Le polar européen en ligne de mire
n°5 Mai-Juin-Juillet 2006/07

 

L'ombre du délire
La troisième enquête de Stachelmann

Christian v. Ditfurth
Traduction : Céline Chanclud

Vous trouverez des informations en allemand
sur ce livre à l'adresse suivante : www.stachelmann.de

 

* * *

Things they do look awful cold
I hope I die before I get old
Talkin' 'bout my generation

 

1.

Ils sortirent de la maison située au 25 de la rue Kettengasse. Trois d'entre eux se tenaient par les bras, un autre partit devant, en direction d'une coccinelle Volkswagen garée dans le coin, rue Unteren Faulen Pelz, contre le mur de la prison. La pleine lune rayonnait au-dessus d'eux, derrière les barbelés.

Ils demeuraient silencieux. L'homme qui avançait entouré de près par les deux autres semblait indigné. Il tourna la tête à deux ou trois reprises, comme s'il voulait rester. De longues boucles brunes lui tombaient alors sur le visage et il secouait la tête pour y voir quelque chose. Il avait l'air de dire non, sans se braquer pour autant.

Ils durent tous monter côté conducteur, le véhicule étant garé tout près du mur. L'homme qui était parti devant, rabattit le fauteuil du conducteur vers l'avant, puis l'un des deux individus qui tenaient l'homme aux longs cheveux se glissa sur la banquette arrière. Il portait une longue barbe rousse. Les deux autres poussèrent le chevelu à l'intérieur de la voiture puis le deuxième homme qui l'avait tenu par le bras se faufila à côté de lui. Il avait un visage grêle au menton proéminent. « Qu'est ça veut dire », dit l'homme aux longs cheveux, d'un ton qui laissait percer l'incrédulité.

Ils avaient sonné à l'appartement du rez-de-chaussée et l'avaient entraîné dehors sitôt qu'il avait ouvert la porte. Comment avaient-ils su qu'il était seul ? Marianne et Ingo n'étaient pas encore rentrés du cinéma. Que voulaient-ils ? Il sentit la peur l'envahir mais il se dit qu'ils voulaient simplement l'effrayer. Ils ne feront rien, pas ces types là.

« Tu vas bien voir », dit l'homme qui s'était installé derrière le volant.

Alors, l'homme aux longs cheveux s'agita, il essaya d'atteindre la porte, voulu pousser le conducteur vers l'avant, mais les deux individus assis à ses côtés n'eurent aucun mal à le maîtriser.

« Arrête tes conneries », dit l'homme au menton proéminent, assis à sa gauche.

L'homme aux longs cheveux retomba sur son siège.

Le moteur démarra à la quatrième tentative. Le conducteur accéléra trop fort, il retira brusquement le pied de la pédale, freina et cala. Les passagers furent secoués. « Reprends-toi ! », hurla le barbu assis sur la banquette arrière. « Tu ne sais plus conduire ou quoi ? »

Le conducteur ne lui répondit pas. Il redémarra le moteur, embraya et passa la première. Le moteur vrombit brièvement, puis le véhicule ralentit par saccade et faillit heurter une voiture en stationnement. Il parvint enfin à réguler la vitesse.

Ils descendirent lentement la rue Friedrich-Ebert-Anlage. Au grand croisement, ils prirent à droite la Sofienstraße puis traversèrent le pont en direction de Neuenheim. A Handschuhsheim, le véhicule tourna de nouveau à droite, ils montèrent une pente, le chemin devenait de plus en plus courbe. Les phares faisaient danser les talus le long de la route, les buissons et les arbres ne portaient pas encore de feuillage. L'homme aux longs cheveux avait tout d'abord été surpris, puis étonné. La peur recommençait maintenant à le tenailler, lentement, en bas de son corps. Son intestin s'agita, ce fut ensuite le tour de son estomac et il se mit à transpirer. Il demanda alors : « Qu'avez-vous l'intention de faire ? »

«  Fais pas dans ton froc », dit l'homme au menton proéminent, assis à côté de lui, sans le regarder.

