelée. De
même, quel sens cela
aurait-il de raconter les entreprises de Silvio Corbari
sans exhumer les divisions internes de la Résistance,
de la « raison
du parti » qui frustrait souvent l’ardeur
d’un
grand nombre… C’est vrai, parfois fouiller
dans la mémoire
provoque des déplaisirs, comme ce fut le cas avec
les choses que j’ai écrites sur Tina Modotti,
qui ont provoqué des
réactions variées et incessantes de la
part de ceux qui voudraient en conserver la mémoire
d’une héroïne
de la révolution, de qui sait quelle révolution,
je ne sais… L’image limpide d’une femme
pleine de passion et de pureté, sans l’époque
de cannibalisme dans laquelle elle vécut, et qui
nous a laissé en héritage
bien des mystères insolubles, plus de doutes que
de certitudes, au sujet de son existence. En somme, tenter
de recréer la
dimension historique et irrécusable, sans laquelle
autrement tout
resterait en surface, sans épaisseur, en traits
inexplicables.
Dans
quelques romans et récits, il me semble que la confrontation
entre les études historiques et la documentation archivistique est particulièrement
soignée, mais quels sont les aspects d’un document, d’un
portrait ou d’un lieu qui t’attirent principalement
?
Peut-être ceux qui passent inaperçus sur le moment,
ceux qui s’accomplissent sans avertissement et qui suscitent
des curiosités
nouvelles, des motivations nouvelles pour aller plus au fond.
Par exemple, les fiches des Hardis du peuple de Parme qui ont été réalisées
par des questeurs obscurs, peut-être à l’aide
d’informateurs
occasionnels, et qui relues aujourd’hui nous donnent
un portrait involontaire - de la part de ceux qui écrivaient
alors – des habitudes quotidiennes,
des fréquentations, aidant ainsi à reconstruire
un cadre d’ensemble.
Ou alors, autre exemple récent, un ami qui faisait
des recherches pour d’autres motifs, m’a signalé une
note de la Questure d’Udine
qui signalait une Tina Modotti adolescente « se livrant à la
prostitution clandestine »… Par pitié,
ceci ne présente aucun
prurit morbide, mais ces deux lignes-là m’ont
fait penser à un
passage du journal de Weston que j’avais écarté une
première
fois sans réfléchir, dans lequel il écrivait
que Tina « avait
vendu son corps aux riches » à cause de la misère,
pour survivre… Il se référait peut-être à des
confidences faites par Tina sur son adolescence de faim et
de privations ? Qui sait, mais
l’information de la police rouvre le débat d’abord
clos. Et ainsi dans plusieurs cas. Les lieux, aussi, me fascinent énormément.
Je cherche toujours à aller sur les lieux qui ont « assisté » à certaines
existences, qui ont « vu » la vie des personnages
dont je fais le récit… Parfois je crains de
le faire dans un esprit romantique un peu insensé,
m’illusionnant sur le fait qu’une maison,
une rue, une ville peuvent me transmettre les sensations
d’un vécu
lointain, mais en même temps, il y a une motivation
rationnelle dans ce désir de retourner sur les lieux
qui furent les scènes des
faits et des existences, parce que même les mutation
subites racontent quelque chose, ou plus exactement, voir
les lieux m’aide à recréer
l’ambiance, et ceci pour moi est toujours très
important, parce que cela me plait de « mettre en scène » à chaque
fois les personnages, avec les gestes, les actions, les dialogues,
et il serait absurde de les faire évoluer dans des
lieux que je ne connais pas…
Tu
commences à écrire à la fin des années soixante-dix,
après avoir participé au mouvement de 1977 à Bologne… Quelle
importance a eu cette expérience dans ton travail
?
Une
importance absolue. Quand les feux se sont éteints – ceux
de la rue comme ceux de l’âme – une génération
coupable d’un « excès de sensibilité » s’est
dispersée dans le reflux, la répression, la fournaise de la lutte
armée ou le suicide – direct ou par héroïne, peu importe
au fond, même le choix du pistolet fut un suicide plus ou moins rapide – .
A ce moment, habitué comme j’étais à vivre sur la
place, dans la rue, collectivement, quand la glaciation a commencé dehors,
je me suis retrouvé enfermé dans une maison et j’ai commencé à écrire… Une
fuite salutaire. Ce n’est pas un hasard si tant de personnes de ma génération
ont commencé à écrire vraiment à la fin des années
soixante-dix, nous éprouvions presque le besoin de continuer à vivre
dans l’imaginaire – dans l’écriture – une réalité qui
s’était fragmentée, détruite, consumée. Il
m’est arrivé de mettre en pratique, d’une certaine manière,
ce que dit mon ami Sepulveda : vis d’abord, et ensuite écris.
