le polar européen en ligne de mire
n°4 Février-Mars-Avril 2006

 

 

Le retour des morts-vivants
Luttes et Classes

Titus Engelschall, Politologue, Berlin
Traduction : Céline Chanclud

C'est le propre du fantôme : plus on essaie de l'exorciser et de conjurer son pouvoir, plus surprenant encore il apparaît. De nombreux avis de décès ont été rédigés au cours des luttes de classes et des luttes sociales, mais lorsqu'on levait son verre pour fêter ces morts encore toutes fraîches, les défunts ressuscitaient déjà. Dans le monde, des hommes s'unissent pour protester et s'opposer aux prétentions de la politique néolibérale. Qu'il s'agisse de la masse croissante des employés précaires des maquilas qui refusent d'être exploités ou des jeunes de banlieues qui se battent pour ne pas se voir déposséder de leur futur, les misérables du monde entier en ont assez de se soumettre apathiquement à leur destin et se réveillent d'un coma sociopolitique. Résultant des contradictions intransigeantes de la société capitaliste, ce phénomène de résistance fait ressurgir un acteur politique prétendument disparu qui aspire à un futur meilleur au-delà des comportements existants. Si l'horreur suscitée par le zombi se justifie par notre peur du revenant commercialisé qui dévore l'autre dans une soif de sang inconsciente, son successeur postmoderne, le clone, symbolise notre effroi face à l'indifférence du marché mondial, dans un monde apparemment insaisissable. Le clone est à la fois objet et sujet. C'est un multiple sans différence, un multiple sans ombre et conforme au marché. Le héros rebelle du roman noir fait en revanche référence au sujet, à l'acteur politique, qui, malgré de nombreuses lettres de condoléances, n'a pas abandonné et lutte encore pour les promesses civiles de justice et d'émancipation. Dans les romans noirs, le souvenir mélancolique de ces mondes disparus transparaît ; un temps où les hommes se révoltaient contre les exigences capitalistes. Cette mélancolie renferme un rêve dans lequel le cours de l'histoire aurait pris une tout autre direction renvoyant ainsi à une future émancipation possible.


Vies rebelles
Sortir du grand froid des années
quatre-vingts grâce à l’écriture

Interview de Pino Cacucci

par William Gambetta
Traduction : Kentaro Okuba

Tiré de la revue Zapruder

Histoires en mouvement, n°7, Mai/août 2005
Reproduit avec l’accord de la rédaction

« Il lui revint en mémoire l’histoire de Gaetano Bresci et il se demanda ce qui peut pousser un homme à sacrifier sa vie au nom de l’action exemplaire. Trois petites balles dans la poitrine du roi, un roi gentilhomme au point d’avoir donné une médaille au général Bava Beccarsi pour ses canonnades sur les insurgés… Quand Bresci pointa son revolver sur Umberto 1er, Jules recevait les galons de sergent. Il avait lu les détails dans les quotidiens, enfermé dans les toilettes pour ne pas se faire remarquer par les gradés et les espions. Bresci, moins d’une année plus tard, est bastonné à mort dans la cellule d’isolement où on l’avait enfermé. Un suicide selon la version officielle. Et que pouvait-il espérer d’autre ? Sa mission était depuis le début, une mission suicide. Quant aux rois, ils ont toujours leurs fils à qui passer le sceptre et le commandement des canons à pointer sur la foule. Rien n’avait vraiment changé en Italie, conclut Jules. Mais en définitive, y avait-il un mode concret pour changer quelque chose ? Elles servaient, peut-être, les bombes homicides d’un Emile Henry ou d’un Ravachol ? Si ce dernier, pour Jules, n’était qu’un pauvre fou, Henry apparaissait au contraire comme un intellectuel et un fin lettré, dont les parents avaient combattu dans la Commune, et qui était arrivé à la décision extrême de se procurer trois kilos de chlorate de potassium, un flacon de sodium et vingt bâtons de dynamite, après avoir constaté l’inutilité des paroles et des écrits contre la répression d’Etat. Mais les massacres de bourgeois et de policiers avaient offert au pouvoir l’occasion de suborner l’opinion publique et de lui faire consentir la promulgation de lois dignes des pires tyrannies, qui donnaient à la police et à la magistrature des pouvoirs illimités de persécution des "subversifs". »
(In ogni caso nessun remorso, Feltrinelli, 1994, pp. 93-94)