Ils pénétrèrent dans la forêt en silence. Il connaissait la région. Grise, la ruine du monastère St-Michael se détachait du paysage sous le clair de lune. L'été dernier, ils s'étaient assis sous les arbres, ils avaient fumé des joints et bu de la bière. Mais il n'y avait personne aujourd'hui, le bar n'était pas encore ouvert. Le conducteur gara la coccinelle sur le grand parking derrière le café. C'était la seule voiture. Ils sortirent, les deux hommes qui avaient voyagé sur la banquette arrière l'escortèrent de nouveau. Il se laissa faire, il était seul, ils étaient trois. Ils s'éloignèrent de l'auberge et s'avancèrent dans la forêt. Ils s'approchèrent de l'estrade circulaire du Thingstätte par l'arrière du bâtiment. Les deux individus s'introduirent par l'entrée située entre les deux ailes, et guidèrent l'homme aux longs cheveux. Il vit alors un escalier et des sièges en pierre étagés. Une chevêche poussa un cri quelque part. Murmure dans la forêt, l'homme aux longs cheveux sentit le barbu tressaillir à sa droite. A cet instant seulement, il aperçut l'objet, large et oblong, dans les mains du conducteur. Ils se rapprochèrent de la porte aux barreaux en acier située sur l'aile gauche de la scène vue du public. L'objet de forme allongée se révéla être un coupe-boulons doté d'un manche levier. Le conducteur plaça la pince sur l'arc du cadenas, il serra les deux poignées de la pince puis les écarta en tirant. Il opéra de la même façon à un deuxième endroit du cadenas qui tomba alors d'un bruit sec sur le sol en pierre. Le conducteur avait une lampe de poche à la main. Il ouvrit la porte aux barreaux, éclaira la pièce et lança : « Allons-y ! »

Les deux autres dirigeaient l'homme aux longs cheveux dans le faisceau lumineux. Une odeur putride se dégageait. Un rat sortit à toute vitesse de la pièce, éclairé par la lumière. Un des hommes ferma la porte, puis le conducteur ordonna : «  Agenouille-toi ! » Il pointa la lampe sur le visage du chevelu, puis il dirigea le faisceau sur le sol, devant lui. « Ici ! »

Le prisonnier resta debout.

L'homme au menton le frappa dans le jarret droit. Il cria et s'effondra sur le sol. Il était à genoux. «  Vous êtes fous », dit-il. Désormais, il était tout entier envahi par la peur.

«  Tu es un traître », prononça le conducteur.

L'homme aux longs cheveux le fixa et secoua la tête. « Non, non ! »

Le barbu avait un pistolet, le conducteur le vit et lui demanda : « Que fais-tu ? »

Le prisonnier commençait à trembler.

Le barbu se plaça derrière lui. L'homme au grand menton regarda le pistolet puis le prisonnier. Le conducteur dit : « Nous voulons tout savoir ». Sa voix tremblait aussi.

« Je n'ai trahi personne », répondit-il.

« Tu connais pourtant Wieland », reprit le conducteur.

« Tu me l'as déjà montré, c'est comme ça que je l'ai connu ».

« On t'a vu avec lui ».

« Non », dit l'homme aux longs cheveux. « Oui, c'est vrai, une fois je lui ai demandé du feu ». Il ne parlait pas de la tension qu'il avait ressentie à l'approche de Wieland. Rencontrer un tel homme.

« Il était chez toi, à la maison ».

« Il est venu et m'a harcelé pour qu'on parle ». C'était des semaines après la scène du briquet. Wieland n'avait pas semblé le reconnaître.

L'homme au menton proéminent le frappa au visage. «  Dis la vérité, espèce de canaille ! », hurla t-il. Le prisonnier tomba sur le côté. «  Allez, relève-toi ! », dit le conducteur. « Arrête tes histoires ! ». L'homme aux longs cheveux gémit et s'accroupit. Il tâtait l'endroit où il avait été frappé.

« Et si quelqu'un nous entend », siffla le barbu.

« A cette heure, ici, tu rêves » dit le conducteur.

« Nous allons avoir des ennuis toute notre vie à cause de ce con », ajouta le conducteur. Le barbu pressait le pistolet sur la nuque du chevelu.

« D'où est-ce que tu sors ce truc? », demanda l'homme au grand menton. Il n'avait pas l'air sûr de lui.

« Un 08, à mes vieux, il date de la guerre, il défonce tout sur son passage. » Le barbu était fier.

Puis ils continuèrent à interroger le chevelu et à le torturer. Mais il niait tout. Les trois hommes s'énervaient de plus en plus. Ils lui posaient des questions, le frappaient, lui assenaient des coups de pieds. Le chevelu s'effondrait en permanence, les autres le relevaient, toujours et encore, et le remettaient sur les genoux. Son visage saignait depuis longtemps à cause des blessures. Il était à genoux, dans son urine.

« Ce raté a pissé dans son froc, ça pue ! », cria le conducteur, hystérique.

« Finissons-en. Si tu avoues ta trahison, nous te donnons une chance. » Le barbu lui donna une tape dans le dos, pas bien fort, plutôt pour l'encourager. Ils lui tendaient des perches. Le chevelu secoua la tête, peut-être parce qu'il ne comprenait pas, peut-être parce qu'il voulait leur dire non.

