(*)
Le roman policier est au cœur du sujet de l'article ayant pour titre original : « Marea
Gialla ». Le vocable « gialli » est le mot
italien courant pour désigner cette littérature, vocable équivalent
au français « polars ». « Gialli » qui
se traduit littéralement par « jaunes »,
a fini par désigner le polar en Italie par référence à une
célèbre « série jaune » italienne
(les « Gialli Mondadori ») qui publia du roman policier
dès les années 1930. Etienne Borgers, juillet 06.
843.
Tel est le nombre de romans policiers, noirs et thrillers parus en 2004,
selon Vendredi,
le magazine du quotidien
La Repubblica,
du 16 juin dernier. Et pour 2005 et 2006, la tendance n'a fait que se
renforcer. Une marée
montante, croissante, qui envahit les rayons des librairies, poussant
les littéraires de côté et créant l'envie
et les tentatives d'imitations pour suivre la vague. Et dans cette
marée
nagent toujours plus d'auteurs italiens, qui de patrouille sont devenus
compagnie, et d'ici peu bataillon, avec un auteur confirmé suivi
de beaucoup de new entry, certaines (voir le cas Faletti) avec un succès
retentissant. Il n'est pas toujours facile de démêler, de
choisir, de distinguer le roman ou le recueil de nouvelles de qualité des
propositions roublardes ou banales. Etant entendu que tout choix est
toujours subjectif et discutable, je me limiterai ici à fournir
une brève sélection, une
notice rapide pour donner envie au lecteur de l'article de bouquiner
(si un lecteur ne lit pas, quel lecteur est-il ?) les titres proposés. Et
je le ferai en suivant la trace (toute aussi arbitraire) d'un mot-clé,
d'un fil rouge minimal.
Frontière.
Claudio Camarca, Nel nome
di Dio (Au nom de Dieu), Kowalski Editeur, 2006, 432
p.
Ils ont franchi toutes les
frontières,
les immigrants, âmes souffrantes, aujourd'hui victimes et demain
bourreaux, qui grouillent et s'embrouillent sur la scène,
tout en tirant les ficelles du nouveau roman de Claudio Camarca,
tous convaincus d'agir Au nom de Dieu (Nel
nome di Dio). Il y a dix ans, Camarca, écrivain,
auteur de télévision, metteur en scène, publiait
Ordre public (Ordine pubblico), un beau roman policier, sec, noir
et violent (ça
serait bien s'il était réédité) avec
beaucoup de serial-killer, dans lequel apparaissait Faddi, un policier
dur et rude, expérimenté mais indomptable. Faddi est
de retour, protagoniste de cette histoire : s'il s'agissait d'une
maison, elle aurait les piliers et le toit en thriller, mais les
briques et la plomberie d'un noir pur et noirissime. Sur la structure
du thriller, articulée
selon le schéma
temporel classique “jour, heure”, coupé de flash-back qui
dévoilent
ce qui s'est passé “avant”, je ne dirai rien pour ne pas gâter
la surprise. Je dirai seulement que dans la fange noire se déplacent
des trafiquants, des drogués, des informateurs, des extrémistes
politiques, des mendiants, des policiers ambigus... Et puis des Imams
aux buts pas très clairs, qui parlent de Dieu pour semer plus
facilement la haine dans les esprits conditionnables des jeunes immigrés,
mal à l‘aise
dans une Italie pas toujours facile à vivre, où tous
semblent rivaliser pour faire les mauvaises choses au mauvais moment.
Non, elle n'est pas belle l'Italie que décrit Camarca, sale,
stressante, envenimée
par des tensions qu'une politique toujours plus vissée sur
elle-même
ne réussit plus à résoudre et à guérir.
Plus beau au contraire est ce roman, conseillé soit aux racistes
bouchés
incapables de regarder l'autre dans le nous, soit aux âmes
pieuses qui croient au couscous et aux fêtes multiethniques
comme panaccée
de l'intégration.
Giancarlo Narciso, Rencontre à Daunanda
(Incontro a Daunanda), Dario Flaccovio Editeur, 2006,
368 p.
