En
matière de roman policier, le héros d'Eric Ambler
constitue vraisemblablement le protagoniste typique des intrigues
historico-politiques. Un héros qui sans le vouloir se voit
contraint de prendre position, bon gré, mal gré, dans
les rouages d'affaires politiques. Dans les classiques d'Ambler des
années 30 et 40, le politique touche, certes, au privé,
sous forme de survie existentielle, mais sans jamais faire intervenir
l'histoire de famille.
Il en va autrement pour les nouveaux
romans policiers. Lorsque l'Histoire refait surface, elle est avant
tout reliée au thème
de la famille, comme on peut le constater dans Meurtre
pour mémoire de Didier Daeninckx, un des classiques du genre. On y reconnaît
là les prémices d'un tel mouvement. Dans ce roman,
Bernard Thiraud effectue des recherches sur son père historien.
Celui-ci a été assassiné par la Police , après
avoir assisté par hasard aux manifestations parisiennes contre
la guerre d'Algérie en 1961. Toutefois, chez Daeninckx, le
passé ne sera pas élucidé par ce fils féru
d'histoire, personnage directement concerné par l'intrigue :
il s'en débarrasse en le faisant assassiner. L'enquête
sera menée par un fonctionnaire de la Police judiciaire qui
reviendra sur un chapitre occulté de l'histoire de la Police
française.
Un autre exemple chez Christian v.
Ditfurth. Dans son roman Mann ohne Makel,
le héros, un historien nommé Stachelmann,
travaille sur le thème du national-socialisme et peine à obtenir
son habilitation. Par l'intermédiaire d'un ami policier, il
participe à une enquête, qui le conduit sur les traces
de l'aryanisation de biens immobiliers à Hambourg. Cependant,
pour écrire un roman policier aussi captivant, Ditfurth ne
se contente pas de faire appel aux connaissances historiques du héros
et à ses techniques professionnelles de recherche. Stachelmann
apprend en effet bien plus de choses au hasard de son investigation ;
sur son père pour commencer qui, lui aussi, a un passé national-socialiste.
Il devient ainsi impossible à l'enquêteur de se dérober
au passé.
Dans le roman Das Kindermädchen d'Elisabeth
Herrmann, les profiteurs de l'aryanisation et de la politique raciale
nationale-socialiste n'habitent pas le quartier résidentiel
de la Hamburger Elbchaussee, mais une villa Art nouveau située
dans la banlieue de Grunewald à Berlin.
L'avocat Joachim Vernau va bientôt
se marier avec la sénatrice
berlinoise Sigrun Zernikow, qui se consacre entièrement à son
ascension politique. Il n'a pas à se plaindre de sa situation
financière : Joachim Vernau roule en Porsche et sera bientôt
associé au cabinet familial, selon les voux de son beau-père,
Utz von Zernikow. Dès le début, il apparaît très
clairement que quelque chose ne tourne pas rond entre le narrateur
Joachim et Sigrun : « On passe plus de temps ensemble à se
laver les dents qu'à faire l'amour ». Et il n'est
pas étonnant que cela parvienne aux oreilles de journalistes
avides de nouvelles à sensation. Dans le roman Das
Kindermädchen, la grande roue de l'Histoire amorcera
la fin de la relation entre Vernau et Sigrun : Vernau reprend le
dossier d'une affaire d'héritage
concernant une propriété immobilière de Berlin
Est qui en 1933 passa aux mains d'une famille proche des Zernikow.
Les anciens propriétaires, une famille juive, peuvent avoir
droit à une indemnisation selon les accords passés
avec la Jewish Claims Conference. Mais un jour, une Russe d'un certain âge,
prénommée Olga, surgit dans le jardin des Zernikow.
Elle souhaite que Utz von Zernikow signe un document rédigé en
cyrillique. Il refuse et le papier atterrit dans la corbeille à papier.
Vernau l'y repêche et quelque temps plus tard, ce sera le cadavre
de la Russe qui sera repêché par la Police berlinoise
dans le Landwehrkanal.
Qui se cache derrière le nom de Natalja Tscherednitschenkowa
prononcé par Olga lors de sa visite ? Vernau faxe le
document à une ex-camarade d'étude, Marie-Louise qui
connaît le russe. Mais elle peine à trouver des informations
sur Sigrun Zernikow. C'est évident, la mise au jour du passé des
Zenikows n'arrive pas au bon moment : Sigrun est très
soucieuse de sa carrière et de sa réputation, son père
s'affuble d'un passé irréprochable et la grand-mère,
qui se nomme « Femme libre de Zernikow », tient
les rennes de l'affaire familiale du fond de son fauteuil roulant.
Elle ne cache pas son aversion pour Joachim Vernau, bien trop bourgeois à son
goût et qui, par-dessus tout, n'a pas fait son service militaire.