Né à Alessandria, dans le Piémont, en 1955 et élevé à Chiavari, en Ligurie, Pino Cacucci va habiter à Bologne au milieu des années soixante-dix, où il fréquente le DAMS et les mouvements d’opposition. Au début des années quatre-vingts, il séjourne longuement à l’étranger : d’abord à Paris, et Barcelone, puis au Mexique et en Amérique centrale. Ses premiers livres importants sont Outland Rock ((1988) et Puerto Escondido (1990) dont Gabriele Salvatores a tiré le film homonyme. A l’intense travail d’écrivain, il ajoute rapidement l’activité de traducteur et d’éditeur de volumes sur l’Amérique latine, et dans les années quatre-vingt-dix, il enrichit encore son écriture par son intérêt pour l’histoire, en publiant par exemple, Tina, en 1991 (une biographie de Tina Modotti), In ogni caso nessun rimorso (sur la bande à Bonnot, 1994), Demasiado Corazon (1999), Ribelli (2001), jusqu’au dernier Oltretorrente (2003). En 2005, toujours chez Feltrinelli, il a publié Nahua.

 

Beaucoup de ton travail de « raconteur d’histoires » consiste à faire émerger des figures de rebelles « dérangeants », oubliés ou mis à part de la rhétorique officielle. Je pense à la reconstruction des vies de Tina Modotti ou Jules Bonnot, ou au collage des expériences humaines de Ribelli !, ou au dernier Oltretorrente sur les barricades antifascistes de Parme… On dirait le fruit d’un engagement unique, toujours actif…

Ma passion pour l’histoire remonte à loin, je crois que depuis l’enfance, c’est l’unique discipline qui m’a intéressé à l’école. Mais, même dans les petites classes, j’ai toujours senti une sorte de décalage entre l’histoire « officielle » et l’histoire des personnes, des êtres humains, de tant de sans nom qui font vraiment l’histoire. Un exemple concret qui m’est resté imprimé tant il m’a impressionné alors : au cours élémentaire, on avait choisi un thème avec le titre La grande guerre dans les souvenirs du grand-père. Nés en 1955, nous avions presque tout un grand-père rescapé de ce carnage, qui était présenté pourtant, dans les livres, comme une splendide épopée, presque enchantée, pleine d’héroïsme, d’abnégation et de défense enthousiaste de la patrie. Ce fut une grande mésaventure…. Parce que j’ai eu la chance d’avoir un grand-père qui me racontait ses expériences, vieux paysan communiste libertaire, envoyé dans les tranchées à 17 ans (un « gars de 99 » comme l’indiquent encore quelques plaques de rues) et il racontait les soldats désespérés, fusillés parce qu’ils hésitaient à courir devant la mitraille, de généraux qui sortaient leur pistolet d’ordonnance et tiraient dans la tête des alpins qui avaient « manqué de respect », de bleus qui attendaient l’ordre de l’assaut pour tirer dans le dos de leurs officiers, et surtout de veillées pendant lesquelles les paysans italiens dialoguaient avec les paysans autrichiens et s’échangeaient des morceaux de pain ou des patates moitié pourries, et qui se demandaient pourquoi, le lendemain, ils devraient recommencer à se massacrer… Bien des années après seulement je trouverais des nouvelles, fragmentaires et peu approfondies, sur tant de cas de « fraternisation » entre ennemis qui bloquèrent parfois les offensives et les opérations de guerre. C’était les récits de mon grand-père et je les mis dans mon devoir. Ouvres-toi ciel… Il fut présenté par le professeur comme un exemple d’imagination pernicieuse, d’inventions qui offensaient la mère patrie, et ainsi de suite. Ce fut un choc, mais salutaire. Je savais que mon grand-père n’était pas un menteur. Et je commençais à apprendre qu’il y a une histoire des textes scolaires, embaumée et couverte de toiles d’araignées patriotardes, et puis l’histoire des êtres humains, profondément différente de l’ « officielle ». Puis… en écrivant, l’attraction vers les figures de rebelles, de perdants qui ne sont pas vaincus parce qu’ils n’ont pas perdu leur dignité, m’a conduit à chercher, à satisfaire la curiosité, le besoin de savoir ce que tentent, sentent, font, les amours, les haines, les frustrations, les joies et les désillusions qu’ont connus ces personnages qui, dans les textes de l’histoire embaumée, ne comparaissaient jamais ou cités comme des exclus, des marginaux, voire des aventuriers factieux ou de pauvres illuminés sans espoir…Peut-être est-ce l’ostracisme, le non-dit, l’ignorance voulue, qui m’a poussé à vouloir en savoir davantage. Au fond, c’est comme ça qu’est née ma passion pour Tina Modotti, qui ne s’est certainement pas épuisée avec l’écriture de deux livres, à tel point que, à chaque nouvelle édition, je rajoute quelque chose que j’ai découvert entre-temps.