Il n'entendit pas le coup. La balle de neuf millimètres datant de la dernière guerre pénétra dans son occiput propulsant son visage vers l'avant. La détonation traversa la porte aux barreaux, sortit de la pièce, remonta à toute vitesse en direction des bancs en pierre et des escaliers pour aller se perdre dans la forêt. Le chevelu tomba sur le côté en gémissant. Les trois autres hommes restaient figés, devant le cadavre. L'homme au grand menton se mit à vomir.

 

2.

C'était l'illumination. Elle l'aveuglait, mais lui procurait un sentiment de bien-être comme jamais auparavant. Elle arriva enfin. Elle voulait lui dire quelque chose, quelque chose d'important. C'était certain, il allait percer, il était à quelques pas seulement de la réussite. Il devait se donner encore un peu de peine, mais tout était déjà presque terminé. L'illumination s'approchait de lui et brillait toujours plus claire. Puis il la sentit, elle était chaude, toute chaude. Elle devint même brûlante. Elle s'approcha encore plus près de lui. Maintenant, elle le faisait souffrir, il croisa les bras devant son visage. Des cloques se formaient sur ses bras et ses mains. B ientôt, l'illumination lui brûlerait les mains, puis les bras et enfin la tête. Les douleurs étaient insupportables.

Il poussa un cri de peur et de souffrance. Puis il ouvrit les yeux. Il fixa l'obscurité, prudemment. Il distingua bientôt les contours de l'armoire, à côté la vieille bibliothèque. Elle y conservait des livres qu'il aurait balancés depuis longtemps à la poubelle. Elle toussa sans se réveiller. Il n'apercevait que les contours de son visage éclairé par la lumière des réverbères. Elle respirait lentement et de façon régulière. Il s'efforça d'apaiser ses douleurs dorsales, en changeant et rechangeant calmement de position sur le matelas. Rien n'y faisait, il se leva.

Il avança à tâtons jusqu'à la porte, marcha sur quelque chose de dur, un stylo peut-être, et poussa un gémissement. Une fois dans le couloir, il ferma la porte et alluma la lumière. Il s'assit sur les toilettes, pissa, se lava et se sécha les mains. Puis il se rendit dans la cuisine. L'horloge indiquait trois heures et demie. Il se versa un verre d'eau et le but . Il s'assit à la table, parcourut un reportage judiciaire dans le Hamburger Abendblatt et pensa à Ines. Le procès était fini, il ne la reverrait plus jamais. Il se rappelait la nuit qu'ils avaient passée ensemble, le souvenir l'excitait. Il ferma les yeux et essaya de se représenter Ines. Mais les contours se brouillaient. Puis il continua à feuilleter le journal sans réellement comprendre ce qu'il survolait.

La porte de la cuisine s'ouvrit. Anne resta dans l'encadrement de la porte : « Qu'est-ce qui se passe ? Tu as mal ? »

« Oui, aussi ».

« Aussi ?».

« J'ai encore été réveillé par l'illumination », dit Stachelmann.

Elle le fixa, incrédule. « Mais sinon, ça va ? » Elle rentra dans la cuisine et ferma la porte. « Nous avons encore réveillé Felix. ». Elle bâilla. « Et à quoi elle ressemble, ton illumination ? »

« Elle est claire, bien évidemment, elle est aveuglante. Et elle te brûle d'abord les mains et les bras, puis le reste ».

Elle parcourut ses mains du regard puis ses bras et secoua la tête. « Et sinon, mis à part ces douleurs, tu vas bien ?» <0}

Il hocha la tête. « Pourquoi t'es-tu réveillée ?»

Elle se déplaça derrière une chaise et posa ses mains sur le dossier. « J'ai rêvé de conneries ».

Il la regardait d'un air interrogateur.

« Et bien oui, j'ai encore rêvé que tu jouais les détectives et que cette fois, tout allait mal». Elle rit, fatiguée.

Il sourit d'un air moqueur. « Non, deux fois, ça suffit. La première fois, j'étais curieux, c'était de ma faute. La deuxième fois, je n'avais pas le choix. C'est fini ».

Elle s'assit sur la chaise, mit le coude sur la table et posa le menton sur ses mains. « As-tu réfléchi à l'autre chose ? »

« Quelle autre chose ? Ah oui, naturellement ».

« Et quelles sont tes conclusions ? » .

« J'en ai pas, pas encore ».

« Tu rends les choses si compliqué, Josef, toujours si compliqué. Pourquoi ? »

« Je prends les choses au sérieux, c'est différent. Allez, va dormir. Ces discussions nocturnes ne nous apporterons rien ».

« Celles que nous avons la journée, non plus ». Elle se leva et le regarda tendrement. « Et puis essaie de dormir. Sinon demain, heu non… aujourd'hui plutôt, tu seras encore mal en point ».

