1.
Ils sortirent de la maison située au 25 de la rue Kettengasse.
Trois d'entre eux se tenaient par les bras, un autre partit devant,
en direction d'une coccinelle Volkswagen garée dans le coin,
rue Unteren Faulen Pelz, contre le mur de la prison. La pleine lune
rayonnait au-dessus d'eux, derrière les barbelés.
Ils demeuraient silencieux. L'homme
qui avançait entouré de
près par les deux autres semblait indigné. Il tourna
la tête à deux ou trois reprises, comme s'il voulait
rester. De longues boucles brunes lui tombaient alors sur le visage
et il secouait la tête pour y voir quelque chose. Il avait
l'air de dire non, sans se braquer pour autant.
Ils durent tous monter côté conducteur, le véhicule étant
garé tout près du mur. L'homme qui était parti
devant, rabattit le fauteuil du conducteur vers l'avant, puis l'un
des deux individus qui tenaient l'homme aux longs cheveux se glissa
sur la banquette arrière. Il portait une longue barbe rousse.
Les deux autres poussèrent le chevelu à l'intérieur
de la voiture puis le deuxième homme qui l'avait tenu par
le bras se faufila à côté de lui. Il avait un
visage grêle au menton proéminent. « Qu'est ça
veut dire », dit l'homme aux longs cheveux, d'un ton qui
laissait percer l'incrédulité.
Ils avaient sonné à l'appartement du rez-de-chaussée
et l'avaient entraîné dehors sitôt qu'il avait
ouvert la porte. Comment avaient-ils su qu'il était seul ?
Marianne et Ingo n'étaient pas encore rentrés du cinéma.
Que voulaient-ils ? Il sentit la peur l'envahir mais il se dit qu'ils
voulaient simplement l'effrayer. Ils ne feront rien, pas ces types
là.
« Tu vas bien voir », dit l'homme qui s'était
installé derrière le volant.
Alors, l'homme aux longs cheveux s'agita,
il essaya d'atteindre la porte, voulu pousser le conducteur vers
l'avant, mais les deux individus assis à ses côtés n'eurent aucun mal à le
maîtriser.
« Arrête tes conneries », dit l'homme
au menton proéminent, assis à sa gauche.
L'homme aux longs cheveux retomba sur
son siège.
Le moteur démarra à la quatrième tentative.
Le conducteur accéléra trop fort, il retira brusquement
le pied de la pédale, freina et cala. Les passagers furent
secoués. « Reprends-toi ! », hurla le
barbu assis sur la banquette arrière. « Tu ne sais
plus conduire ou quoi ? »
Le conducteur ne lui répondit pas. Il redémarra le
moteur, embraya et passa la première. Le moteur vrombit brièvement,
puis le véhicule ralentit par saccade et faillit heurter une
voiture en stationnement. Il parvint enfin à réguler
la vitesse.
Ils descendirent lentement la rue Friedrich-Ebert-Anlage.
Au grand croisement, ils prirent à droite la Sofienstraße puis traversèrent
le pont en direction de Neuenheim. A Handschuhsheim, le véhicule
tourna de nouveau à droite, ils montèrent une pente,
le chemin devenait de plus en plus courbe. Les phares faisaient danser
les talus le long de la route, les buissons et les arbres ne portaient
pas encore de feuillage. L'homme aux longs cheveux avait tout d'abord été surpris,
puis étonné. La peur recommençait maintenant à le
tenailler, lentement, en bas de son corps. Son intestin s'agita,
ce fut ensuite le tour de son estomac et il se mit à transpirer.
Il demanda alors : « Qu'avez-vous l'intention de faire ? »
« Fais pas dans ton froc », dit l'homme au
menton proéminent, assis à côté de lui,
sans le regarder.
Ils pénétrèrent dans la forêt en silence.
Il connaissait la région. Grise, la ruine du monastère
St-Michael se détachait du paysage sous le clair de lune.
L'été dernier, ils s'étaient assis sous les
arbres, ils avaient fumé des joints et bu de la bière.
Mais il n'y avait personne aujourd'hui, le bar n'était pas
encore ouvert. Le conducteur gara la coccinelle sur le grand parking
derrière le café. C'était la seule voiture.
Ils sortirent, les deux hommes qui avaient voyagé sur la banquette
arrière l'escortèrent de nouveau. Il se laissa faire,
il était seul, ils étaient trois. Ils s'éloignèrent
de l'auberge et s'avancèrent dans la forêt. Ils s'approchèrent
de l'estrade circulaire du Thingstätte par l'arrière
du bâtiment. Les deux individus s'introduirent par l'entrée
située entre les deux ailes, et guidèrent l'homme aux
longs cheveux. Il vit alors un escalier et des sièges en pierre étagés.
