Achim Saupe
Traduction : Michel Marx
L'Institut Universitaire Protestant
d'Iserlohn organisait en Janvier 2006 pour la deuxième fois
un Festival du Polar avec des intervenants de haut niveau. A l'origine
de cette manifestation on trouve Jochen Vogt linguiste à Essen
et éditeur de nombreux ouvrages traitants du roman policier. A l'écart
du “Syndicat”, l'association des auteurs de polars allemands on a rencontré ici
pendant deux jours des chercheurs critiques littéraires, des blogueurs
de polars et aussi quelques (futurs) auteurs de polars qui exposaient leurs
idées
lors de discussions informelles. Alors qu'en 2005 le rapport entre l'église
et le crime, avec le thème du “Retour du Mal”, devenait plus qu'évident
(les polars en tant qu'apocryphes de la Bible), on éclairait cette fois
ci la scène internationale du crime avec ses dernières tendances,
les spécifités nationales et régionales sous le titre “Le
monde de la criminalité”.
Et ceci dans une Iserlohn glaciale, une ville insignifiante entre la Ruhr et
le Sauerland, à propos de laquelle un chauffeur de taxi du cru me disait
que c'était un centre du crime organisé: dans la nuit de la Saint
Sylvestre deux personnes avaient été abattues et en plus il pouvait
aussi relater un crime sexuel contre une vieille femme qui aurait été poignardée
de 17 coups de couteau. Avant même d'avoir entendu le premier exposé j'avais
déjà presque envie de repartir : je ne voulais pas me dérober à la
réalité du crime, même la présence d'un ex policier
pouvait à peine rassurer.
Global Crime
Par un véritable
tour de force Thomas Wôrtche (éditeur de
la série de polars Metro aux éditions de l'Union et critique de
polars dans l'hebdo Freitag-Vendredi-) proposa d'abord un aperçu
de la scène internationale du polar tout en se concentrant sur des
régions
un peu plus inconnues dans le domaine du crime. Il a vu chez Eric Ambler,
Henry Keating et Ross Thomas des précurseurs d'une internationalisation
du polar. En tant qu'éditeur de la collection Métro il présenta
des polars d'Asie, d'Afrique, d'Amérique Centrale et Latine pour
mener à de
nouvelles découvertes de continents de polars, tout ceci dans le
cadre de son exposé, ainsi des romans de Yasmina Khadia (Algérie),
de Pepetela (Angola), Leonardo Padura (Cuba) et Nury Vittachi de Hong Kong.
La force subversive que le polar peut développer renvoyait distinctement
Wôrtche
vers Leonardo Padura. En effet selon lui Padura utilise le genre du hard
boiled pour montrer les disfonctionnements sociaux à Cuba et exerce
ainsi une critique de la marche du système interne cubain. C'est
justement cette dimension internationale qui donne à l'auteur des
espaces de liberté à l'intérieur
du système de la censure. A l'aide du roman de Nury Vittachi et
de son détective Fengshui C.F.Wong, Wôrtche montre qu'ici
la méthode
rationaliste occidentale d'élucidation du crime serait transposée
dans une région qui n'aurait pas sa propre tradition d'écriture
de polars. Le survol de la scène internationale du crime montre
clairement que jusqu'à présent seul le monde criminel d'Amérique
Latine avait développé ses propres genres de procédés
qui se caractérisent d'une part par la combinaison d'un réalisme
magique et de procédure criminelle et d'autre part des procédés
aussi différents que ceux de Paco Ingnacio Taibo II ou d'histoires
de détectives classiques dans les oeuvres de Jorge Luis Borges.
Les histoires internationales de polars présentées par Wôrtche
essaient la plupart du temps de saisir la décomposition sociale
au travers des transformations politiques et économiques et des
mises en oeuvre des processus de démocratisation. L'histoire d'un
polar se prête d'une part à la
communication interne des pays émergents et d'autre part l'adaptation
de ce genre typiquement européen et américain offre la possibilité de
montrer justement à ce “premier monde” de société de
consommation précisément ces mêmes problèmes
qu'il a contribué à créer.
Les alambics d'Erlenmeier
de l'expert en médecine légale
Le germaniste berlinois Brittnacher se consacrait aux polars
anglais et américains.