Ainsi, quel sens cela aurait-il de raconter si tu n’as pas fait d’expériences
? Moi, dans ma jeunesse, j’ai participé à une saison de
grande rébellion, et puis, pour éviter soit une fin épouvantable,
soit une épouvante sans fin, je me suis mis à raconter les rebelles… Mais
les vieux. Parce que je crois que c’est mieux de parler d’autres
rebelles, plutôt que ceux que l’on connaît… Nous sommes
trop impliqués, et il faut un peu de distance avec les événements
pour les raconter. Aujourd’hui j’éprouve souvent de la désillusion
quand quelqu’un essaie de le faire – dans un livre ou dans un film
-, parce que, immanquablement, il s’arrête à la surface
et il ne réussit pas à faire revivre surtout le climat de joie,
d’ironie et d’autodérision qui nous animait (parce que nous
nous sommes même amusés, et beaucoup : se moquer du pouvoir et
des « bien-pensants » était la raison première de
notre action, pendant que d’autres fantasmaient sur une irréelle « prise
de pouvoir » qui se serait transformée en cauchemar), alors qu’apparaît
presque toujours le désespoir, le triste choix destructif que trop souvent
nous avons en quelque sorte porté, sans qu’il
nous appartienne.
Et
au contraire, quelle fut celle de tes longs voyages au Mexique et
en Amérique centrale ?
Ecrire
et voyager m’ont sauvé la vie. Je ne sais ce que j’aurais
fait, si j’étais resté et sans écrire. Des coups
de têtes dans les murs, probablement, les murs métaphoriques et
concrets… Je ne sais pas, mais je sens que ça se serait passé comme ça.
Au début des années quatre-vingts, je voyais tout en noir, même
pire, je voyais tout gris, je ne supportais plus l’Italie, j’avais
l’impression de survivre dans une ère glaciaire, après
ce que j’avais éprouvé… Les passions nous tenaient
en vie, le cynisme des années quatre-vingts me tuait. Ainsi, j’ai
commencé d’abord à écrire, mais la solitude était
terrible, le comptage des morts et des emprisonnés et des repentis et
des cannibales était devenu insupportable, tout comme les visages arrogants
des vainqueurs, et donc je suis parti. J’ai erré sans but, sans
savoir ce que je cherchais, mais en sachant ce que je fuyais. Le Mexique fut
un hasard, une chance, parce que je sens qu’il m’a réappris « à être
dans le monde ». Il m’a aussi contraint à remettre en ordre
ma tête, car le Mexique sait être impitoyable, mais salutaire,
dans mon cas. Quand je dis « Mexique », je me réfère à ses
habitants, aux personnes rencontrées et connues au long du chemin, à la
leçon de dignité que j’en ai toujours tirée, aux
racines profondes et à l’amour pour sa propre mémoire,
en somme, beaucoup de tout ce qui me manquait en Italie et que peut-être
j’allais chercher inconsciemment. Et puis l’Amérique centrale,
le Nicaragua en guerre… Je ne changerais ma vie contre aucune autre,
en me rappelant toutes les émotions ressenties là-bas. Et que
je continue à ressentir, en y retournant. Mais le temps, on le sait,
change tout… On vieillit, et aux ardeurs succèdent les intérêts
plus calmes mais pas moins profonds pour autant. Le premier symptôme
de la vieillesse est de croire que le passé a été meilleur
que le présent. Malheureusement, parfois, c’est vrai… Certainement,
le monde est beaucoup plus pourri aujourd’hui qu’il y a vingt ou
trente ans. Mais ce n’est pas fini…
«
Le cavalier qui parcourt les rues de Tinta suscite la curiosité des
notables espagnols, on l’observe avec un mépris évident,
d’autres le montrent d’un signe de tête et murmurent
des paroles vexantes : un Indien aussi bien vêtu, sur un destrier
de race, c’est un affront à leur lignage. L’homme
a les cheveux longs noir corbeau qui lui tombent dans le dos, il
porte une veste de cuir noir et des bottes, il porte sur la tête
un chapeau de feutre à larges bordes et sur la poitrine, ostentatoire,
un médaillon doré à l’effigie du dieu
soleil. Les traits du visage et la peau sombre sont indubitablement
ceux d’un quechua, mais le port est austère, l’expression
et le regard dénotent une fierté indomptable qui, à cette époque,
est une chose rare chez quelqu’un de sa race. Rare, et par-dessus
tout, dangereuse. Et il ne leur échappe pas la particularité la
plus importante : le sabre qui pend au flanc gauche.