Une chevêche poussa un cri quelque part. Murmure dans la forêt,
l'homme aux longs cheveux sentit le barbu tressaillir à sa
droite. A cet instant seulement, il aperçut l'objet, large
et oblong, dans les mains du conducteur. Ils se rapprochèrent
de la porte aux barreaux en acier située sur l'aile gauche
de la scène vue du public. L'objet de forme allongée
se révéla être un coupe-boulons doté d'un
manche levier. Le conducteur plaça la pince sur l'arc du cadenas,
il serra les deux poignées de la pince puis les écarta
en tirant. Il opéra de la même façon à un
deuxième endroit du cadenas qui tomba alors d'un bruit sec
sur le sol en pierre. Le conducteur avait une lampe de poche à la
main. Il ouvrit la porte aux barreaux, éclaira la pièce
et lança : « Allons-y ! »
Les deux autres dirigeaient l'homme
aux longs cheveux dans le faisceau lumineux. Une odeur putride
se dégageait. Un rat sortit à toute
vitesse de la pièce, éclairé par la lumière.
Un des hommes ferma la porte, puis le conducteur ordonna : « Agenouille-toi
! » Il pointa la lampe sur le visage du chevelu, puis
il dirigea le faisceau sur le sol, devant lui. « Ici ! »
Le prisonnier resta debout.
L'homme au menton le frappa dans le
jarret droit. Il cria et s'effondra sur le sol. Il était à genoux. « Vous êtes
fous », dit-il. Désormais, il était tout
entier envahi par la peur.
« Tu es un traître », prononça
le conducteur.
L'homme aux longs cheveux le fixa et
secoua la tête. « Non,
non ! »
Le barbu avait un pistolet, le conducteur
le vit et lui demanda : « Que
fais-tu ? »
Le prisonnier commençait à trembler.
Le barbu se plaça derrière lui. L'homme au grand menton
regarda le pistolet puis le prisonnier. Le conducteur dit : « Nous
voulons tout savoir ». Sa voix tremblait aussi.
« Je n'ai trahi personne », répondit-il.
« Tu connais pourtant Wieland »,
reprit le conducteur.
« Tu me l'as déjà montré, c'est
comme ça que je l'ai connu ».
« On t'a vu avec lui ».
« Non », dit l'homme aux longs cheveux. « Oui,
c'est vrai, une fois je lui ai demandé du feu ».
Il ne parlait pas de la tension qu'il avait ressentie à l'approche
de Wieland. Rencontrer un tel homme.
« Il était chez toi, à la maison ».
« Il est venu et m'a harcelé pour qu'on parle ».
C'était des semaines après la scène du briquet.
Wieland n'avait pas semblé le reconnaître.
L'homme au menton proéminent le frappa au visage. « Dis
la vérité, espèce de canaille ! »,
hurla t-il. Le prisonnier tomba sur le côté. « Allez,
relève-toi ! », dit le conducteur. « Arrête
tes histoires ! ». L'homme aux longs cheveux gémit
et s'accroupit. Il tâtait l'endroit où il avait été frappé.
« Et si quelqu'un nous entend »,
siffla le barbu.
« A cette heure, ici, tu rêves » dit
le conducteur.
« Nous allons avoir des ennuis toute notre vie à cause
de ce con », ajouta le conducteur. Le barbu pressait le
pistolet sur la nuque du chevelu.
« D'où est-ce que tu sors ce truc? »,
demanda l'homme au grand menton. Il n'avait pas l'air sûr de
lui.
« Un 08, à mes vieux, il date de la guerre, il
défonce tout sur son passage. » Le barbu était
fier.
Puis ils continuèrent à interroger le chevelu et à le
torturer. Mais il niait tout. Les trois hommes s'énervaient
de plus en plus. Ils lui posaient des questions, le frappaient, lui
assenaient des coups de pieds. Le chevelu s'effondrait en permanence,
les autres le relevaient, toujours et encore, et le remettaient sur
les genoux. Son visage saignait depuis longtemps à cause des
blessures. Il était à genoux, dans son urine.
« Ce raté a pissé dans son froc, ça
pue ! », cria le conducteur, hystérique.
« Finissons-en. Si tu avoues ta trahison, nous te donnons
une chance. » Le barbu lui donna une tape dans le dos,
pas bien fort, plutôt pour l'encourager. Ils lui tendaient
des perches. Le chevelu secoua la tête, peut-être parce
qu'il ne comprenait pas, peut-être parce qu'il voulait leur
dire non.
Il n'entendit pas le coup.
La balle de neuf millimètres datant
de la dernière guerre pénétra dans son occiput
propulsant son visage vers l'avant. La détonation traversa
la porte aux barreaux, sortit de la pièce, remonta à toute
vitesse en direction des bancs en pierre et des escaliers pour aller
se perdre dans la forêt. Le chevelu tomba sur le côté en
gémissant. Les trois autres hommes restaient figés,
devant le cadavre. L'homme au grand menton se mit à vomir.