« Je vais voir, plus tard ».

Elle quitta la cuisine et ferma la porte qu'il se mit à fixer comme s'il pouvait voir à travers. Cette dispute, quand avait t-elle commencé ? Et de quoi s'agissait-il en réalité ? Dispute, était-ce le terme approprié ? Ca faisait des semaines qu'ils se tapaient sur les nerfs.

Puis il sursauta, comme frappé par la foudre. C'était la sonnette. Elle retentit à travers l'appartement, une, deux, trois fois. Il bondit, renversa la chaise et avança bruyamment sur le sol en lino. Il ouvrit violemment la porte de la cuisine et entendit Felix pleurer.

Anne sortit de la chambre à coucher. « Ca peut-être qu'un mec bourré, putain ! ». Elle disparut dans la chambre de Felix. Stachelmann demanda, furieux, dans l'interphone : « Vous êtes fou ?»

« Police », annonça doucement une voix féminine. « Ouvrez la porte s'il vous plait ! ».

La voix lui rappela quelque chose. Il l'avait déjà entendue quelque part. Stachelmann appuya sur le bouton pour ouvrir la porte. Puis il partit en vitesse dans la chambre à coucher pour enfiler son peignoir et revint dans le couloir. Il attendit. Les pas dans l'escalier se rapprochaient rapidement. Ils étaient silencieux, rapides. Puis il la vit. Bien sûr, il la connaissait. C'était la collègue d'Ossi. Comment s'appelait-elle déjà ? Elle était petite, elle avait des cheveux courts et bruns. Elle ressemblait à Anne, pensa Stachelmann, pas seulement à cause des cheveux. C'était quelque chose de plus subtil. Ses yeux étaient rouges, comme si elle avait pris froid. Ou comme si elle avait pleuré.

« Excusez-moi », dit-elle. « Il est tôt ». Ses yeux semblaient dire : je ne pouvais pas faire autrement.

Stachelmann la conduisit dans la cuisine, remplit le filtre de café, versa de l'eau dans la machine, puis la mit en marche. La policière s'assit sur une chaise et tripota le pull-over qu'elle portait sous son anorak. Pourquoi était-elle venue ? Certainement pas à cause de moi ou d'Anne. Elle était à bout de nerf, elle n'ouvrirait la bouche que lorsqu'elle le jugerait utile. Etait-il arrivé quelque chose à sa mère ? Un meurtre ? Mais c'est Anne qu'elle voulait voir, comment pouvait-elle savoir que tu étais là ? Il se calma un peu. Et s'il était arrivé quelque chose à la mère d'Anne ? Ca serait terrible, d'autant plus que son père s'était tué sans laisser de lettre d'adieu derrière lui. Il sentit l'incertitude commencer à le torturer. Il posa trois tasses sur la table, ainsi que du sucre et du lait. La policière semblait ne rien remarquer. Elle tâtait le décolleté de son pull et fixait le dessus de la table. Puis elle avala sa salive à deux reprises et commença : « Nous nous connaissons ».

Stachelmann hocha la tête. Il s'assit en face d'elle.

Elle dit alors : « Ossi est mort. Cette nuit ».

Il la regarda sévèrement, comme s'il croyait à une blague de mauvais goût. Puis, ça lui revint : « Vous êtes Madame Nebel ».

« Hebel », dit-elle. « Carmen Hebel. Appelez-moi Carmen, Ossi m'appelait comme ça aussi ».

Ossi était mort. « Mort ? »

Elle hocha la tête. Une larme coula sur l'os de sa joue puis sur la commissure de ses lèvres. Elle arriva jusqu'au menton, où elle s'arrêta, suspendue.

Stachelmann regardait la larme. Il entendait crier Felix.

« Nous étions venus une fois ici, Ossi m'avait alors expliqué que vous habitiez parfois chez votre amie. Il en parlait avec enthousiasme, il avait même noté son nom dans son carnet d'adresses. Nous vous avions même ramené une fois ici, vous avez sûrement oublié ». Il n'avait pas oublié.

La machine à café fit un peu de bruit, puis siffla.

Il voulait lui demander ce qui s'était passé, mais il sentait qu'il valait mieux la laisser raconter, même s'il commençait à bouillir d'impatience.

Anne rentra dans la pièce, Felix ne criait plus. Elle vint derrière Stachelmann et mit les mains sur ses épaules. Elle regardait Carmen sans poser de question.