Ce sera sûrement un cacique, pensent les péninsulaires
ennuyés, mais ceci ne justifie pas une telle attitude
: cacique ou non, un quechua doit tenir le regard baissé et
montrer du respect envers ceux qui appartiennent à la
race supérieure.
Nous sommes le quatre novembre 1780, et l’homme à cheval
se nomme José Gabriel Condorcanqui Tupac Amaru, fils
du cacique quechua de Surimana, Tangasuca et Pampamarca,
et de la métisse
Rosa Noguera Valenzuela, morte quand il avait seulement 3
ans. Il est le descendant direct du dernier Inca, Tupac Amaru
1er, souverain
du Pérou, qui guida l’extrême résistance
contre les envahisseurs, et il a maintenu vive la mémoire
des siens en en étudiant dès l’enfance
les légendes,
les traditions et les usages.»
(in Ribelli, Feltrinelli, 2001, pp. 147-148)

Un
symbole de protestation commercial
Artur
Górski
Traduction : Janine Bourlois
Mon école
primaire portait le nom d’Ernesto Che Guevara.
C’était une époque où la Pologne était
presque un pays communiste, et même si nous, écoliers,
ne savions pas grand-chose sur notre honoré patron, il
nous semblait évident qu’il devait s’agir
d’un
ouvrier fonctionnaire ou d’un secrétaire révolutionnaire
d’un pays lointain. Quoi qu’il en soit, il semblait être un symbole de tout
ce contre quoi s’insurgeaient les gens du “bloc de
l’Est” et
qu’ils rejetaient comme incompatible avec leurs besoins
et leurs souhaits propres.
Aujourd’hui, plusieurs années après la chute
du rideau de fer, Ernesto revient, mais dans un rôle tout à fait
différent. Il est de nouveau devenu un symbole, cette fois
du malaise devant la situation politique actuelle, de la critique
du capitalisme, de la consommation et de l’exploitation par
les employeurs. Ce qui est certain, c’est que le Che ne peut
guère paraître un symbole crédible. Les tee-shirts
et chemises à son effigie coûtent des sommes folles
et sont portés par des jeunes gens dont les parents peuvent
se permettre de satisfaire les caprices décadents de leurs
rejetons rebelles.
Très certainement, cet ami de Fidel Castro n’est pas
le patron de ceux à qui la nouvelle réalité n’a
rien apporté de meilleur, mais plutôt de ceux dont le
combat contre le capitalisme et la mondialisation ne va pas au-delà de
la mode. Supposons que les créateurs de mode proclament Charlie
Chaplin (également sympathisant du communisme) tout nouveau
symbole de protestation, le Che disparaîtrait de tous les tee-shirts
pour faire place au célèbre comique.
Ceux qui connaissent de près la misère de l’époque
nouvelle (et il y en a beaucoup) ne portent pas de chemises à la
mode. Ils cachent leur désespoir dans leurs appartements impayés
et attendent l’expulsion qui aura lieu tôt ou tard.

Lutte
des classes
Dominique
Manotti, auteur
-plus
d'infos-
Un thème finalement assez
peu abordé (me semble-t-il)
dans le roman noir, pourtant réputé pour être un
roman de "critique
sociale".
Il se
trouve que mon premier et mon dernier roman se déroulent
pendant des
grèves, en pleine "lutte de classe", le premier
en 1980, le dernier en 1996,
dans les deux cas très ancrés dans des conflits tout à fait
réels. Bonne
occasion de mesurer l'ampleur des changements intervenus dans
ce domaine en
France.
Dans
le premier roman, Sombre Sentier, les ouvriers
de la confection, dans
le quartier du Sentier, à Paris, des immigrés clandestins
font une grève
pour obtenir des papiers et des contrats de travail. A priori,
les
conditions ne semblent pas favorables : ce sont des travailleurs
dispersés
dans un véritable foisonnement d'ateliers minuscules, étant
clandestins, ils
n'ont aucun droit, et pas de tradition syndicale évidemment.
Leurs
véritables patrons, les grandes sociétés
donneuses d'ordres sont
inaccessibles. Et pourtant, ces travailleurs trouvent le
chemin pour
s'organiser, pour établir des ponts avec les organisations françaises,
pour
mener une lutte cohérente et forte sur plusieurs mois,
et finalement,
gagner. Gagner sur toute la ligne: Tous les ouvriers sont
régularisés.