2.
C'était l'illumination. Elle l'aveuglait, mais lui procurait
un sentiment de bien-être comme jamais auparavant. Elle arriva
enfin. Elle voulait lui dire quelque chose, quelque chose d'important.
C'était certain, il allait percer, il était à quelques
pas seulement de la réussite. Il devait se donner encore un
peu de peine, mais tout était déjà presque terminé.
L'illumination s'approchait de lui et brillait toujours plus claire.
Puis il la sentit, elle était chaude, toute chaude. Elle devint
même brûlante. Elle s'approcha encore plus près
de lui. Maintenant, elle le faisait souffrir, il croisa les bras
devant son visage. Des cloques se formaient sur ses bras et ses mains.
B ientôt, l'illumination lui brûlerait les mains, puis
les bras et enfin la tête. Les douleurs étaient insupportables.
Il poussa un cri de peur et de souffrance.
Puis il ouvrit les yeux. Il fixa l'obscurité, prudemment. Il distingua bientôt
les contours de l'armoire, à côté la vieille
bibliothèque. Elle y conservait des livres qu'il aurait balancés
depuis longtemps à la poubelle. Elle toussa sans se réveiller.
Il n'apercevait que les contours de son visage éclairé par
la lumière des réverbères. Elle respirait lentement
et de façon régulière. Il s'efforça d'apaiser
ses douleurs dorsales, en changeant et rechangeant calmement de position
sur le matelas. Rien n'y faisait, il se leva.
Il avança à tâtons jusqu'à la porte,
marcha sur quelque chose de dur, un stylo peut-être, et poussa
un gémissement. Une fois dans le couloir, il ferma la porte
et alluma la lumière. Il s'assit sur les toilettes, pissa,
se lava et se sécha les mains. Puis il se rendit dans la cuisine.
L'horloge indiquait trois heures et demie. Il se versa un verre d'eau
et le but . Il s'assit à la table, parcourut un reportage
judiciaire dans le Hamburger Abendblatt et pensa à Ines. Le
procès était fini, il ne la reverrait plus jamais.
Il se rappelait la nuit qu'ils avaient passée ensemble, le
souvenir l'excitait. Il ferma les yeux et essaya de se représenter
Ines. Mais les contours se brouillaient. Puis il continua à feuilleter
le journal sans réellement comprendre ce qu'il survolait.
La porte de la cuisine s'ouvrit. Anne
resta dans l'encadrement de la porte : « Qu'est-ce qui se passe ? Tu as mal ? »
« Oui, aussi ».
« Aussi ?».
« J'ai encore été réveillé par
l'illumination », dit Stachelmann.
Elle le fixa, incrédule. « Mais sinon, ça
va ? » Elle rentra dans la cuisine et ferma la porte. « Nous
avons encore réveillé Felix. ». Elle bâilla. « Et à quoi
elle ressemble, ton illumination ? »
« Elle est claire, bien évidemment, elle est aveuglante.
Et elle te brûle d'abord les mains et les bras, puis le reste ».
Elle parcourut ses mains du regard
puis ses bras et secoua la tête. « Et
sinon, mis à part ces douleurs, tu vas bien ?» <0}
Il hocha la tête. « Pourquoi t'es-tu réveillée
?»
Elle se déplaça derrière une chaise et posa
ses mains sur le dossier. « J'ai rêvé de
conneries ».
Il la regardait d'un air interrogateur.
« Et bien oui, j'ai encore rêvé que tu jouais
les détectives et que cette fois, tout allait mal».
Elle rit, fatiguée.
Il sourit d'un air moqueur. « Non, deux fois, ça suffit.
La première fois, j'étais curieux, c'était de
ma faute. La deuxième fois, je n'avais pas le choix. C'est
fini ».
Elle s'assit sur la chaise, mit le
coude sur la table et posa le menton sur ses mains. « As-tu réfléchi à l'autre
chose ? »
« Quelle autre chose ? Ah oui, naturellement ».
« Et quelles sont tes conclusions ? » .
« J'en ai pas, pas encore ».
« Tu rends les choses si compliqué, Josef, toujours
si compliqué. Pourquoi ? »
« Je prends les choses au sérieux, c'est différent.
Allez, va dormir. Ces discussions nocturnes ne nous apporterons rien ».
« Celles que nous avons la journée, non plus ».
Elle se leva et le regarda tendrement. « Et puis essaie
de dormir. Sinon demain, heu non… aujourd'hui plutôt, tu seras
encore mal en point ».
« Je vais voir, plus tard ».
Elle quitta la cuisine et ferma la
porte qu'il se mit à fixer
comme s'il pouvait voir à travers. Cette dispute, quand avait
t-elle commencé ? Et de quoi s'agissait-il en réalité ?
