Polars
prohibés*
Sexe
et violence en kiosque
Giuseppe Lippi
Trad.
Kentaro Okuba
Avec
la participation de : FBI Romanciers américains
du frisson,
Jaunes de l'amour,
Jaunes du fichier,
Jaunes Eros,
Jaunes prohibés Longanesi,
Jaunes clés,
Jaunes sélection,
Jaunesexy,
Les jaunes du trou de serrure,
Les jaunes du cercle rouge,
Les Jaunes interdits, etc.
* Le roman policier
est au cœur du sujet de l'article ayant pour titre
original : « Gialli proibiti ». Le vocable « gialli » est
le mot italien courant pour désigner cette littérature,
vocable équivalent au français « polars ».
« Gialli » qui
se traduit littéralement
par « jaunes », a fini par désigner
le polar en Italie par référence à une célèbre « série
jaune » italienne (les « Gialli Mondadori »)
qui publia du roman policier dès les années 1930. Etienne
Borgers, juillet 06.
Chapitre I
Requiem pour une blonde
Les jaunes avec des éléments érotiques
des années
cinquante et soixante ne sont pas une invention italienne, mais ils
représentent la tentative d'importer sur notre marché la
formule éditoriale du “paperback original” américain.
La tentative s'est faite à un niveau sublime, comme dans le
cas des Jaunes prohibés Longanési reliés en
Linson (500 lires), et à un niveau plus modeste, jusqu'à toucher
le fond des fascicules vulgaires. Le grand canal de vente est encore
le kiosque et non la librairie. Il s'agit, en substance, de romans
traduits de l'anglais dans lesquels le sexe représente un
ingrédient
typique de la révolution des moeurs de l'après-guerre.
Si le genre hardboiled de Hammett, Chandler et de leurs épigones
des années trente, contenait relativement peu de sexe, dans
les années cinquante, les livres de Mickey Spillane et de
presque tous les autres auteurs portèrent l'accent sur une
sollicitation sexuelle majeure comme partie du mythe policier qui
se renouvelait.
D'une part, l'enquêteur – voyeur professionnel – s'imagine aimé de
toutes les femmes qu'il passe en revue comme dans un catalogue donjuanesque
(... Mais à San Diego, elles sont déjà mille et
trois..), d'autre part, le rôle fondamental de la dark lady,
l'antagoniste ambiguë et parfois tourmentée, est calqué sur
celui de Salomé, la belle dame sans merci dont la
séduction est dangereuse. Les couvertures des poches investissent à fond
dans le phénomène, encore plus que les affiches de cinéma.
Dans le sillage des romans jaunes importés, se construisent
des imitations italiennes comme celles éditées par
ERP, Editrice Romana Periodici. Les couvertures des Jaunes du fichier et
des Romanciers américains du frisson sont parmi
les plus osées, mais les romans faits à la maison sont encore
un produit immature ou dérivé.
Chapitre II
La loi du mal
En réalité,
la contribution la plus originale du thriller érotique – et
même l'invention du genre, qui peut-être revient vraiment à notre
pays – viendra plus tard de l'Italie, grâce aux autres médias
: bande dessinée et cinéma. Certes, c'est tout une
autre histoire, mais il est opportun de l'esquisser rapidement. Dans
la première
moitié des années soixante, le filon est inauguré par
les illustrés noirs de Kriminal, Satanik, Sadik, Killing,
Demoniak, Misterix, etc... rapidement rebaptisés “jaunes”,
tandis que quelques années plus tard suivront les bandes dessinées écrites
et éditées par Renzo Barbieri, dont plusieurs ont un
fond de thriller (Goldrake l'agent playboy). Dans tous,
l'élément érotique est fondamental, voire tout
simplement délirant : à ce propos, il est intéressant
de signaler, comme dérivés de la bande dessinée,
les photoromans érotiques de Killing et Supersex, qui préludent
déjà au cinéma noir. Et en fait l'étape
suivante sera représentée par les films de terreur-voyeur
signés de Mario Bava, DarioArgento et leurs successeurs. Ces
produits connaîtront un tel succès à l'étranger
qu'aujourd'hui on désigne en anglais, par le mot italien de “giallo”,
les drames criminels dirigés par Umberto Lenzi, le même
Argento, Lucio Fulci, Fernando di Leo, etc.
La
parabole italienne du thriller érotique se ferme, pour le
moment, avec l'école des “derniers héros” accueillis
par le mensuel mondadorien “Segretissimo” à partir de la seconde
moitié des années quatre-vingt-dix ; des histoires mélangeant
l'aventure, l'espionnage et le thriller et qui, dans plusieurs cas,
abondent en scènes érotiques à la Gerard
de Villiers. Mais ici le discours se diversifie, du point de vue du
contenu et non seulement. Il faudra en reparler.