 

Dans tes livres – soit ceux de caractère historique soit ceux qui se déroulent dans le présent ou dans un passé récent – émerge souvent une exigence de raconter les racines les plus profondes des protagonistes et de leur environnement social et culturel… Quelle importance accordes-tu à la dimension historique quand tu écris ?

La dimension historique est fondamentale pour comprendre les motivations qui ont poussé certains personnages – c’est-à-dire les protagonistes des histoires que j’ai plaisir à raconter – à accomplir des choix déterminés. Sans la reconstruction de l’environnement, du climat politique et social, des événements de portée contemporaine, une existence humaine resterait reléguée à la chronique nue, un peu semblable aux journaux télés qui décortiquent le dernier événement politique sans se demander ce qui a pu l’induire. La vie humaine – et politique – d’un Jules Bonot, sans raconter ce que fut l’autre face de la Belle Epoque, la misère des ouvriers et des mineurs, les charges à coups de sabre et les fusillades contre les grévistes, le fichage des travailleurs « subversifs » condamnés ainsi à rester au chômage, les intolérables humiliations quotidiennes, les peines et la répression, sans tout ceci, Bonnot reste relégué dans un musée de criminologie, privé de la charge de sensibilité humaine qui le conduisit à devenir l’ennemi public numéro un dans une France apparemment jouisseuse et écervelée. De même, quel sens cela aurait-il de raconter les entreprises de Silvio Corbari sans exhumer les divisions internes de la Résistance, de la « raison du parti » qui frustrait souvent l’ardeur d’un grand nombre… C’est vrai, parfois fouiller dans la mémoire provoque des déplaisirs, comme ce fut le cas avec les choses que j’ai écrites sur Tina Modotti, qui ont provoqué des réactions variées et incessantes de la part de ceux qui voudraient en conserver la mémoire d’une héroïne de la révolution, de qui sait quelle révolution, je ne sais… L’image limpide d’une femme pleine de passion et de pureté, sans l’époque de cannibalisme dans laquelle elle vécut, et qui nous a laissé en héritage bien des mystères insolubles, plus de doutes que de certitudes, au sujet de son existence. En somme, tenter de recréer la dimension historique et irrécusable, sans laquelle autrement tout resterait en surface, sans épaisseur, en traits inexplicables.

 

Dans quelques romans et récits, il me semble que la confrontation entre les études historiques et la documentation archivistique est particulièrement soignée, mais quels sont les aspects d’un document, d’un portrait ou d’un lieu qui t’attirent principalement ?