Dispute, était-ce le terme approprié ? Ca faisait des
semaines qu'ils se tapaient sur les nerfs.
Puis il sursauta, comme frappé par la foudre. C'était
la sonnette. Elle retentit à travers l'appartement, une, deux,
trois fois. Il bondit, renversa la chaise et avança bruyamment
sur le sol en lino. Il ouvrit violemment la porte de la cuisine et
entendit Felix pleurer.
Anne sortit de la chambre à coucher. « Ca peut-être
qu'un mec bourré, putain ! ». Elle disparut
dans la chambre de Felix. Stachelmann demanda, furieux, dans l'interphone
: « Vous êtes fou ?»
« Police », annonça doucement une voix féminine. « Ouvrez
la porte s'il vous plait ! ».
La voix lui rappela quelque chose.
Il l'avait déjà entendue
quelque part. Stachelmann appuya sur le bouton pour ouvrir la porte.
Puis il partit en vitesse dans la chambre à coucher pour enfiler
son peignoir et revint dans le couloir. Il attendit. Les pas dans
l'escalier se rapprochaient rapidement. Ils étaient silencieux,
rapides. Puis il la vit. Bien sûr, il la connaissait. C'était
la collègue d'Ossi. Comment s'appelait-elle déjà ?
Elle était petite, elle avait des cheveux courts et bruns.
Elle ressemblait à Anne, pensa Stachelmann, pas seulement à cause
des cheveux. C'était quelque chose de plus subtil. Ses yeux étaient
rouges, comme si elle avait pris froid. Ou comme si elle avait pleuré.
« Excusez-moi », dit-elle. « Il est tôt ».
Ses yeux semblaient dire : je ne pouvais pas faire autrement.
Stachelmann la conduisit dans la cuisine,
remplit le filtre de café,
versa de l'eau dans la machine, puis la mit en marche. La policière
s'assit sur une chaise et tripota le pull-over qu'elle portait sous
son anorak. Pourquoi était-elle venue ? Certainement pas à cause
de moi ou d'Anne. Elle était à bout de nerf, elle n'ouvrirait
la bouche que lorsqu'elle le jugerait utile. Etait-il arrivé quelque
chose à sa mère ? Un meurtre ? Mais c'est Anne qu'elle
voulait voir, comment pouvait-elle savoir que tu étais là ?
Il se calma un peu. Et s'il était arrivé quelque chose à la
mère d'Anne ? Ca serait terrible, d'autant plus que son père
s'était tué sans laisser de lettre d'adieu derrière
lui. Il sentit l'incertitude commencer à le torturer. Il posa
trois tasses sur la table, ainsi que du sucre et du lait. La policière
semblait ne rien remarquer. Elle tâtait le décolleté de
son pull et fixait le dessus de la table. Puis elle avala sa salive à deux
reprises et commença : « Nous nous connaissons ».
Stachelmann hocha la tête. Il
s'assit en face d'elle.
Elle dit alors : « Ossi est mort. Cette nuit ».
Il la regarda sévèrement, comme s'il croyait à une
blague de mauvais goût. Puis, ça lui revint : « Vous êtes
Madame Nebel ».
« Hebel », dit-elle. « Carmen Hebel.
Appelez-moi Carmen, Ossi m'appelait comme ça aussi ».
Ossi était mort. « Mort ? »
Elle hocha la tête. Une larme coula sur l'os de sa joue puis
sur la commissure de ses lèvres. Elle arriva jusqu'au menton,
où elle s'arrêta, suspendue.
Stachelmann regardait la larme. Il entendait crier Felix.
« Nous étions venus une fois ici, Ossi m'avait
alors expliqué que vous habitiez parfois chez votre amie.
Il en parlait avec enthousiasme, il avait même noté son
nom dans son carnet d'adresses. Nous vous avions même ramené une
fois ici, vous avez sûrement oublié ». Il
n'avait pas oublié.
La machine à café fit
un peu de bruit, puis siffla.
Il voulait lui demander ce qui s'était passé, mais
il sentait qu'il valait mieux la laisser raconter, même s'il
commençait à bouillir d'impatience.
Anne rentra dans la pièce, Felix ne criait plus. Elle vint
derrière Stachelmann et mit les mains sur ses épaules.
Elle regardait Carmen sans poser de question.
Mais cette dernière ne le voyait pas, elle n'avait sans doute
pas remarqué qu'Anne était entrée dans la cuisine.
Carmen fixait encore le dessus de la table, les yeux humides. « Il était
assis à son bureau… la tête posée dessus,… sur
un tas de papier, une sorte de dossier qu'il était probablement
en train de lire avant sa mort ». Elle secoua la tête. « Non,
il est maintenant dans les mains de la médecine légiste,
l'autopsie a peut-être déjà été pratiquée ».