Chapitre III
Strip-tease mortel
Il y a cinquante ans,
tout était encore à venir. On
vendait les jaunes principalement dans les kiosques : la plupart des
passionnés actuels ne se le rappellent pas, mais c'était
seulement hier. Les modes, dans l'édition, changent à la
vitesse d'une rafale de mitraillette et elles sont tout autant létales.
Les vieilles formules roulent sur l'asphalte comme des cadavres, les
collections d'autrefois finissent dans le gutter , la rigole qui court
le long du trottoir. Mais le changement radical dans nos habitudes
de lecture n'est pas toujours déterminé par une new wave
stylistique ; la plus importante même est une conséquence
des décisions du marché. Pendant longtemps les thrillers
ont été vendus en kiosque à très bas prix
; aujourd'hui on les vend surtout en librairie et cinq à six
fois plus chers. On doit la vogue actuelle du roman d'aventures relié à une
gigantesque opération commerciale qui détrôné le ”paperback
original” comme lieu naturel du thriller et qui a créé le
livre-événement, le roman-sensation qui se vend à plus
de 18 euros.
Cette
violente secousse a entraîné une série de
conséquences littéraires. Bien que restant l'héritier
de la prose populaire – qui dans ce cas spécifique consiste
dans un abus du style hémingwayen – le thriller étale
désormais toute une série d'ambitions. La longueur est
sensiblement augmentée (de 300 à 500 pages contre les
classiques 160-200), les scènes d'amour ont été adaptées à l'ère
post-pornographique, le langage vulgaire a été codifié,
les situations extrêmes, quoi que cela signifie, ont été légalisées.
La violence, imitant le cinéma et les bandes dessinées,
a obtenu le feu vert dans toute une série de scènes aberrantes
auxquelles, il y a peu de temps encore, aucun éditeur de mystery
n'aurait consenti.
Mais
la chose la plus importante est que le genre est “sorti du ghetto”.
Et en sortant du ghetto, il a dû renoncer à certaines
de ses caractéristiques les plus outrées, comme un
certain sexisme, la ségrégation raciale, la pureté de
la haine de l'autre qui l'ont longtemps caractérisé fièrement.
D'autres idiosyncrasies, toutes aussi exagérées, ont
remplacé les premières ; mais en même temps,
pour n'en retenir qu'une, le regard “masculin” porté sur le
sexe a disparu dans le jaune, une vision sur laquelle vivaient la
plupart des collections que nous rappelons ici. La libération
féminine
des années soixante a été un phénomène
décisif en ce sens : avec le changement d'époque, plusieurs
dizaines de milliers de lecteurs ont été privés
de romans comme La mort est belle, Panthère
blonde, Fille
tabou et autres délices du même type, qui avaient
bel et bien représenté un phénomène tout
autre que marginal dans la formule noir.
Alors
qu'en librairie, les romans historiques, humoristiques ou sociaux étaient
très en vogue, les kiosques de l'après-guerre regorgeaient
de livres policiers. Souvent brochés, rarement cartonnés
ou en matériaux durables (à l'exception notable des jaunes
Longanesi sur lesquels nous reviendrons) ils étaient vendus à un
prix oscillant entre 150 et 500 lires. Bien que des figures comme
la dark lady, la femme fatale et le détective privé affecté de
satyriasis fussent des éléments communs à une
grande partie de cette production sans fin, il y avait des collections
qui se faisaient remarquer pour leur dévouement au couple
sexe-violence. Ces Collections sont, par ordre de valeur voyeuristique
: Jaunes
clé , la série qui a le mérite d'avoir introduit
la double couverture dans l'édition policière italienne
; Les jaunes du fichier et FBI romanciers américains
du frisson aux couvertures audacieuses et brûlantes de
Caroselli (premier exemple d'art tridimensionnel trente années
avant le dessin assisté par l'ordinateur) ; les Jaunes
prohibés Longanesi
qui avaient fait du sexe leur drapeau dans leurs photos de couverture
et les pin-ups insérées à la fin ; les fascicules
de la sélection jaune , une revue qui, outre de couvertures
plus audacieuses que d'autres, contenait de nombreuses femmes dessinées
en deux couleurs dans les pages internes. Et encore, certains volumes
de la série jaune Garzanti , dont la couverture était
festonnée de filles dessinées par Carlo Jacono ; les
rares fascicules osé du Jaune Mondadori (toujours
grâce aux femmes décolletées et/ou décapitées
de Jacono) et les meilleures cover des Jaunes Ponzoni et
de la série Jaunissimo éditée par la
Tribune de Piacenza. Ponzoni était également l'éditeur
de la collection populaire de science-fiction Les romans du cosmos ,
tandis que la Tribune est l'éditeur historique de Galaxy et
de Galaxie : ce n'étaient pas des collections sexy,
mais les couvertures confiées à Carlo Jacono révélaient
du bon goût et… de bonnes mensurations féminines.