Peut-être ceux qui passent inaperçus sur le moment, ceux qui s’accomplissent sans avertissement et qui suscitent des curiosités nouvelles, des motivations nouvelles pour aller plus au fond. Par exemple, les fiches des Hardis du peuple de Parme qui ont été réalisées par des questeurs obscurs, peut-être à l’aide d’informateurs occasionnels, et qui relues aujourd’hui nous donnent un portrait involontaire - de la part de ceux qui écrivaient alors – des habitudes quotidiennes, des fréquentations, aidant ainsi à reconstruire un cadre d’ensemble. Ou alors, autre exemple récent, un ami qui faisait des recherches pour d’autres motifs, m’a signalé une note de la Questure d’Udine qui signalait une Tina Modotti adolescente « se livrant à la prostitution clandestine »… Par pitié, ceci ne présente aucun prurit morbide, mais ces deux lignes-là m’ont fait penser à un passage du journal de Weston que j’avais écarté une première fois sans réfléchir, dans lequel il écrivait que Tina « avait vendu son corps aux riches » à cause de la misère, pour survivre… Il se référait peut-être à des confidences faites par Tina sur son adolescence de faim et de privations ? Qui sait, mais l’information de la police rouvre le débat d’abord clos. Et ainsi dans plusieurs cas. Les lieux, aussi, me fascinent énormément. Je cherche toujours à aller sur les lieux qui ont « assisté » à certaines existences, qui ont « vu » la vie des personnages dont je fais le récit… Parfois je crains de le faire dans un esprit romantique un peu insensé, m’illusionnant sur le fait qu’une maison, une rue, une ville peuvent me transmettre les sensations d’un vécu lointain, mais en même temps, il y a une motivation rationnelle dans ce désir de retourner sur les lieux qui furent les scènes des faits et des existences, parce que même les mutation subites racontent quelque chose, ou plus exactement, voir les lieux m’aide à recréer l’ambiance, et ceci pour moi est toujours très important, parce que cela me plait de « mettre en scène » à chaque fois les personnages, avec les gestes, les actions, les dialogues, et il serait absurde de les faire évoluer dans des lieux que je ne connais pas…

 

Tu commences à écrire à la fin des années soixante-dix, après avoir participé au mouvement de 1977 à Bologne… Quelle importance a eu cette expérience dans ton travail ?

Une importance absolue. Quand les feux se sont éteints – ceux de la rue comme ceux de l’âme – une génération coupable d’un « excès de sensibilité » s’est dispersée dans le reflux, la répression, la fournaise de la lutte armée ou le suicide – direct ou par héroïne, peu importe au fond, même le choix du pistolet fut un suicide plus ou moins rapide – . A ce moment, habitué comme j’étais à vivre sur la place, dans la rue, collectivement, quand la glaciation a commencé dehors, je me suis retrouvé enfermé dans une maison et j’ai commencé à écrire… Une fuite salutaire. Ce n’est pas un hasard si tant de personnes de ma génération ont commencé à écrire vraiment à la fin des années soixante-dix, nous éprouvions presque le besoin de continuer à vivre dans l’imaginaire – dans l’écriture – une réalité qui s’était fragmentée, détruite, consumée. Il m’est arrivé de mettre en pratique, d’une certaine manière, ce que dit mon ami Sepulveda : vis d’abord, et ensuite écris. Ainsi, quel sens cela aurait-il de raconter si tu n’as pas fait d’expériences ? Moi, dans ma jeunesse, j’ai participé à une saison de grande rébellion, et puis, pour éviter soit une fin épouvantable, soit une épouvante sans fin, je me suis mis à raconter les rebelles… Mais les vieux. Parce que je crois que c’est mieux de parler d’autres rebelles, plutôt que ceux que l’on connaît… Nous sommes trop impliqués, et il faut un peu de distance avec les événements pour les raconter. Aujourd’hui j’éprouve souvent de la désillusion quand quelqu’un essaie de le faire – dans un livre ou dans un film -, parce que, immanquablement, il s’arrête à la surface et il ne réussit pas à faire revivre surtout le climat de joie, d’ironie et d’autodérision qui nous animait (parce que nous nous sommes même amusés, et beaucoup : se moquer du pouvoir et des « bien-pensants » était la raison première de notre action, pendant que d’autres fantasmaient sur une irréelle « prise de pouvoir » qui se serait transformée en cauchemar), alors qu’apparaît presque toujours le désespoir, le triste choix destructif que trop souvent nous avons en quelque sorte porté, sans qu’il nous appartienne.