Mais cette dernière ne le voyait pas, elle n'avait sans doute pas remarqué qu'Anne était entrée dans la cuisine. Carmen fixait encore le dessus de la table, les yeux humides. « Il était assis à son bureau… la tête posée dessus,… sur un tas de papier, une sorte de dossier qu'il était probablement en train de lire avant sa mort ». Elle secoua la tête. « Non, il est maintenant dans les mains de la médecine légiste, l'autopsie a peut-être déjà été pratiquée ». Elle secoua à nouveau la tête. Puis elle dit encore plus bas : « Et s'il s'était suicidé ? Pourquoi ? Et si quelqu'un l'avait assassiné ? Pourquoi ? Je ne comprends pas ».

Stachelmann sentit les mains de Anne serrer plus fermement ses épaules. Le visage de Carmen se releva, elle la regarda, les yeux humides. Anne se retourna et s'avança jusqu'à la machine à café, sortit la cafetière et remplit les trois tasses posées sur la table. Puis elle s'assit, remua son café bien qu'elle n'y ait versé ni sucre ni crème. La cuillère raclait le bord de la tasse, Stachelmann lui jeta un bref coup d'œil, il fut énervé l'espace d'un instant, puis il se dit qu'après tout ce n'était pas important.

« Je l'ai trouvé », dit Carmen. « Vers minuit ou un peu après. Je revenais du comité…» Elle but une gorgée de café. « Nous étions ensemble ». Elle avala plusieurs autres gorgées avec précipitation. « En fait, c'était une belle histoire, mais pas toujours facile. Et puis, il y avait ce problème qu'il a caché à tout le monde. »

« Quel problème ? », demanda Anne doucement.

« L'alcool », rétorqua Carmen. « J'ai essayé de l'en dissuader. Je croyais parfois que ça allait marcher. Mais j'ai toujours fini par retrouver une bouteille. Vous comprenez, il la cachait lorsqu'il savait que je venais. Deux ou trois fois dans la semaine. Je ne voulais pas emménager avec lui ». Sa voix laissait deviner un reproche. Comme si elle aurait pu empêcher sa mort en s'installant chez lui.

Stachelmann se fit encore plus pensif. Il ne devait rien dire ou demander. Anne le ferait, il n'avait qu'à écouter et réfléchir. Il se rappelait la scène de l'aéroport, lorsque Ossi lui avait sauvé la vie alors qu'on tentait de l'abattre. Ossi, un nostalgique de la révolution qui s'est pourtant ensuite engagé dans la Police. Il se rappela aussi le moment où Ossi l'avait appelé après avoir lu son intervention dans le journal et puis la façon dont il l'avait aidé à se défaire du soupçon de meurtre qui pesait sur lui. Ines resurgit à nouveau dans ses pensées. Elle aussi avait connu Ossi. Il lui avait naturellement laissé croire à une possible liaison. Ossi ne pouvait pas faire autrement. C'était un dragueur né, mais derrière les apparences se cachait un homme qui n'était pas qu'un fanfaron ; i l dissimulait son manque d'assurance. Mais il était mort maintenant. Il s'était peut-être tué.

« Comment est-il mort ?», demanda Anne. Stachelmann entendit la réponse comme derrière un mur.

« Il s'est empoisonné », dit Carmen d'une voix monotone. « Le médecin a conclu à un arrêt cardiaque ou quelque chose de la sorte. Il était assis sur une chaise, la partie supérieure du corps renversée sur le bureau. Il n'est pas tombé sur la table, car on aurait repéré une blessure. J'imagine qu'il s'est écroulé vers l'avant. Et que les documents ont protégé sa tête, comme un coussin. Des dossiers bizarres, des feuilles volantes, des trucs d'Heidelberg je crois, des vieux machins. Votre nom apparaît aussi, dès la première page ». Elle releva la tête brièvement pour regarder Stachelmann. Il lut dans ses yeux du chagrin mais aussi de la peur. De quoi avait-elle peur ?

Stachelmann essayait de se représenter la position d'Ossi, assis devant son bureau, mort. Mais il ne parvenait pas à se faire une image. Ce qu'il entendait et voyait là, lui semblait très lointain, comme voilé par des nuages brumeux.

« J'ai tout d'abord appelé les collègues, le médecin légiste. J'ai participé à la sauvegarde des traces, même Taut est venu, en général le commissaire principal quitte son bureau à contrecœur. Et son lit encore plus ». Un rire parcourut son visage et disparut. « Et puis j'ai voulu vous voir ». Elle releva la tête et regarda rapidement le visage de Stachelmann. Puis elle fixa de nouveau le dessus de la table. « Mais vous n'avez pas répondu au téléphone. Et je me suis souvenue… » . Elle lança un regard à Anne avant de reprendre la même position. « J'ai pas pu m'en empêcher. Où fallait-il que j'aille ? ».

Stachelmann avança la main au-dessus de la table et prit la sienne. Elle avait des doigts très fins. Stachelmann lui pressa la main, puis la reposa. « Vous avez eu raison », dit-il. « De toute façon, j'étais réveillé… nous étions réveillés ».