Elle secoua à nouveau la tête. Puis elle dit encore
plus bas : « Et s'il s'était suicidé ? Pourquoi
? Et si quelqu'un l'avait assassiné ? Pourquoi ? Je ne comprends
pas ».
Stachelmann sentit les mains de Anne
serrer plus fermement ses épaules.
Le visage de Carmen se releva, elle la regarda, les yeux humides.
Anne se retourna et s'avança jusqu'à la machine à café,
sortit la cafetière et remplit les trois tasses posées
sur la table. Puis elle s'assit, remua son café bien qu'elle
n'y ait versé ni sucre ni crème. La cuillère
raclait le bord de la tasse, Stachelmann lui jeta un bref coup d'œil,
il fut énervé l'espace d'un instant, puis il se dit
qu'après tout ce n'était pas important.
« Je l'ai trouvé », dit Carmen. « Vers
minuit ou un peu après. Je revenais du comité…» Elle
but une gorgée de café. « Nous étions
ensemble ». Elle avala plusieurs autres gorgées avec
précipitation. « En fait, c'était une belle histoire,
mais pas toujours facile. Et puis, il y avait ce problème
qu'il a caché à tout le monde. »
« Quel problème ? »,
demanda Anne doucement.
« L'alcool », rétorqua Carmen. « J'ai
essayé de l'en dissuader. Je croyais parfois que ça
allait marcher. Mais j'ai toujours fini par retrouver une bouteille.
Vous comprenez, il la cachait lorsqu'il savait que je venais. Deux
ou trois fois dans la semaine. Je ne voulais pas emménager
avec lui ». Sa voix laissait deviner un reproche. Comme
si elle aurait pu empêcher sa mort en s'installant chez lui.
Stachelmann se fit encore plus pensif.
Il ne devait rien dire ou demander. Anne le ferait, il n'avait
qu'à écouter et
réfléchir. Il se rappelait la scène de l'aéroport,
lorsque Ossi lui avait sauvé la vie alors qu'on tentait de
l'abattre. Ossi, un nostalgique de la révolution qui s'est
pourtant ensuite engagé dans la Police. Il se rappela aussi
le moment où Ossi l'avait appelé après avoir
lu son intervention dans le journal et puis la façon dont
il l'avait aidé à se défaire du soupçon
de meurtre qui pesait sur lui. Ines resurgit à nouveau dans
ses pensées. Elle aussi avait connu Ossi. Il lui avait naturellement
laissé croire à une possible liaison. Ossi ne pouvait
pas faire autrement. C'était un dragueur né, mais derrière
les apparences se cachait un homme qui n'était pas qu'un fanfaron ;
i l dissimulait son manque d'assurance. Mais il était mort
maintenant. Il s'était peut-être tué.
« Comment est-il mort ?», demanda Anne. Stachelmann
entendit la réponse comme derrière un mur.
« Il s'est
empoisonné », dit Carmen d'une voix monotone. « Le
médecin a conclu à un arrêt cardiaque
ou quelque chose de la sorte. Il était assis sur
une chaise, la partie supérieure du corps renversée
sur le bureau. Il n'est pas tombé sur la table, car on aurait
repéré une blessure. J'imagine qu'il s'est écroulé vers
l'avant. Et que les documents ont protégé sa tête,
comme un coussin. Des dossiers bizarres, des feuilles volantes, des
trucs d'Heidelberg je crois, des vieux machins. Votre nom apparaît
aussi, dès la première page ». Elle releva
la tête brièvement pour regarder Stachelmann. Il lut
dans ses yeux du chagrin mais aussi de la peur. De quoi avait-elle
peur ?
Stachelmann essayait de se représenter la position d'Ossi,
assis devant son bureau, mort. Mais il ne parvenait pas à se
faire une image. Ce qu'il entendait et voyait là, lui semblait
très lointain, comme voilé par des nuages brumeux.
« J'ai tout d'abord appelé les collègues, le
médecin légiste. J'ai participé à la
sauvegarde des traces, même Taut est venu, en général
le commissaire principal quitte son bureau à contrecœur. Et
son lit encore plus ». Un rire parcourut son visage et disparut. « Et
puis j'ai voulu vous voir ». Elle releva la tête et regarda
rapidement le visage de Stachelmann. Puis elle fixa de nouveau le
dessus de la table. « Mais vous n'avez pas répondu au
téléphone. Et je me suis souvenue… » . Elle
lança un regard à Anne avant de reprendre la même
position. « J'ai pas pu m'en empêcher. Où fallait-il
que j'aille ? ».
Stachelmann avança
la main au-dessus de la table et prit la sienne. Elle avait des doigts
très fins. Stachelmann lui
pressa la main, puis la reposa. « Vous avez eu raison »,
dit-il. « De toute façon, j'étais réveillé… nous étions
réveillés ».
« Il a beaucoup parlé de vous. De votre séjour à Heidelberg ».