Cependant, Vernau avec l'aide de Marie-Louise
fera la lumière
sur cette histoire. Le cabinet d'avocat de cette dernière
a des allures de communauté de gauche. Natalja est en effet
l'une des 160 000 travailleuses forcées venues de Pologne
et d'Ukraine, qui depuis 1942 se voyaient contraintes de trimer au
service de familles nombreuses, de parents et de connaissances des
hauts fonctionnaires du NSDAP. Utz von Zernikow était certain,
60 ans après, que son ancienne nounou était morte.
Il possédait même un rapport faisant état de
son exécution.
La journaliste berlinoise Elisabeth
Herrmann a effectué une
recherche de longue haleine pour écrire ce roman. Lorsque
la question du dédommagement des travailleuses forcées
et de la création d'un fonds d'aide allemand fit l'objet d'un
débat en Allemagne, à la fin des années 90,
le quotidien Berliner Tageszeitung reçut des courriers de
Berlinois âgés qui se souvenaient de bonnes d'enfants
contraintes à travailler pour des ménages privés.
Herrmann contacta une association berlinoise (www.kontakte-kontakty.de)
qui s'intéresse au sort de ces anciennes travailleuses et
partit pour l'Ukraine afin de se confronter aux différents
témoignages de ces femmes déportées de force
en Allemagne. Le roman attire l'attention sur le destin de ces jeunes
filles et de ces femmes oubliées dans la discussion sur les
profiteurs du travail forcé. Aujourd'hui encore, elles se
heurtent à de nombreux obstacles administratifs lorsqu'il
s'agit de faire reconnaître leur travail et d'obtenir une réparation
financière. Il est important qu'Herrmann présente ces
faits sans consternation aucune : on pourrait presque avoir l'impression
d'assister, en Allemagne, à l'avènement d'une nouvelle
objectivité sur le thème du dédommagement des
injustices perpétrées par les nationaux-socialistes.
Justement, en raison de cette nouvelle
prise de position, on peut se demander pourquoi la famille Zernikow
n'a pas tout simplement accepté les revendications de son ancienne bonne, si celle-ci
devait être encore en vie. Il apparaît alors que les
membres de la famille veulent cacher les raisons de leur fortune.
Même si dans une critique de roman policier, on ne doit pas
dévoiler la chute de l'histoire, il faut tout de même
mentionner la construction de l'intrique, peu innovatrice :
la famille a réalisé sa fortune avec des oeuvres d'art
volées sous le régime nazi. Mais l'auteur nous offre
un final explosif avec une chasse poursuite, des fusillades et une épreuve
de force.
Elisabeth Herrmann a bien traduit le
monde insaisissable et prétentieux
des avocats de Berlin Ouest ainsi que la banalité des campagnes électorales
auxquelles Sigrun sacrifie sa vie privée et sa vie de famille.
Le roman d'Herrmann n'est pas seulement un roman policier mais aussi
un roman sur l'amour et sur la famille. Aussi s'agit-il moins d'un
roman de société que d'un reportage sur la noblesse
de la banlieue berlinoise. Lorsque Vernau doit s'occuper de sa mère
flétrie qui l'accueillera à la fin du roman, les puristes
du genre penseront que cet intérêt pour le thème
de la famille va trop loin. Elisabeth Herrmann évolue sur
un terrain maîtrisé lorsqu'elle décrit l'élite
financière, politique et noble de Berlin. Cela semble être
moins le cas pour l'univers de la gauche représenté par
Vernau et son ex-camarade Marie-Louise, qui est bien entendu présent
mais n'est abordé qu'en surface. Les recherches sur le passé de
la famille Zernikow conduiront, certes, Vernau à mettre en
jeu sa Porsche ainsi que sa position sociale. Il reste toutefois
prisonnier des valeurs centrales de ce monde dans lequel le concept
d'économie sociale de marché est considéré comme
une invention de révolutionnaires : Herrmann décrit
avec beaucoup d'humour Vernau tourmentant, comme il se doit, son
jeune stagiaire. Ainsi, seul un travail intense sur soi-même
permet l'engagement politique et l'avènement d'une conscience
historique.
Dans ce roman, un des protagonistes
dit : "Le Bien et le Mal.
On peut jeter autant de terre dessus et les enterrer très
profondément, ils remonteront toujours à la surface".
Une banalité, peut-être. Cela ne concerne pas seulement
le passé mais aussi les personnages de ce roman, et c'est
un des nombreux éléments brillamment rendus par l'auteur.
Le lecteur détective peut bien essayer de résoudre
l'énigme, les remous des enquêtes parcourant ce roman
policier lui laisseront à peine assez de temps pour penser
au dénouement.
En décembre 2005, le roman d'Elisabeth Herrmann Das
Kindermädchen figurait à la première place sur la liste des best-sellers
choisis par KrimiWelt, un collectif
de critiques de roman policier de langue allemande fondé sur l'initiative du quotidien Die
Welt, ARTE et nordwest
radio.