La
solidarité ne s'est jamais démentie, qu'on
peut nommer aussi conscience de
classe.
Mon
dernier roman, qui paraîtra en septembre prochain, pas
encore de titre
bien définitif, se passe en Lorraine, en 1996, dans une de ces "usines
tournevis" érigées sur les ruines de la sidérurgie,
qui ont pompé les
subventions européennes avant de déménager ailleurs, à la
recherche de
nouveaux pactoles. Mouvement violent, presque convulsif,
qui débouche
sur
une défaite et une désintégration. La
Lorraine n'en finit pas de ne pas se
relever de la destruction de la sidérurgie, et les
organisations syndicales
non plus.
Le
passage d'un roman à l'autre, en accéléré,
me fait peur. Certes, les
romans n'expliquent pas, mais ils donnent à voir, et ce que
je vois là,
c'est une mécanique de mort sociale. J'espère
bien qu'Europolar aura quelques contributions plus optimistes.

Sans
pacte ni loi
Antagonisme
ouvrier aux Etats-Unis
Filippo
Manganaro
Odradek, 2004, pp. 312
Giovanni
Zucca
Trad. Kentaro Okuba
Espions
et trahisons, complots et délateurs, killer et cadavres...
Tous les personnages et toutes les situations d'un thriller sont
réunis. Et les émotions
aussi. Pourtant il ne s'agit pas d'un thriller. Pourtant c'est
vraiment arrivé et à la fin les morts ne se sont
pas relevés car ils étaient vraiment morts. Nous
parlons de Sans pacte ni loi, un essai intense,
suggestif et fascinant, de Filippo Manganaro, un jeune étudiant
combattif qui connaît
bien les USA. De cette connaissance, il a tiré ce livre,
dédié à la lutte ouvrière et politique
dans ce qui, selon la vulgate courante, est devenu le berceau
et le siège unique de la liberté et de la démocratie,
même d'exportation (là où l'Irak n'est, pour
le moment, que le dernier “client” en date sur une longue liste).
Les noms de Sacco et Vanzetti nous sont encore familiers, mais
peut-être que peu d'entre nous se souviennent de Big Bill
Hauywood, Eugène Debs, Franck Little ou Mother Jones,
même
si le nom de cette dernière, mythique et infatigable agitatrice
syndicaliste, survit comme en-tête d'un mensuel combatif
de la gauche américaine. Oui, parce qu'il y a aux USA
une gauche forte et active (même si elle est souvent victime
d'elle-même, de ses propres erreurs et de ses divisions
intestines), à l'époque
du capitalisme libéral le plus effréné et
sans règle et ce livre vient opportunément le rappeler.
Une démonstration convaincante, pour celui qui ne l'aurait
pas remarqué, que même aux USA la lutte des classes,
les ferments anarchistes, libertaires, socialistes et communistes
se sont diffusé et ont proliféré, à partir
de la seconde moitié du 19ème siècle, dans
le sillage des vagues de migration européenne vers ce
monde nouveau, entouré d'un halo mythique. Le pays où fuir
la “vieille” oppression européenne, un pays où refaire
sa vie, the land of plenty... Des espérances confrontées à la
réalité de la “nouvelle” oppression, dans laquelle
les grévistes et leurs demandes de conditions de vie et
de travail moins dures se trouvaient face aux bâtons et
aux fusils des milices financées par le patronat, de ces
robber barons dont les noms illustrent régulièrement
les musées, les institutions culturelles, etc. Ce livre
se souvient de quelle chair et de quel sang se sont nourries
ces fortunes. Du lynchage des syndicalistes aux opérations
clandestines et illégales montées par le FBI de
Hoover, obsédé par
le “péril rouge”. Des expéditions punitives des
Pinkerton (et ici apparaît aussi Dashiell Hammett, détective
de l'agence pendant un temps, à qui l'on aurait proposé d'éliminer,
contre compensation, le syndicaliste Franck Little ; Dash, apparemment,
refusa, mais quelqu'un d'autre fit la besogne) au malveillant
sénateur
Mc Carthy, dans une succession de grèves de masse et de
répressions toujours plus dures, l'auteur nous raconte
la destruction systématique, féroce, scientifique
de l'opposition de gauche américaine. Beaucoup se souviendront
encore des Black Panthers ou des Weathermen, peu, en revanche,
se rappellent qui étaient les “wobblies”, les Industrial
Workers of the World. De l'utopie au désenchantement,
nous pouvons dire avec l'auteur que “...l'histoire du mouvement
ouvrier américain continue(ait) à alterner d'importantes
conquêtes sociales et civiles avec d'indicibles bains de
sang.” (p. 138), dans un pays ou il y a des industriels qui peuvent “assumer
la moitié des travailleurs parce qu'ils tuent l'autre
moitié.” (p.