 

Et au contraire, quelle fut celle de tes longs voyages au Mexique et en Amérique centrale ?

Ecrire et voyager m’ont sauvé la vie. Je ne sais ce que j’aurais fait, si j’étais resté et sans écrire. Des coups de têtes dans les murs, probablement, les murs métaphoriques et concrets… Je ne sais pas, mais je sens que ça se serait passé comme ça. Au début des années quatre-vingts, je voyais tout en noir, même pire, je voyais tout gris, je ne supportais plus l’Italie, j’avais l’impression de survivre dans une ère glaciaire, après ce que j’avais éprouvé… Les passions nous tenaient en vie, le cynisme des années quatre-vingts me tuait. Ainsi, j’ai commencé d’abord à écrire, mais la solitude était terrible, le comptage des morts et des emprisonnés et des repentis et des cannibales était devenu insupportable, tout comme les visages arrogants des vainqueurs, et donc je suis parti. J’ai erré sans but, sans savoir ce que je cherchais, mais en sachant ce que je fuyais. Le Mexique fut un hasard, une chance, parce que je sens qu’il m’a réappris « à être dans le monde ». Il m’a aussi contraint à remettre en ordre ma tête, car le Mexique sait être impitoyable, mais salutaire, dans mon cas. Quand je dis « Mexique », je me réfère à ses habitants, aux personnes rencontrées et connues au long du chemin, à la leçon de dignité que j’en ai toujours tirée, aux racines profondes et à l’amour pour sa propre mémoire, en somme, beaucoup de tout ce qui me manquait en Italie et que peut-être j’allais chercher inconsciemment. Et puis l’Amérique centrale, le Nicaragua en guerre… Je ne changerais ma vie contre aucune autre, en me rappelant toutes les émotions ressenties là-bas. Et que je continue à ressentir, en y retournant. Mais le temps, on le sait, change tout… On vieillit, et aux ardeurs succèdent les intérêts plus calmes mais pas moins profonds pour autant. Le premier symptôme de la vieillesse est de croire que le passé a été meilleur que le présent. Malheureusement, parfois, c’est vrai… Certainement, le monde est beaucoup plus pourri aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans. Mais ce n’est pas fini…

 

« Le cavalier qui parcourt les rues de Tinta suscite la curiosité des notables espagnols, on l’observe avec un mépris évident, d’autres le montrent d’un signe de tête et murmurent des paroles vexantes : un Indien aussi bien vêtu, sur un destrier de race, c’est un affront à leur lignage. L’homme a les cheveux longs noir corbeau qui lui tombent dans le dos, il porte une veste de cuir noir et des bottes, il porte sur la tête un chapeau de feutre à larges bordes et sur la poitrine, ostentatoire, un médaillon doré à l’effigie du dieu soleil. Les traits du visage et la peau sombre sont indubitablement ceux d’un quechua, mais le port est austère, l’expression et le regard dénotent une fierté indomptable qui, à cette époque, est une chose rare chez quelqu’un de sa race. Rare, et par-dessus tout, dangereuse. Et il ne leur échappe pas la particularité la plus importante : le sabre qui pend au flanc gauche.
Ce sera sûrement un cacique, pensent les péninsulaires ennuyés, mais ceci ne justifie pas une telle attitude : cacique ou non, un quechua doit tenir le regard baissé et montrer du respect envers ceux qui appartiennent à la race supérieure. Nous sommes le quatre novembre 1780, et l’homme à cheval se nomme José Gabriel Condorcanqui Tupac Amaru, fils du cacique quechua de Surimana, Tangasuca et Pampamarca, et de la métisse Rosa Noguera Valenzuela, morte quand il avait seulement 3 ans. Il est le descendant direct du dernier Inca, Tupac Amaru 1er, souverain du Pérou, qui guida l’extrême résistance contre les envahisseurs, et il a maintenu vive la mémoire des siens en en étudiant dès l’enfance les légendes, les traditions et les usages.»