Giancarlo Narciso est lui
aussi quelqu'un qui ne plaisante pas avec les frontières. Dans
sa vie, il en a traversées
beaucoup, en suivant son instinct et la ligne découpée
d'une vie vagabonde, à la recherche de l'aventure, de
la fuite d'un quotidien trop étroit. Katmandou, San Francisco,
Mexico, Singapour... Un parcours qui ne pouvait pas ne pas s'entrecroiser
avec l'écriture, dans laquelle
Narciso a déjà prouvé de belles qualités,
en gagnant par exemple un prix Tedeschi pour le meilleur roman
noir en 1998, avec Singapour Sling.
Et c'est justement Rodolfo Capitani, le protagoniste de ce roman,
que nous retrouvons dans Rencontre à Daunanda (Incontro
a Daunanda), tout juste sorti en
librairie. Nous sommes sur l'île indonésienne
de Lombok, près de Bali, bien plus belle mais moins touristique,
où le
globetrotter Rodolfo (sans doute un peu l'alter ego de l'auteur...)
rencontre une belle fille, italienne comme lui, avec laquelle
il a une relation sentimentale. Mais après quelques jours,
la fille disparaît sans donner d'explications.
Et Rodolfo ne peut que partir à sa recherche... Une intrigue
classique, déjà vue, que Narciso gère de
manière
originale en faisant appel à un exotisme qui n'est pas
artificiel, aux réflexions
amèrement ironiques d'un “chien désinvolte” qui
ne croit (presque) en rien, à l'amour de la nature violée
par l'homme et à une
trame noire, trouble et complexe, dans laquelle le thème
du “double” a
un poids significatif. La fille en danger, une autre fille en
danger (ou dangereuse), un guerrier écologiste cherchant à se
venger, le chef d'une milice paramilitaire dédiée à la
violence et aux outrances, un riche industriel italien.... La
tension monte lentement, d'une façon qui semble fortuite,
jusqu'à aboutir à une
explosion de violence rendue encore plus bouleversante par la
beauté du
paysage. Difficile, à la fin, de parler de vaincus ou
de vainqueurs, seulement de survivants.....
Un beau roman déjà traduit
en Allemand, pour un auteur qui vit à Lombok la moitié de
l'année
(les six autres mois, il reste dans la région du lac
de Garde, en Italie) et qui en profite aussi pour écrire
une série
de romans d'aventures et d'espionnage pour la collection Segretissimo
chez Mondador, dont l‘action se déroule en Asie. Publiés
sous le nom de plume (et même, de guerre) de Jack Morisco…
Stephen Gunn (Stefano Di Marino), Fuir El Diablo
(Fuga da El Diablo), TEA, 2006 (réédition), 278 p.
Les frontières
entre les genres sont tombées avec le temps ou tout
au moins menacent ruine, non seulement entre policier et
noir, mais aussi par rapport au thriller, à l'horror, à la
fantasy, etc. Donnée pour morte à la fin du
XXe siècle,
la spystory a retrouvé une nouvelle vitalité, à l'ombre
des événements qui ont signé la naissance
du nouveau siècle (et millénaire) parcourant
elle aussi la route du “métissage” entre
les genres. Une de ces “nouvelles vies” a pris naissance
dans la soi-disant “Légion étrangère” de
la spystory à l'italienne, une définition qui
renvoie soit à la
caractéristique commune aux auteurs de ces romans-ci,
tous rigoureusement italiens, d'écrire sous un pseudonyme étranger
(voir le cas ci-dessus), soit au fait que Stefano di Marino,
le modèle
de ce “commando” d'auteurs,
a choisi comme personnage un ex-légionnaire. En plus
de dix ans de carrière, Chance Renard dit le Professionnel,
a déjà accompli
une vingtaine de missions ruisselantes de violence, d'intrigue,
de sexe et de double jeu (toutes rigoureusement fausses et
incroyablement croyables...). Profitant de la réédition
chronologique en librairie d'une série faite pour
les kiosques, nous plongeons dans les pages luxuriantes de
Fuir El Diablo (Fuga
da El Diablo) et nous sommes
tout de suite dans l'action. Un trafiquant de drogue jamaïcain
en tranfert pour Miami est confié à Chance,
un agent free-lance à la solde de la DEA américaine,
mais les choses dérapent très vite, l'avion
manque s'écraser,
et les survivants se retrouvent sur l'îlot oublié d'El
Diablo, une île pénitencier, sorte d'Alcatraz
caribéen,
où une
révolte est en cours. Chance le Professionnel retrouve
ici une vieille connaissance... Flasback... Rencontres entre
gang colombien et jamaïcain,
santeros et prêtres vaudous, les intrigues d'une branche
déviée
de la CIA, les fusillades cinématographiques et les
poursuites... Plein de références à des
filons entiers du cinéma
et de la littérature d'action (une mode qui n'a pas été inventée
par Quentin Tarantino ) Fuir El Diablo (Fuga
da El Diablo) mélange
la spystory et l'exotisme, le western, le prison movie, en
en faisant toujours plus... Dans cette nouvelle édition,
chaque roman, celui-ci est le quatrième, est enrichi
d'une brève
postface de l'auteur qui ouvre les portes du bureau de l'écrivain à tous
ceux qui seraient intéressés par les secrets.