Il eut été impossible qu'il parle d'une autre époque
puisqu'il ne connaissait pas Stachelmann avant et qu'ils ne s'étaient
pas revus depuis. Stachelmann se doutait bien qu'Ossi, en rapportant
cette période agitée, avait dû se passer de la
pommade. Manifestations, distributions de tracts, transformations
ou obstructions de séminaires, bagarres avec la Police. Stachelmann
s'était parfois comporté en minable frimeur. Il se
rappela comment Ossi et plus tard Ines voulaient faire impression
de façon si pressante qu'au final, ils n'impressionnaient
personne. Stachelmann hocha la tête. « Oui, nous
avons vécu beaucoup de choses ensemble ». Et puis
Ossi n'était pas encore si pédant à cette époque,
finit-il la phrase mentalement. Il doit avoir changé quand ça
allait mal. Lorsqu'il ne devint pas avocat, lorsqu'il perdit son
idéal et qu'il s'engagea dans la Police, ce qui était
plutôt contraire à se faire avocat du mouvement, celui
qui vient au secours des révolutionnaires devant le tribunal
de l'ennemi des classes, ou du moins transforme leur condamnation
en un fanal. Et il était mort maintenant, il s'était
peut-être même tué. De toute façon, cela
aurait des conséquences. Stachelmann réfléchit
aux sentiments d'Ossi durant les dernières heures de son existence.
A quoi avait-il pensé ? Certainement à sa grande époque, à Heidelberg,
lorsque Hinz et Kunz l'appelaient le Ossi rouge et ce surnom,
il ne le portait pas à cause de la couleur de ses cheveux.
« Il vous a envié », dit Carmen. « Vous
avez réussi dans la vie, lui est devenu policier. Ne me comprenez
pas mal, c'était un bon policier. Il n'est pas le seul à trop
boire. Mais parfois... » - elle cherchait le mot - « ...
parfois, il était si triste. Et je le remarquais parce qu'alors,
il parlait à peine. Et s'il parlait, il faisait allusion à cette époque
universitaire, prononçait des bribes de phrase et votre nom
revenait souvent ». Elle hocha la tête. « Et
puis, il remuait la tête ». Elle répéta
son geste. « Et puis il riait, un peu tourmenté et
agitait la main, ainsi ». Elle balayait la table virtuellement
comme pour en ôter les saletés. « C'était
comme s'il pouvait effacer ce souvenir ». Elle fit le
même geste, encore une fois, au-dessus de la table, lentement,
prudemment. Elle semblait happée par une pensée.
Stachelmann voulut lui reprendre la main. Mais il s'abstint.
« Il vivait dans ses souvenirs. Ils le torturaient et l'aidaient,
même si ça vous paraît bizarre ».
« Non », dit Anne. « Je peux comprendre. Peut-être
parce qu'autrefois, Ossi était quelqu'un et que cette idée
lui donnait de l'assurance. Mais lorsqu'il allait mal, ses souvenirs
faisaient apparaître son échec ». Elle commença à mettre
la main sur sa bouche. « C'est ainsi qu'il le ressentait,
je crois. Pourtant, devenir commissaire judiciaire n'a rien d'un
déclin ».
« S'il avait voulu, il aurait pu devenir commissaire en chef
depuis longtemps ». Carmen sortit un mouchoir de son jean et
s'essuya les yeux.
Stachelmann pensait aux dossiers sur
lesquels avait reposé la
tête d'Ossi.
« Voulez-vous le voir une dernière fois ? »,
demanda Carmen.
Stachelmann réfléchit, il imagina le cadavre entreposé à la
médecine légiste, blanc, flasque. « Non, mais
j'aimerais beaucoup voir l'appartement ».
Carmen réfléchit. « Il est sous scellés.
Mais je vais demander à Taut, il vous connaît et fera
sûrement une exception. Vous trouverez ou pourrez peut-être
expliquer quelque chose. Je vais au comité maintenant, je
vous appelle après ».
Stachelmann lui donna le numéro où elle
pouvait le joindre au Historisches Seminar. Carmen le nota et rangea
son bloc-notes dans la poche de son anorak puis elle resta encore
un petit moment. Elle se leva, saisit le bord de la table, comme
pour se cramponner, se retourna puis partit. Elle murmura quelque
chose en quittant la cuisine, Stachelmann entendit la porte de
l'appartement claquer.
Ils étaient tous deux silencieux. Stachelmann se retournait
comme s'il était assis dans la cuisine pour la première
fois. Anne tambourinait des doigts sur la table sans dire un mot.
Stachelmann regarda l'horloge. Il était presque six heures,
l'aube pointait au dehors inondant le sol de lumière.
« Tu l'appréciais
? »
« Je ne sais pas »,
dit Stachelmann.
« Tu dois bien le savoir pourtant ».
« Et bien, cela faisait des mois que je refusais de le revoir ».