(in Ribelli, Feltrinelli, 2001, pp. 147-148)


Un symbole de protestation commercial

Artur Górski
Traduction : Janine Bourlois

Mon école primaire portait le nom d’Ernesto Che Guevara. C’était une époque où la Pologne était presque un pays communiste, et même si nous, écoliers, ne savions pas grand-chose sur notre honoré patron, il nous semblait évident qu’il devait s’agir d’un ouvrier fonctionnaire ou d’un secrétaire révolutionnaire d’un pays lointain. Quoi qu’il en soit, il semblait être un symbole de tout ce contre quoi s’insurgeaient les gens du “bloc de l’Est” et qu’ils rejetaient comme incompatible avec leurs besoins et leurs souhaits propres.

Aujourd’hui, plusieurs années après la chute du rideau de fer, Ernesto revient, mais dans un rôle tout à fait différent. Il est de nouveau devenu un symbole, cette fois du malaise devant la situation politique actuelle, de la critique du capitalisme, de la consommation et de l’exploitation par les employeurs. Ce qui est certain, c’est que le Che ne peut guère paraître un symbole crédible. Les tee-shirts et chemises à son effigie coûtent des sommes folles et sont portés par des jeunes gens dont les parents peuvent se permettre de satisfaire les caprices décadents de leurs rejetons rebelles.
Très certainement, cet ami de Fidel Castro n’est pas le patron de ceux à qui la nouvelle réalité n’a rien apporté de meilleur, mais plutôt de ceux dont le combat contre le capitalisme et la mondialisation ne va pas au-delà de la mode. Supposons que les créateurs de mode proclament Charlie Chaplin (également sympathisant du communisme) tout nouveau symbole de protestation, le Che disparaîtrait de tous les tee-shirts pour faire place au célèbre comique.

Ceux qui connaissent de près la misère de l’époque nouvelle (et il y en a beaucoup) ne portent pas de chemises à la mode. Ils cachent leur désespoir dans leurs appartements impayés et attendent l’expulsion qui aura lieu tôt ou tard.


Lutte des classes

Dominique Manotti, auteur
-plus d'infos-

Un thème finalement assez peu abordé (me semble-t-il) dans le roman noir, pourtant réputé pour être un roman de "critique sociale".

Il se trouve que mon premier et mon dernier roman se déroulent pendant des grèves, en pleine "lutte de classe", le premier en 1980, le dernier en 1996, dans les deux cas très ancrés dans des conflits tout à fait réels. Bonne occasion de mesurer l'ampleur des changements intervenus dans ce domaine en France.

Dans le premier roman, Sombre Sentier, les ouvriers de la confection, dans le quartier du Sentier, à Paris, des immigrés clandestins font une grève pour obtenir des papiers et des contrats de travail. A priori, les conditions ne semblent pas favorables : ce sont des travailleurs dispersés dans un véritable foisonnement d'ateliers minuscules, étant clandestins, ils n'ont aucun droit, et pas de tradition syndicale évidemment. Leurs véritables patrons, les grandes sociétés donneuses d'ordres sont inaccessibles. Et pourtant, ces travailleurs trouvent le chemin pour s'organiser, pour établir des ponts avec les organisations françaises, pour mener une lutte cohérente et forte sur plusieurs mois, et finalement, gagner. Gagner sur toute la ligne: Tous les ouvriers sont régularisés. La solidarité ne s'est jamais démentie, qu'on peut nommer aussi conscience de classe.

Mon dernier roman, qui paraîtra en septembre prochain, pas encore de titre bien définitif, se passe en Lorraine, en 1996, dans une de ces "usines tournevis" érigées sur les ruines de la sidérurgie, qui ont pompé les subventions européennes avant de déménager ailleurs, à la recherche de nouveaux pactoles. Mouvement violent, presque convulsif, qui débouche sur une défaite et une désintégration. La Lorraine n'en finit pas de ne pas se relever de la destruction de la sidérurgie, et les organisations syndicales non plus.