Contrairement à Wörtche, Brittnacher n'était pas à la
recherche du grand polar littéraire mais s'intéressait à la
culture de masse. En raison de l'impossibilité d'avoir une vue d'ensemble
du marché du polar en anglais il cherchait de nouvelles tendances et variations
du genre. Brittnacher spécialiste de littérature fantastique fait
tout d'abord référence à un type de polars hybrides avec
un mélange d'affaires policières, d'occultisme ou d'aspects fantastiques
comme dans les romans de John Connelly. Avec justesse il affirmait: “quand les
fantômes parlent la critique sociale se tait. Il voyait une autre nouvelle
forme narrative de la littérature policière dans la combinaison
du polar, du thriller et du roman de procédure judiciaire, il ne visait
ainsi pas seulement John Grisham le paranoïaque et ses thèmes de
justice, de politique et de polices. Malgré la relativisation du concept
de culpabilité le premier commandement des polars de ce type est que quelqu'un
doit payer: une affirmation du nouveau système du droit américain
avec son nouveau “Fondamentalisme moral” qui ne laisse aucun doute quant à la
désapprobation morale du crime.
Puis il y eut le mythe du tueur en série. On distingue ici deux directions
dans l'élucidation. D'abord l'élucidation par le profiler qui sur
la base de l'expertise psychologique et d'une approche basée sur une méthode
sémiotique et herméneutique se coule dans le psychisme du tueur
en série. Brittnacher a vu une explication historique dans l'œuvre de
l'écrivain britannique romantique Thomas de Quincey qui considère
le meurtre comme une oeuvre d'art. Ici le meurtre est présenté comme
un sujet esthétique pour lequel le polar présente une solution
tout aussi élégante.
Le profiler psychologique est de plus en plus remplacé par l'expert
de la médecine légale comme dans les romans de Patricia
Cornwell ou de Kathy Reichs. Les tueurs en série sont confondus
par des faits étayés
solidement sur des bases scientifiques. Alors que l'approche scientifique
de Sherlock Holmes semblait être celle d'un alchimiste divin, on
voit ici à l'œuvre
des artisans disposant d'une véritable expertise scientifique.
Le polar scientifique a tendance à sortir le Mal de son contexte
social et de le présenter dans un discours biologique génétique.
Les origines sociales de la criminalité se perdent dans les alambics
d'Erlenmeyer de l'expert en médecine légale comme Brittnacher
le formule clairement.
Du Néo Polar à la
voie autrichienne
Tobias Gohlis (critique de “Die Zeit”) se consacrait ensuite au néo polar
français, il voulait voir dans cette dénomination une indication
des auteurs eux mêmes plutôt qu'une catégorie littéraire
dûment établie. Il ne s'est pas étendu sur des auteurs comme
Jean Amila, JP Manchette, J.B. Pouy ou Didier Daeninckx qui ont pourtant une
telle importance pour la compréhension du polar français et leur
arrière plan politique. Pour Gohlis trois éléments sont
constitutifs du néo polar: la réflexion historique, le style imagé et
très expressif ainsi qu'une profonde ironie. Les rompols de Fred Vargas,
Gohlis les a classés dans une catégorie de son cru, le post polar:
un retour à la poésie est évoqué, d'une certaine
manière une littérature de réconfort qui dans un monde de
signes, de rêves et d'angoisses ne peut mener à la promesse d'un
monde raisonnable que dans le cadre d'un monde surréaliste.
Kathrin Fischer (de la Radio de Hesse), en accord avec Moritz Bassler,
situait le polar autrichien dans la tradition des Viennois modernes
et de l'Esthétique
de Thomas Bernhard. Ainsi anobli, le polar autrichien apparaît comme une
variante du récit post moderne du récit qui pose la question de
l'impossibilité de donner, grâce à la maîtrise de la
langue, une pace centrale à la réalité. Cette “voie” autrichienne – les
intrigues grotesques et les scénarios en partie absurdes, les réflexions à posteriori
et une haute idée de tout le discours – Fischer essayait de les expliquer
en se basant sur Heinrich Fest et Wolf Haas. Les polars d'Alfred Komark échapent
pourtant à ce type d'interprétation. Qu'actuellement le polar autrichien
ait nettement plus de succès que le polar allemand cela a fait l'objet
d'un bon mot de Thomas Bernhard: “c'est cette langue commune qui nous sépare”.
Où il est question des électeurs
de Poutine, de recettes de cuisine italiennes et des communautés
turques
Le deuxième jour nous mena de Russie, à travers l'Italie et vers
la Turquie .Le polar russe depuis la Perestroïka se trouva au centre des
discours du slaviste de Postdam Norbert Franz. Brièvement il faisait référence
au polar socialiste de l'ère de Kroutchev qui se concentrait totalement à l'éducation
du peuple dans le respect de la Loi. La levée de la censure en 1987 profita
en particulier aux fréres Arkadij et à Georgij Vajnez qui avaient
déjà eu du succès du temps des Soviets. Maintenant ils pouvaient
publier un manuscrit de 1960 qui avait été mis de côté et
qui traitait de l'antisémitisme soviétique. Que la littérature
policière ait fait un boum après 1990est à peine étonnant,
car le genre se prête bien pour décrire les nouvelles réalités
et l'écroulement de l'ordre de la société accompagné par
la violence, la criminalité et les peurs collectives.