Même
s'ils ne sont pas tous dévoilés. En attendant
les prochains épisodes,
of course…
Angelo Petrella, Chien
Enragé (Cane
rabbioso), Meridien Zero, 2006, 89 p.
Il y a aussi les frontières éthiques.
Et en seulement 90 petites pages, le je narrateur de
ce court roman, ou long récit,
les franchit, les abat même, toutes, vraiment toutes.
Homicide, sexe, drogue, corruption... Tellement, toutes,
peut-être
trop. Avec pour décor, une Naples où rien
ne semble digne d'être
sauvé (le
noir peut-il être optimiste ?) Pulp donc, et même “pulpissime”.
Mais l'écriture est le secret qui sauve tout,
sèche,
rythmée,
pleine de coups à effet, avec la rage d'un rap
métropolitain,
un gangsta rap. Sauf qu'ici, le gangsta est un cop, un
pig. Un sbire en somme. Un tuteur de l'ordre. Qui tire
comme un killer, et gronde comme un Chien Enragé (Cane
rabbioso). De ceux dont on espère
(sans trop y croire...) qu'ils existent seulement dans
des histoires comme celle-ci. On le lit en un éclair,
mais il reste à l'esprit.
Sale, méchant,
sans espérance. Un bad lieutenant à la
Abel Ferrara, en version sudiste…
Felice Muolo, Contre-allée
Putta (Complanare Putta), Editions Il Filo, 2006, 109 p.
La Contre-allée
Putta n'est pas une route
frontière,
du moins au sens géographique. Perdue dans la
chaleur des Pouilles, c'est une rue maudite quelconque,
qui devient une frontière
entre la vie (pour certains) et la mort (pour les autres).
Encore une histoire du sud de l'Italie, encore un court
roman, qui procède
en se repliant sur lui-même, comme indécis
entre le ralenti, l'arrêt
sur la particularité d'un regard, d'une plage,
d'une pensée,
et des accès improvisés de violence,
très
brefs et frappants. C'est une écriture “étrange” que
je qualifierai de sauvage, de rustique, de “dégradante”,
d'une certaine manière
Une écriture
naïve... ou peut-être bien plus astucieuse
qu'elle ne le semble. Autour de la route, à l'hôtel
Agave, dans une Pouille authentiquement imaginaire,
Lucio, Ermanno, Nicola, Valeria, Rosalba, et Lyung,
le bébé vietnamien à adopter,
qui influence de loin, innocemment, les mécanismes
de l'histoire... Des hommes et des femmes en quête
d'amour ou de sexe, d'accouplements volés, dans
l'illusion du bonheur, ou de son ersatz acceptable.
C'est la mort, croupier éternel
prêt à arrêter
la roue sur une case. Ca ne plaira peut-être
pas à tous.
Je le conseille aux amoureux de l'originalité,
de l'imparfait, du non léché et
du non homologué. J'attends avec curiosité le
second chapitre de la trilogie (annoncée), et
vu qu'il s'agit d'un petit, et même
d'un très petit éditeur, je signale aussi
son site internet.
www.ilfiloonline.it