Le
public de ces collections était en grande partie masculin,
même s'il ne faut pas être catégorique. J'ai personnellement
recueilli les confessions de ma femme Sébastienne et de sa cousine
qui ont lu, pendant des années, tout type de jaune, y compris
ceux avec les couvertures décolletées et énormément
de numéros de “Segretissimo” de Carlo Jacono, quand chaque cercle était
rempli d'une fille nue. Il faut en tirer la leçon que les lectrices
amantes de l'action aiment avec la même ferveur que les hommes
le sexe en tant qu' action par antonomase . S'il était
sublimé, comme souvent dans ces thrillers populaires, il réussissait
encore plus dans son amabilité excitante.
Le
numéro 1 de Jaunes Clés, édité par
les Editions Vita de Rome, contient le manifeste éditorial
suivant : “Ecrivains exemplaires et autres auteurs valables, nouveaux
ou presque en Italie, seront peu à peu présentés
aux lecteurs de Jaunesexy et Jaunes Clés dans
des traductions de haute qualité et d'élégantes
formes typographiques. Les deux collection, réactualisant
une tradition qui provient de grands écrivains parmi lesquels
Doyle et Poe, veulent offrir au public des passionnés, un
panorama sans préjugés
du monde dans lequel nous vivons, caractérisé pour
une grande part par le sexe, la violence, l'avidité, l'aliénation,
indices de moeurs conditionnées par l'insécurité,
la peur et la cruauté des instincts”. Pour aguicher le lecteur,
voici la trouvaille de la couverture-espion, le trou de la serrure
en carton derrière lequel apparaît la moitié d'une
belle femme débraillée. Quand on soulève le
cache, on peut voir la fille en entier et en quadrichromie.
L'opportunité offerte par les jaunes “libérés” de
l'aprés-guerre est celle d'explorer le monde sordide du délit
et de l'aventure, mais aussi de l'éros perdu : des résidus
de passion dans la soi-disant société permissive. Avec
la fin de la seconde guerre mondiale, les derniers vestiges du victorianisme
(sinon même ceux du catholicisme) sont mis à la retraite
; celui qui est “libéral” s'en réjouit ; celui qui est
moraliste a toujours prête l'excuse de l'aliénation. Ainsi
tous ou presque tous les lecteurs et les lectrices sont contents, même
dans l'Italie démochrétienne. Cette formule éditoriale
ne changera plus ; les thrillers millionaires d'aujourd'hui suivent,
même s'il s'agit d'une situation sociale tellement différente,
la même leçon. La différence est que, au lieu de
chanter la geste des derniers individus dans une société toujours
plus indifférenciée et commercialisée, ils suggèrent
les sombres angoisses de fonctionnaires arrivistes qui ne pensent plus à se
soustraire au système et ne le veulent même pas, mais
rêvent de monter à un niveau supérieur, de gagner
plus d'argent, de devenir un élément plus important de
l'organisme auquel ils appartiennent (la police, le syndicat du crime,
un cabinet d'avocat ou une multinationale). Le succès sexuel
majeur du fonctionnaire dépend de son succès économique
majeur.
Chapitre IV
Chaque volume, une séduction
Le détective pauvre, l'avocat solitaire, le policier dilettante à la
psychologie fragile, quasi celle d'un adolescent, ont disparu du jaune
parce qu'ils ont disparu de sous les projecteurs du système,
et désormais nous ne voyons que ce que les néons veulent
nous faire voir. Restent, mais mal définis par des étiquettes
existentielles, le sexe plus ou moins affranchi, l'amour plus ou moins
de contrebande, et avec lui la drogue, la prostitution, ce qui un temps
donné s'appelait le crime passionnel et qui aujourd'hui, dans
un manque de passions, s'appelle génériquement le mass
murder, l'homicide en série.
Dans les thrillers psychopathes
tant appréciés du public
actuel, le noir vainc et le sexe devient souvent aberrant, malade ;
pour expliquer les motivations du sérial killer de service apparaissent
de brillants spécialistes et seul l'anatomo-pathologue sera
capable de comprendre en quelle race de position l'assassin et sa victime
ont fait l'amour. C'est l'éros dans une civilisation dépersonnalisée,
et entre les “bons” les choses ne vont pas mieux. Plus que du désir,
c'est une compétition, un sport arriviste, vulgaire et bavard.