« Il a beaucoup parlé de vous. De votre séjour à Heidelberg ».

Il eut été impossible qu'il parle d'une autre époque puisqu'il ne connaissait pas Stachelmann avant et qu'ils ne s'étaient pas revus depuis. Stachelmann se doutait bien qu'Ossi, en rapportant cette période agitée, avait dû se passer de la pommade. Manifestations, distributions de tracts, transformations ou obstructions de séminaires, bagarres avec la Police. Stachelmann s'était parfois comporté en minable frimeur. Il se rappela comment Ossi et plus tard Ines voulaient faire impression de façon si pressante qu'au final, ils n'impressionnaient personne. Stachelmann hocha la tête. « Oui, nous avons vécu beaucoup de choses ensemble ». Et puis Ossi n'était pas encore si pédant à cette époque, finit-il la phrase mentalement. Il doit avoir changé quand ça allait mal. Lorsqu'il ne devint pas avocat, lorsqu'il perdit son idéal et qu'il s'engagea dans la Police, ce qui était plutôt contraire à se faire avocat du mouvement, celui qui vient au secours des révolutionnaires devant le tribunal de l'ennemi des classes, ou du moins transforme leur condamnation en un fanal. Et il était mort maintenant, il s'était peut-être même tué. De toute façon, cela aurait des conséquences. Stachelmann réfléchit aux sentiments d'Ossi durant les dernières heures de son existence. A quoi avait-il pensé ? Certainement à sa grande époque, à Heidelberg, lorsque Hinz et Kunz l'appelaient le Ossi rouge et ce surnom, il ne le portait pas à cause de la couleur de ses cheveux.

« Il vous a envié », dit Carmen. « Vous avez réussi dans la vie, lui est devenu policier. Ne me comprenez pas mal, c'était un bon policier. Il n'est pas le seul à trop boire. Mais parfois... » - elle cherchait le mot - « ... parfois, il était si triste. Et je le remarquais parce qu'alors, il parlait à peine. Et s'il parlait, il faisait allusion à cette époque universitaire, prononçait des bribes de phrase et votre nom revenait souvent ». Elle hocha la tête. « Et puis, il remuait la tête ». Elle répéta son geste. « Et puis il riait, un peu tourmenté et agitait la main, ainsi ». Elle balayait la table virtuellement comme pour en ôter les saletés. « C'était comme s'il pouvait effacer ce souvenir ». Elle fit le même geste, encore une fois, au-dessus de la table, lentement, prudemment. Elle semblait happée par une pensée.

Stachelmann voulut lui reprendre la main. Mais il s'abstint.

« Il vivait dans ses souvenirs. Ils le torturaient et l'aidaient, même si ça vous paraît bizarre ».

« Non », dit Anne. « Je peux comprendre. Peut-être parce qu'autrefois, Ossi était quelqu'un et que cette idée lui donnait de l'assurance. Mais lorsqu'il allait mal, ses souvenirs faisaient apparaître son échec ». Elle commença à mettre la main sur sa bouche. « C'est ainsi qu'il le ressentait, je crois. Pourtant, devenir commissaire judiciaire n'a rien d'un déclin ».

« S'il avait voulu, il aurait pu devenir commissaire en chef depuis longtemps ». Carmen sortit un mouchoir de son jean et s'essuya les yeux.

Stachelmann pensait aux dossiers sur lesquels avait reposé la tête d'Ossi.

« Voulez-vous le voir une dernière fois ? », demanda Carmen.

Stachelmann réfléchit, il imagina le cadavre entreposé à la médecine légiste, blanc, flasque. « Non, mais j'aimerais beaucoup voir l'appartement ».

Carmen réfléchit. «  Il est sous scellés. Mais je vais demander à Taut, il vous connaît et fera sûrement une exception. Vous trouverez ou pourrez peut-être expliquer quelque chose. Je vais au comité maintenant, je vous appelle après ».

Stachelmann lui donna le numéro où elle pouvait le joindre au Historisches Seminar. Carmen le nota et rangea son bloc-notes dans la poche de son anorak puis elle resta encore un petit moment. Elle se leva, saisit le bord de la table, comme pour se cramponner, se retourna puis partit. Elle murmura quelque chose en quittant la cuisine, Stachelmann entendit la porte de l'appartement claquer.

Ils étaient tous deux silencieux. Stachelmann se retournait comme s'il était assis dans la cuisine pour la première fois. Anne tambourinait des doigts sur la table sans dire un mot. Stachelmann regarda l'horloge. Il était presque six heures, l'aube pointait au dehors inondant le sol de lumière.

« Tu l'appréciais ? »

« Je ne sais pas », dit Stachelmann.