Le passage d'un roman à l'autre, en accéléré, me fait peur. Certes, les romans n'expliquent pas, mais ils donnent à voir, et ce que je vois là, c'est une mécanique de mort sociale. J'espère bien qu'Europolar aura quelques contributions plus optimistes.


Sans pacte ni loi
Antagonisme ouvrier aux Etats-Unis

Filippo Manganaro

Odradek, 2004, pp. 312

Giovanni Zucca
Trad. Kentaro Okuba

Espions et trahisons, complots et délateurs, killer et cadavres... Tous les personnages et toutes les situations d'un thriller sont réunis. Et les émotions aussi. Pourtant il ne s'agit pas d'un thriller. Pourtant c'est vraiment arrivé et à la fin les morts ne se sont pas relevés car ils étaient vraiment morts. Nous parlons de Sans pacte ni loi, un essai intense, suggestif et fascinant, de Filippo Manganaro, un jeune étudiant combattif qui connaît bien les USA. De cette connaissance, il a tiré ce livre, dédié à la lutte ouvrière et politique dans ce qui, selon la vulgate courante, est devenu le berceau et le siège unique de la liberté et de la démocratie, même d'exportation (là où l'Irak n'est, pour le moment, que le dernier “client” en date sur une longue liste). Les noms de Sacco et Vanzetti nous sont encore familiers, mais peut-être que peu d'entre nous se souviennent de Big Bill Hauywood, Eugène Debs, Franck Little ou Mother Jones, même si le nom de cette dernière, mythique et infatigable agitatrice syndicaliste, survit comme en-tête d'un mensuel combatif de la gauche américaine. Oui, parce qu'il y a aux USA une gauche forte et active (même si elle est souvent victime d'elle-même, de ses propres erreurs et de ses divisions intestines), à l'époque du capitalisme libéral le plus effréné et sans règle et ce livre vient opportunément le rappeler. Une démonstration convaincante, pour celui qui ne l'aurait pas remarqué, que même aux USA la lutte des classes, les ferments anarchistes, libertaires, socialistes et communistes se sont diffusé et ont proliféré, à partir de la seconde moitié du 19ème siècle, dans le sillage des vagues de migration européenne vers ce monde nouveau, entouré d'un halo mythique. Le pays où fuir la “vieille” oppression européenne, un pays où refaire sa vie, the land of plenty... Des espérances confrontées à la réalité de la “nouvelle” oppression, dans laquelle les grévistes et leurs demandes de conditions de vie et de travail moins dures se trouvaient face aux bâtons et aux fusils des milices financées par le patronat, de ces robber barons dont les noms illustrent régulièrement les musées, les institutions culturelles, etc. Ce livre se souvient de quelle chair et de quel sang se sont nourries ces fortunes. Du lynchage des syndicalistes aux opérations clandestines et illégales montées par le FBI de Hoover, obsédé par le “péril rouge”. Des expéditions punitives des Pinkerton (et ici apparaît aussi Dashiell Hammett, détective de l'agence pendant un temps, à qui l'on aurait proposé d'éliminer, contre compensation, le syndicaliste Franck Little ; Dash, apparemment, refusa, mais quelqu'un d'autre fit la besogne) au malveillant sénateur Mc Carthy, dans une succession de grèves de masse et de répressions toujours plus dures, l'auteur nous raconte la destruction systématique, féroce, scientifique de l'opposition de gauche américaine. Beaucoup se souviendront encore des Black Panthers ou des Weathermen, peu, en revanche, se rappellent qui étaient les “wobblies”, les Industrial Workers of the World. De l'utopie au désenchantement, nous pouvons dire avec l'auteur que “...l'histoire du mouvement ouvrier américain continue(ait) à alterner d'importantes conquêtes sociales et civiles avec d'indicibles bains de sang.” (p. 138), dans un pays ou il y a des industriels qui peuvent “assumer la moitié des travailleurs parce qu'ils tuent l'autre moitié.” (p. 5). Une histoire de débats enflammés et de mobilisation courageuse, d'ingénuité et d'infamie (ces dernières devant presque toujours être imputées à la même partie...), le long d'une route jonchée de sang et d'injustices, dont les effets se font sentir encore aujourd'hui, après avoir débordé “l'arrière-cour” de l'Amérique latine, avec le triomphe de ce qui était hier le “complexe militaro-industriel” et aujourd'hui le système des corporations qui, en hommage au cruel dieu du Marché et à son esprit saint, le Profit (auquel tant de forces de gauche se sont pliées, ce qui en dit long sur l'état des choses...), sont en train de privatiser tout ce qu'elles peuvent (y compris la guerre) : aujourd'hui l'eau, demain qui sait l'air lui-même, si on réussit à en sauver un peu de la pollution. Pour cela, le minimum que nous devons à Filippo Manganaro, outre une profonde reconnaissance, est de lire ce livre beau et terrible, un antidote salutaire à la version courante de la pensée unique néolibérale. Avec le souhait, et l'espoir, que la lutte des classes ne soit pas seulement un zombie chancelant.