Si le panorama actuel semble être celui du sexe consumériste
par antonomase, où les poils ne se dressent pas spontanément
(même par peur), il faut admettre que dans les vieux jaunes des
kiosques prédominaient, même avec la violence, des instincts
plus vitaux ; c'est la jeunesse qui découvre, aujourd'hui, le
plaisir et le danger (et seulement dans les drames noir de Goodis,
Thompson et Day Keene, le second prévaut sur le premier). Les
situations érotiques ne font pas tant allusion à l'aliénation
ou à la dégradation des instincts, ni à ce genre
de prurit trés ordinaire; ou juvénile, que le soi-disant
full-blooded man américain éprouve avant d'être
fiancé ou d'avoir épousé sa femme. Dans les désirs
du jaune, il y a quelque chose de sublime, ou mieux de sublimé :
le voyeurisme est fort, l'effleurement excitant, la cour enflammée
: des émotions qu'il n'est plus possible d'introduire en contrebande
dans une sociéte libérée de tout.
Pour preuve de la nature
voluptueuse et non seulement bavarde de l'éros-jaune, écoutez
combien est sensuelle cette description des matériaux composant
un jaune prohibé Longanesi, une note qui apparaissait en quatrième
de couverture de chaque volume des années soixante :
“Votre Jaune prohibé n'est pas un opuscule, un fascicule ou
un livret : c'est un volume digne de figurerdans votre bibliothèque
parce qu'on ne peut pas le “jeter”, parce qu'on peut le relire et parce
qu'il est le meilleur que l'industrie italienne puisse vous offrir.
Le papier a un haut niveau de cellulose, les encres, à absorption
rapide ne salissent pas, ne se souillent pas, ne reflètent pas
malencontreusement la lumière. Votre Jaune prohibé est
composé en Baskerville, un caractère moderne, qui réunit
idéalement les qualités de robustesse et d'élégance.
Même si le volume dépasse le nombre moyen de pages, le
caractère est toujours fondu sur douze points. Ce corps, ajouté à la
nuance ivoire du papier et à l'abondance des marges de chaque
page, apporte à l'oeil le plus fatigué une lecture aisée
sous n'importe quel type de lumière. Même pour les plus
hauts tirages, le Jaune prohibé n'est jamais publié sur
des rotatives, mais sur des machines planes plus modernes, afin de
garantir la haute netteté d'impression des caractères.
Cousu en points pleins de fils de coton, il est relié en matériel
Linson, de haute résistance, composé de longues fibres
de corde Manille, teintée dans la masse. Le dos de la couverture
est arrondi sur des machines à deux mors, il a un cintrage régulier
par un double renfort de gaze fixé par des collants élastiques.
Il est muni d'élégants tranche-fils jaunes en tête
et en bas de page. Les légendes sont obtenues au moyen de bronzes
gravés à la main et imprimés à chaud sur
une pellicule d'acetate pigmentée de jaune indélébile.
La jaquette, reproduite par des '”ektachromes” exécutés
par des photographes spécialisés, après l'impression
des couleurs (jamais moins de quatre) est recouverte avec une forte épaisseur
de pellicule transparente, résistante à la chaleur, aux
acides, non inflammable et lavable”.
Qui pourrait résister ? Maintenant si, M. Poe, maintenant que
nous savons “la chanson que chanteraient les sirènes”. Cette
sensualité de typographe lombard, cet éros transféré ailleurs
et par-dessus tout orgueilleux et artisanal, a représenté l'ultime
tentative de résister à l'aplatissement des mœurs. L'ennui
est vaincu ! proclamait le slogan d'une autre série à succès
de Longanesi, Suspense . Puis la mitrailleuse a chanté,
la chaîne de montage a broyé la boutique du typographe
et les réactionnaires ont commencé à pleurer parce
qu'à l'horizon se profilait l'ère des livres non plus
cuits, mais encollés.
Ceux-ci oui, sans pudeur, bien autre chose que du sexe excitant.
En Italie, le poche de masse
n'a pas décollé jusqu'en
1965, et même alors seulement au niveau de la littérature mainstream ,
rarement de genre. Les livres à la couverture sexy et les
histoires enflammées de crime et de passion ont tenté de
précéder
l'époque et ont cherché à le faire artisanalement,
selon un goût éditorial précis. Ils furent le
signe d'une époque : l'ère prolifique du baby boom et
de la guerre froide, où tout le monde avait peur et faisait
des enfants parce que le fallout n'était pas encore
redescendu.