« Tu dois bien le savoir pourtant ».

« Et bien, cela faisait des mois que je refusais de le revoir ». J'aurais pu empêcher tout ceci, pensait-il. S'il s'est suicidé, c'était peut-être parce qu'il souffrait de solitude. Non, ce n'était pas son cas. Il avait une relation avec Carmen. Mais on peut très bien avoir une relation et se sentir seul. Il t'enviait bien qu'il n'y ait rien à envier. Tu aurais pu le convaincre. Une broutille suffit parfois à donner le coup de grâce à quelqu'un. La jalousie avait peut-être servi de déclencheur. Il se rappelait comment ils discutaient autrefois, dans ce bar, le Tokaja, du cas Holler, un meurtrier en série qui avait voulu tuer tous les membres d'une même famille, les uns après les autres, pendant près d'un an. Au Tokaja, il avait entamé une relation avec Ines, ce qu'il aurait mieux fait d'éviter. Il n'irait plus jamais dans ce café. A chaque fois qu'il y allait, il était impliqué dans un meurtre. Autrefois, lorsqu'il était au Tokaja avec Ossi, il avait pu remarqué la jalousie qu'éprouvait Ossi à son égard. Il aurait dû le contredire plus énergiquement. « Il n'a pas évolué de la meilleure façon possible. On ne doit pas dire de choses désobligeantes sur les morts, mais c'était un type, autrefois ! Ici à Hambourg, presque trente ans plus tard, il me faisait l'impression d'un fanfaron, d'un homme qui se mentait à lui-même ».

« Il cachait quelque chose de sombre en lui. Ossi était un type sympa mais aussi un peu importun, et particulièrement avec les femmes. Il buvait, bon, j'en connais d'autres qui boivent et ne deviennent pas chenapan pour autant. Quelque chose me dégoûtait. Quelque chose de collant. Je déraye peut-être, aussi ». Anne regarda Stachelmann dans les yeux.

Il évita son regard. « Ossi comptait pour moi, autrefois, lorsque nous étudions ensemble. J'ai toujours eu l'impression que cette époque avait duré longtemps. J'ai recompté, ça ne fait qu'un an et demi. Il était plus vieux que moi, il m'a protégé de temps à autre. Je lui en suis fort reconnaissant, même s'il l'a moins fait pour moi, que pour son ego. Mais lorsque l'on s'accroche toujours aux mêmes histoires, un demi-siècle plus tard...».

« Tu es injuste, c'est ce qui vous a lié et c'est pour ça qu'il a recommencé à parler de ces vieilles histoires. Ca aurait été bizarre de faire autrement. Essaie de deviner un peu de quoi nous avons parlé lors de ma dernière retrouvaille d'anciens étudiants ».

« Il vit dans le passé. Cette période était si courte, quelques années seulement, et depuis tout va de mal en pis ».

Ils se turent. Stachelmann se reversa du café, ainsi qu'à Anne. Sa cuillère résonnait dans la tasse comme une petite cloche.

« Alors, tu lui dois quelque chose ! ».

« Quoi ? ».

« Va dans son appartement. Regarde ces étranges dossiers. Ils doivent venir d'Heidelberg ».

« Hm».

« Ce n'est pas grand chose. Tu consultes les documents, tu racontes à la Police ce que tu as lu et ce que ça signifie. J'imagine les choses ainsi : Ossi a feuilleté des vieux documents relatifs à cette époque tant affectionnée, et puis le chagrin l'a repris et il s'est suicidé car il ne voyait pas comment sa situation pouvait s'améliorer ».

« Si ça s'était passé ainsi, il se serait tiré une balle et ne se serait pas empoisonné. S'il s'est suicidé, il l'a fait en se préparant. Normalement, il n'y a jamais assez de médicaments ou même de poison à la maison, il faut s'en procurer. J'imagine la scène plutôt ainsi : il veut se suicider pour quelque raison, il prépare tout et avant d'avaler les médicaments, il se rappelle encore une fois le bon vieux temps. Il veut sortir de scène avec un beau souvenir. Peut-être qu'il a fait des conneries au service et qu'il redoutait que tout vienne à se savoir, peut-être souffrait-il de dépression, ça ne m'étonnerait pas, ou peut-être qu'il en a eu marre de sa vie pourrie, tout simplement ».

Elle le regarda d'un oeil interrogateur. « Un suicide, c'est terrible ».

« En aucun cas », dit-il. « Le suicide n'est pas un meurtre mais un droit dont tout à chacun dispose ».

Un autre regard, long et triste. Il sentit qu'elle voulait lui poser une question, pourtant elle ne la formulait pas. Elle dit autre chose. « Toi aussi, tu as souffert de dépression ? ».