J'aurais pu empêcher tout ceci, pensait-il. S'il s'est suicidé,
c'était peut-être parce qu'il souffrait de solitude.
Non, ce n'était pas son cas. Il avait une relation avec Carmen.
Mais on peut très bien avoir une relation et se sentir seul.
Il t'enviait bien qu'il n'y ait rien à envier. Tu aurais pu
le convaincre. Une broutille suffit parfois à donner le coup
de grâce à quelqu'un. La jalousie avait peut-être
servi de déclencheur. Il se rappelait comment ils discutaient
autrefois, dans ce bar, le Tokaja, du cas Holler, un meurtrier en
série qui avait voulu tuer tous les membres d'une même
famille, les uns après les autres, pendant près d'un
an. Au Tokaja, il avait entamé une relation avec Ines, ce
qu'il aurait mieux fait d'éviter. Il n'irait plus jamais dans
ce café. A chaque fois qu'il y allait, il était impliqué dans
un meurtre. Autrefois, lorsqu'il était au Tokaja avec Ossi,
il avait pu remarqué la jalousie qu'éprouvait Ossi à son égard.
Il aurait dû le contredire plus énergiquement. « Il
n'a pas évolué de la meilleure façon possible.
On ne doit pas dire de choses désobligeantes sur les morts,
mais c'était un type, autrefois ! Ici à Hambourg,
presque trente ans plus tard, il me faisait l'impression d'un fanfaron,
d'un homme qui se mentait à lui-même ».
« Il cachait quelque chose de sombre en lui. Ossi était
un type sympa mais aussi un peu importun, et particulièrement
avec les femmes. Il buvait, bon, j'en connais d'autres qui boivent
et ne deviennent pas chenapan pour autant. Quelque chose me dégoûtait.
Quelque chose de collant. Je déraye peut-être, aussi ».
Anne regarda Stachelmann dans les yeux.
Il évita son regard. « Ossi comptait pour moi, autrefois,
lorsque nous étudions ensemble. J'ai toujours eu l'impression
que cette époque avait duré longtemps. J'ai recompté, ça
ne fait qu'un an et demi. Il était plus vieux que moi, il
m'a protégé de temps à autre. Je lui en suis
fort reconnaissant, même s'il l'a moins fait pour moi, que
pour son ego. Mais lorsque l'on s'accroche toujours aux mêmes
histoires, un demi-siècle plus tard...».
« Tu es injuste, c'est ce qui vous a lié et c'est pour ça
qu'il a recommencé à parler de ces vieilles histoires.
Ca aurait été bizarre de faire autrement. Essaie de
deviner un peu de quoi nous avons parlé lors de ma dernière
retrouvaille d'anciens étudiants ».
« Il vit dans le passé. Cette période était
si courte, quelques années seulement, et depuis tout va de
mal en pis ».
Ils se turent. Stachelmann se reversa
du café, ainsi qu'à Anne.
Sa cuillère résonnait dans la tasse comme une petite
cloche.
« Alors, tu lui dois quelque chose ! ».
« Quoi ? ».
« Va dans son appartement. Regarde ces étranges dossiers.
Ils doivent venir d'Heidelberg ».
« Hm».
« Ce n'est pas grand chose. Tu consultes les documents, tu
racontes à la Police ce que tu as lu et ce que ça signifie.
J'imagine les choses ainsi : Ossi a feuilleté des vieux documents
relatifs à cette époque tant affectionnée, et
puis le chagrin l'a repris et il s'est suicidé car il ne voyait
pas comment sa situation pouvait s'améliorer ».
« Si ça s'était passé ainsi, il se serait
tiré une balle et ne se serait pas empoisonné. S'il
s'est suicidé, il l'a fait en se préparant. Normalement,
il n'y a jamais assez de médicaments ou même de poison à la
maison, il faut s'en procurer. J'imagine la scène plutôt
ainsi : il veut se suicider pour quelque raison, il prépare
tout et avant d'avaler les médicaments, il se rappelle encore
une fois le bon vieux temps. Il veut sortir de scène avec
un beau souvenir. Peut-être qu'il a fait des conneries au service
et qu'il redoutait que tout vienne à se savoir, peut-être
souffrait-il de dépression, ça ne m'étonnerait
pas, ou peut-être qu'il en a eu marre de sa vie pourrie, tout
simplement ».
Elle le regarda d'un oeil
interrogateur. « Un
suicide, c'est terrible ».
« En aucun cas », dit-il. « Le suicide n'est pas
un meurtre mais un droit dont tout à chacun dispose ».
Un autre regard, long et triste. Il
sentit qu'elle voulait lui poser une question, pourtant elle ne
la formulait pas. Elle dit autre chose. « Toi
aussi, tu as souffert de dépression ? ».