Zorro, l'histoire et l'anarchie

Giovanni Zucca
Traduction : Kentaro Okuba

“A comme archive, z comme zoom, a comme anabaptistes, z comme zélotes”. C'est par cette belle phrase subtilement énigmatique que commence l'éditorial de présentation du premier numéro de Zapruder sorti au milieu de l'année 2003. Symboliquement baptisée du nom d'Abraham Zapruder, un “homme quelconque” qui le 23 novembre 1963, à Dallas, filma par hasard l'assassinat du président John F. Kennedy, cette belle (par sa couverture déjà) revue quadrimestrielle naît du débat sur le projet Histoires en mouvement (devenu le sous-titre de la revue elle-même) : un groupe nombreux d'historiens et d'historiennes unis par l'intention de récupérer un moyen de faire l'histoire et l'historiographie “autre”, alternatif, qui conduit surtout à élargir le “débat sur l'histoire du conflit social, entendue à trois cent soixante degrés. Donc l'histoire de la conflictualité sociale de a à z : du social au sens strict (classes et acteurs/actrices sociaux) au social au sens large (et donc aussi le politique, le culturel, le non public, etc.) ; [...] le “matériel” et l'”imaginaire”, l'”utopie” et la “science”, la “fiction” et la “réalité”. Le a de anarchie et le z de zorro.”

L'histoire non sophistiquée, donc ; rigoureuse et analytique, légère sans légèreté, alignée, mais sans sectarisme ; caractérisée par une langue claire, lisible et surtout par un choix d'arguments vaste et original. Conflictualité locale, antifascisme, massacres nazis, le fascisme dans la science-fiction (n° 1) ; guerre entre histoire et mémoire, Vichy, cinéma de guerre, fascisme réel et virtuel... (n° 2) ; et puis travail et identité ouvrière, fordisme et franquisme, archives historiques, colonisation.... jusqu'à l'espionnage politique, protagoniste du n°7, contenant des articles sur le mouvement de 77, et où l'on peut lire l'interwiew de Pino Cacucci présente dans ce numéro d'Europolar. Riche en critiques de livres, Zapruder est enrichie par un appareil iconographique qui a souvent la force d'un article en soi ; comme le s vieilles photos de la fusillade de jeunes abyssins par les Italiens reproduites dans le n° 1. Seulement sept photos, mais glaçantes.

Pour celui qui a envie d'un approfondissement, pour celui qui voudrait abattre le Palais d'Hiver des salons télévisés, pour les esprits non reconciliés avec ce présent gris, qui parfois s'assombrit (ou devrais-je dire devient noir), Zapruder est une lecture conseillée, utile et respectable.

Zapruder - Histoires en mouvement

Revue d'histoire de la conflictualité sociale
3 numéros par an d'environ 160 p. l'un

Abonnement ordinaire : 25 € (Italie), 38 € (étranger)

www.storieinmovimento.org - info@storieinmovimento.org

 


powered by FreeFind

© 2005 europolar
Accueil | Edito | Rédaction | Traducteurs | Archives | Liens | Webmaster | Plan du site | Webmaster : Emma