La question l'étonna. Qu'est ce que cela venait faire dans la discussion ? Il était prêt à tout rapporter à lui, chercher la faute là où personne ne l‘avait encore trouvée. Mais elle ne pouvait pas dire ça, quand même. C'est vrai, il s'était parfois effondré, mais la dépression c'est autre chose. La dépression, c'est une maladie.

Il n'était en rien responsable du départ d'Ossi. Même s'il avait parlé plus fréquemment avec lui ? Il écarta cette pensée. Elle revint toutefois. « J'aurais dû aller le voir plus souvent. Je ne l'ai pas revu depuis cette histoire avec Griesbach. Bien qu'il m'ait aidé. On a parlé au téléphone une, non… deux fois, il a appelé pour bavarder ».

« N'exagère pas », dit-elle. « Quelqu'un ne va pas se suicider parce qu'il est malheureux que tu ne lui rendes pas visite. Ne te mets pas ça dans la tête ».

« Si seulement j'avais su. Une simple allusion d'Ossi aurait suffit ». Il frappa du poing sur la table et fit trembler les tasses de café. Anne eut peur. Elle se leva, la colère luisait dans ses yeux, elle quitta la cuisine sans mot dire.

Stachelmann resta assis encore longtemps, il but une autre tasse de café et se remémora le passé. Il se demandait si Ossi n'avait finalement pas eu raison, si la thèse du suicide était confirmée. Il réfléchit, combien de fois avait-il joué avec cette idée. Simplement comme ça, vous pouvez tous aller vous faire voir. Cette pensée l'excita. Si sa vie devient un tourment, pourquoi ne pas en finir ?

 

***

17 avril 1978

Ce vaurien. Les traîtres sont comme des punaises. Il faut les écraser aussi. Bien que les punaises ne choisissent pas d'être punaises. Donc, les traîtres sont pires. L'ennemi, on l'a devant les yeux, on le distingue nettement et il te voit aussi. Les fascistes et leurs – naïves ??? Ils devraient le savoir !!! C'est qu'ils le veulent !!! – Les traîtres nous livrent bataille en déployant de grands moyens. Démocratie, ne me faîtes pas rire. Si la démocratie produit de mauvais résultats, on doit la supprimer. Par exemple, Pinochet. Mais un traître est deux fois plus dangereux. Il démoralise ses propres rangs, et vend ta stratégie à l'ennemi. Combien de guerres ont été remportées après trahison ? Nous aussi, nous sommes en guerre. Ils nous tuent. Et nous les tuons lorsque c'est nécessaire. Je ne veux pas tuer, c'est abject. Et j'espère que je n'aurai pas à le faire. Si j'imaginais avoir été celui qui a abattu ce vaurien, je ne pourrais plus faire autrement que d'y penser en permanence. J'étais contrarié par les événements, très contrarié. Personne ne me l'a dit. Quand on participe à une exécution, on préfère le savoir avant. Même un révolutionnaire doit s'y préparer. Ca n'aurait rien coûté, au moins de me laisser entendre quelque chose. J'aurais peut-être participé quand même, non ? Et bien oui, les traîtres sont pires que les punaises.

J'ai vu Angelika, par hasard, chez le nouvel italien dans la Hautpstraße. Quelqu'un a dû le dire, elle avait un derrière sexy. C'est vrai. Je crois qu'elle m'a souri. Enfin, lors de la manif contre l'augmentation du prix des transports, nous avons marché un moment l'un à côté de l'autre. Elle m'a parlé de l'anxiété qu'elle ressentait avant ses examens d'allemand. Et je lui ai raconté que j'avais interrompu mes études pour pause révolutionnaire. Elle a ri mais j'imagine qu'elle a éprouvé un peu d'admiration. Parce que je suis quelqu'un. Si nous ne faisons pas attention à ce que nous disons, les fascistes seront bientôt aux commandes. Et ils nous enverront alors de nouveau à Auschwitz. Je l'ai bien compris.

Je dois encore travailler sur moi. Ce que j'ai dit sur son derrière, c'est sexiste, diraient les camarades du groupe féministe. La femme ne se réduit pas à une caractéristique sexuelle. Vous avez raison, oui. Et je ne dirai plus rien à ce sujet. Mes pensées suivent les exigences actuelles de la révolution. Je ne suis pas réactionnaire comme il faut, parfois, dans ma tête. Je dois encore travailler sur moi.

Si je parlais à Angelika de l'exécution, que dirait-elle ? Que c'était logique, aussi ? Ca l'était pourtant.

Prépublication avec l'aimable autorisation de la maison d'édition Kiepenheuer & Witsch, Cologne.
© 2006 par la maison d'édition Kiepenheuer & Witsch, Cologne.


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