5). Une histoire de débats enflammés et de mobilisation
courageuse, d'ingénuité et d'infamie (ces dernières
devant presque toujours être imputées à la
même partie...), le long d'une route jonchée de
sang et d'injustices, dont les effets se font sentir encore aujourd'hui,
après avoir débordé “l'arrière-cour” de
l'Amérique latine, avec le triomphe de ce qui était
hier le “complexe militaro-industriel” et aujourd'hui le système
des corporations qui, en hommage au cruel dieu du Marché et à son
esprit saint, le Profit (auquel tant de forces de gauche se sont
pliées, ce qui en dit long sur l'état des choses...),
sont en train de privatiser tout ce qu'elles peuvent (y compris
la guerre) : aujourd'hui l'eau, demain qui sait l'air lui-même,
si on réussit à en sauver un peu de la pollution.
Pour cela, le minimum que nous devons à Filippo Manganaro,
outre une profonde reconnaissance, est de lire ce livre beau
et terrible, un antidote salutaire à la version courante
de la pensée unique néolibérale. Avec le
souhait, et l'espoir, que la lutte des classes ne soit pas seulement
un zombie chancelant.

Zorro,
l'histoire et l'anarchie
Giovanni Zucca
Traduction : Kentaro Okuba
“A comme archive, z
comme zoom, a comme anabaptistes, z comme zélotes”.
C'est par cette belle phrase subtilement énigmatique que commence
l'éditorial de présentation du premier numéro
de Zapruder sorti au milieu de l'année 2003.
Symboliquement baptisée du nom d'Abraham Zapruder, un “homme
quelconque” qui
le 23 novembre 1963, à Dallas, filma par hasard l'assassinat
du président John F. Kennedy, cette belle (par sa couverture
déjà) revue quadrimestrielle naît du débat
sur le projet Histoires en mouvement (devenu
le sous-titre de la revue elle-même) : un groupe nombreux d'historiens
et d'historiennes unis par l'intention de récupérer
un moyen de faire l'histoire et l'historiographie “autre”, alternatif,
qui conduit surtout à élargir le “débat sur
l'histoire du conflit social, entendue à trois cent soixante
degrés. Donc l'histoire de la conflictualité sociale
de a à z : du social au sens strict (classes et acteurs/actrices
sociaux) au social au sens large (et donc aussi le politique, le
culturel, le non public, etc.) ; [...] le “matériel” et l'”imaginaire”,
l'”utopie” et la “science”, la “fiction” et la “réalité”.
Le a de anarchie et le z de zorro.”
L'histoire non sophistiquée, donc ; rigoureuse et analytique,
légère sans légèreté, alignée,
mais sans sectarisme ; caractérisée par une langue
claire, lisible et surtout par un choix d'arguments vaste et original.
Conflictualité locale, antifascisme, massacres nazis, le fascisme
dans la science-fiction (n° 1) ; guerre entre histoire et mémoire,
Vichy, cinéma de guerre, fascisme réel et virtuel...
(n° 2) ; et puis travail et identité ouvrière,
fordisme et franquisme, archives historiques, colonisation.... jusqu'à l'espionnage
politique, protagoniste du n°7, contenant des articles sur le
mouvement de 77, et où l'on peut lire l'interwiew de Pino
Cacucci présente dans ce numéro d'Europolar. Riche
en critiques de livres, Zapruder est enrichie par un appareil
iconographique qui a souvent la force d'un article en soi ; comme
le s vieilles photos de la fusillade de jeunes abyssins par les Italiens
reproduites dans le n° 1. Seulement sept photos, mais glaçantes.
Pour celui qui a envie d'un approfondissement, pour
celui qui voudrait abattre le Palais d'Hiver des salons télévisés,
pour les esprits non reconciliés avec ce présent gris,
qui parfois s'assombrit (ou devrais-je dire devient noir),
Zapruder est
une lecture conseillée, utile et respectable.
Zapruder
- Histoires en mouvement
Revue
d'histoire de la conflictualité sociale
3 numéros par an d'environ 160 p.
l'un
Abonnement ordinaire :
25 € (Italie), 38 € (étranger)
www.storieinmovimento.org - info@storieinmovimento.org

|