Le polar russe contemporain est en premier lieu représenté par
des auteurs à succès comme Alexandra Marinina qui a travaillé 20
ans à l'Institut Juridique du Ministère de l'Intérieur à Moscou
et en dernier lieu comme Colonel dans la Milice. Entre temps elle a sorti 20
livres qui atteignent des tirages jusqu'à 20 millions d'exemplaires et
sont empreints de méfiance envers le processus de démocratisation.
L'engagement de l'héroïne Anastasija Kamenskaja pour la loi et l'ordre
concerne bien avant tout le monde des électeurs de Poutine. On n'a pas
trouvé d'explication convaincante au fait qu'en particulier les femmes
ont du succès dans la vente des polars en Russie. En contrepoint Norbert
Franz présente Boris Akunin qui brille avant tout par sa capacité à mettre
en des formes de narration littéraire très différentes et
qui par ses références variées à la littérature
russe apostrophe le “Monde de la lecture russe”.
Steffen Richter se consacrait moins aux auteurs de polars italiens mais beaucoup
plus à l'Italie des polars dans les oeuvres de Donna Leon, Magdalen Nabb
ou même Veit Heinichen.Le polar remplit ici le vide d'une littérature
de gare qui se meurt. Il ne faut pas manquer ici les coups d'oeil à la
cuisine italienne, alors qu'on ferait mieux de compter sur les
propositions de recettes d'un Italien comme le Commissaire Salvo
Montalbano qui les propose dans les polars de Andrea Camilleri.
Börte Sagasternous conduisit dans les polars de la Turquie.
Au premier plan il y avait avant tout des auteurs comme Cecil Oker,
Hasan Dogan, Mehmed Murad Somer ou Esmahan Aykol. Le représentant
le plus important du polar turc actuel celui qu'elle a placé en
avant dans ses travaux est Ahmed Unit, né en 1960. Unit
qui depuis la fin des années 70 s'est engagé dans
le Parti Communiste Turc (TKP)s'était mis en retrait pendant
la dictature militaire de 80 à 90, il a étudié en
85/86 à l'Académie
des Sciences Sociales à Moscou et a décidé à 30
ans qu'il pourrait arriver à plus de résultas comme écrivain
que dans les arcanes fermées de la politique. Une chance
pour la littérature
policière turque. Des hiérarchies rigides , les
abus de pouvoir et avant tout la discrimination des minorités
(le sujet du génocide
arménien est abordé) sont des thèmes récurrents
dans ses livres où il combine les perspectives contemporaines
et les historiques comme dans le passionnant roman Patasana (2000).
Dans Sis ve Gece de 1996 (en allemand Nuit et Brouillard Zurich
Ed. De l'Union 2005) on retrouve le membre des services secrets
turcs et lui-même Colonel Sedat, son propre biographe
qui prend part à une action de commandos contre de supposés
terroristes. La recherche du malheur et de la culpabilité mène
aux protagonistes car le Colonel Sedat avait pris part au meurtre
de sa Bien aimée comme
il le découvrira lui-même plus tard. Ainsi pour
les services secrets turcs les catégories du Bien et du
Mal se dissolvent dans une société déchirée
dont les principes d'ordre s'appuient sur des fondements boiteux.
Dans le cadre de la fiction, comme chez Sagaster ? On peut ainsi
même en Turquie aborder
des thèmes difficiles qui par ailleurs pourraient déclencher
des avalanches de procès s'ils étaient traité officiellement
de front.
Local Knowledge
et Littérature policière
La mondialisation de la criminalité en débat à Iserlohn:
le polar avec tous ses aspects offre les possibilités de débats
engagés sur la Société et participe ainsi toujours à la
programmation, dans le meilleur des cas à la modélisation des principes
d'ordre et des hiérarchies de valeurs. Le lecteur qui s'intéresse
aux différents aspects de la littérature policière se voit
présenter un local knowledge des cadres de la criminalité liés à la
culture et au milieu qui rendent possible une lecture ethnographique
prenant en compte la mondialisation
A la fin de ces Journées vint alors cet appel vers la littérature
policière : la recherche d'une “qualité littéraire”, de “critères”.
Comment pourrait on distinguer les polars bien écrits de ceux mal écrits.
C'est la question proposée, en vue des prochaines rencontres, devant une
assemblée légèrement perplexe. Ainsi il y avait bien de
quoi être déjà étonné: cette capacité de
tout ce monde littéraire ( critiques et spécialistes littéraires) à imposer
des règles était déjà fortement présente.