La question l'étonna. Qu'est ce que cela venait faire dans
la discussion ? Il était prêt à tout rapporter à lui,
chercher la faute là où personne ne l‘avait encore
trouvée. Mais elle ne pouvait pas dire ça, quand même.
C'est vrai, il s'était parfois effondré, mais la dépression
c'est autre chose. La dépression, c'est une maladie.
Il n'était en rien responsable du départ d'Ossi. Même
s'il avait parlé plus fréquemment avec lui ? Il écarta
cette pensée. Elle revint toutefois. « J'aurais dû aller
le voir plus souvent. Je ne l'ai pas revu depuis cette histoire avec
Griesbach. Bien qu'il m'ait aidé. On a parlé au téléphone
une, non… deux fois, il a appelé pour bavarder ».
« N'exagère pas », dit-elle. « Quelqu'un
ne va pas se suicider parce qu'il est malheureux que tu ne lui rendes
pas visite. Ne te mets pas ça dans la tête ».
« Si seulement j'avais su. Une simple allusion d'Ossi aurait
suffit ». Il frappa du poing sur la table et fit trembler les
tasses de café. Anne eut peur. Elle se leva, la colère
luisait dans ses yeux, elle quitta la cuisine sans mot dire.
Stachelmann resta assis encore longtemps,
il but une autre tasse de café et se remémora le passé. Il se demandait
si Ossi n'avait finalement pas eu raison, si la thèse du suicide était
confirmée. Il réfléchit, combien de fois avait-il
joué avec cette idée. Simplement comme ça, vous
pouvez tous aller vous faire voir. Cette pensée l'excita.
Si sa vie devient un tourment, pourquoi ne pas en finir ?
***
17 avril 1978
Ce
vaurien. Les traîtres
sont comme des punaises. Il faut les écraser
aussi. Bien que les punaises ne choisissent
pas d'être punaises. Donc, les
traîtres sont pires. L'ennemi,
on l'a devant les yeux, on le distingue nettement et il te voit
aussi. Les fascistes et leurs – naïves
??? Ils devraient le savoir !!! C'est
qu'ils le veulent !!! – Les traîtres
nous livrent bataille en déployant de grands moyens. Démocratie,
ne me faîtes pas rire. Si la démocratie
produit de mauvais résultats, on doit la supprimer. Par
exemple, Pinochet. Mais un traître
est deux fois plus dangereux. Il démoralise
ses propres rangs, et vend ta stratégie à l'ennemi.
Combien de guerres ont été remportées après
trahison ? Nous aussi, nous sommes
en guerre. Ils nous tuent. Et
nous les tuons lorsque c'est nécessaire. Je
ne veux pas tuer, c'est abject. Et j'espère
que je n'aurai pas à le faire. Si
j'imaginais avoir été celui qui a abattu ce vaurien,
je ne pourrais plus faire autrement que d'y penser en permanence.
J'étais
contrarié par les événements, très
contrarié. Personne ne me l'a
dit. Quand on participe à une exécution,
on préfère le savoir avant. Même
un révolutionnaire doit s'y préparer. Ca
n'aurait rien coûté, au moins de me laisser entendre
quelque chose. J'aurais peut-être
participé quand même, non ? Et
bien oui, les traîtres sont pires que les punaises.
J'ai
vu Angelika, par hasard, chez le nouvel italien dans la Hautpstraße. Quelqu'un a dû le
dire, elle avait un derrière sexy. C'est
vrai. Je crois qu'elle m'a souri. Enfin,
lors de la manif contre l'augmentation du prix des transports,
nous avons marché un moment l'un à côté de
l'autre. Elle m'a parlé de l'anxiété qu'elle
ressentait avant ses examens d'allemand. Et
je lui ai raconté que j'avais interrompu mes études
pour pause révolutionnaire. Elle
a ri mais j'imagine qu'elle a éprouvé un peu d'admiration.
Parce que je suis quelqu'un. Si nous ne faisons
pas attention à ce que nous disons, les fascistes seront
bientôt aux commandes. Et ils
nous enverront alors de nouveau à Auschwitz. Je
l'ai bien compris.
Je
dois encore travailler sur moi. Ce que j'ai dit sur son derrière, c'est sexiste, diraient les
camarades du groupe féministe. La
femme ne se réduit pas à une caractéristique
sexuelle. Vous avez raison, oui. Et
je ne dirai plus rien à ce sujet. Mes
pensées suivent les exigences actuelles de la révolution.
Je ne suis pas réactionnaire comme il faut, parfois, dans ma
tête. Je dois encore travailler
sur moi.
Si
je parlais à Angelika de l'exécution,
que dirait-elle ? Que c'était
logique, aussi ? Ca l'était
pourtant.
Prépublication avec l'aimable autorisation de la maison d'édition
Kiepenheuer & Witsch, Cologne.
© 2006 par la maison d'édition
Kiepenheuer & Witsch,
Cologne.