Le polar européen en ligne de mire
n°6 Août-Septembre-Octobre 2006

Fluidité corporelle

Valerio Evangelisti
Traduction : Kentaro Okuba

 

1.

On ne vous a jamais dit “regarde cette gueule de criminel” ? Moi, on me l'a dit tant de fois que j'en ai perdu le compte, jusqu'à ce qu'une agrafe vienne fixer ma photo dans un dossier criminel. Ce qui est paradoxal, maintenant que je suis mort, c'est que la seule chose qui reste de moi, c'est ma gueule, destinée à survivre, pendant des décennies, sinon pendant des siècles, grâce à la photo signalétique prise par la police au moment de mon arrestation.
Et pendant des décennies ou des siècles, quiconque verra cette photo répétera “regarde cette gueule de criminel”.

 

2.

Je n'aspirais pas à cette semi-immortalité. Je me suis retrouvé avec sans l'avoir prévue. Vous me direz : c'est ce qui arrive normalement avec les photos. Oui, pourtant une photo signalétique n'est pas une représentation objective. Elle te représente dans un moment de ta vie particulièrement dramatique.
Il n'y a pas d'objectivité : si l'identikit consiste à être prisonnier de la subjectivité des autres, la photo signalétique c'est l'être prisonnier de son propre tourment et de sa propre humiliation.

 

3.

Qui sait ce que sont devenues toutes les photos faites de moi dans mon enfance. Jusqu'à l'âge de 12 ans, moi, Graham Young, j'attendrissais les vieilles dames et j'étais couvert de compliments : « un chérubin blond », c'est ainsi qu'elles m'appelaient. Une des merveilles de l'angle vert du Berkshire dans lequel j'ai grandi. Pour ma part, j'étais curieux de tout. Mais, sans avoir de maladies particulières, j'éprouvais des difficultés à bien bouger mes membres ? Je les sentais étrangers. A l'opposé, ceux qui m'entouraient semblaient avoir sur leur corps une domination parfaite.

 

4.

Les gens me plaisaient. Vraiment. Comment ils bougeaient, comment ils agissaient. Naturellement, mes proches étaient l'objet privilégié de ma curiosité. Je me sentais laid par rapport à eux. J'admirais mon père quand il s'asseyait avec désinvolture dans le fauteuil, les jambes croisées et le journal dans les mains. J'admirais ma mère, pendant qu'elle se déplaçait avec élégance dans la petite cuisine de notre maison.

NE RESTE PAS PLANTE A ME REGARDER, GRAHAM. JOUE, FAIS QUELQUE CHOSE.

 

5.

Ma petite sœur m'enchantait par-dessus tout. Un poupon blond, gracieux comme moi, mais beaucoup plus mobile. La peau de ses menottes me paraissait transparente, et j'adorais la mobilité de ses doigts. Il devait y avoir un secret derrière tant de grâce. Il ne pouvait pas s'agir d'un facteur mécanique. Celui-ci je le possédais aussi. Ca devait être une question de fluide, de composition chimique.

 

6.

Je le constatais surtout chez Alex, mon meilleur ami. Agile, élastique, prêt à la course et au saut. Je ne le vis perdre sa merveilleuse énergie qu'une seule fois. Je lui avais fait boire de la mauvaise bière, oubliée à la cave. Ce fut la confirmation que la chimie régentait les muscles et les nerfs. Devenir le maître de la chimie signifiait dominer le mouvement et son absence.

JE SUIS MALADE ! JE N'ARRIVE MEME PAS A ME LEVER !

 

7.

Je décidai que la chimie serait mon domaine. J'expérimenterais son pouvoir de commande des corps. Il en fut ainsi. Auprès les tentatives initiales, j'eus des années de calme pour approfondir mes connaissances. Mais ce fut seulement bien plus tard que je pus faire de ma passion mon métier. C'était en 1971. J'avais 21 ans.

8.

Après un enseignement professionnel, je répondis à l'annonce d'un journal local. Une petite usine de Bovington, dans le Hertfordshire, cherchait un magasinier. Elle produisait des instruments optiques. Rien à voir avec la chimie, direz-vous. Mais qu'est-ce que la vision, sinon le produit de merveilleux processus chimiques qui renouvellent d'instant en instant ?

 

9.

Pendant l'entretien d'embauche, Godfrey Foster, le patron de l'établissement sembla perplexe. Il avait trouvé bizarre ma demande de travail. Je me proposais comme « expert en pharmacologie, en toxicologie, en chimie organique et inorganique ». Il ne voyait pas le lien avec l'activité de magasinier. Le pauvre, c'était un brave homme, mais manquant de perspicacité.

DIS DONC, MON GARS, IL NE TE MANQUERAIT PAS UNE CASE ?
NON, MONSIEUR, VOUS POUVEZ ECRIRE AU MEDECIN DE MON VILLAGE, SI VOUS VOULEZ.

 

10.

Il écrivit vraiment et la réponse le satisfit. Je fus accepté. Je faisais un peu tout, avec beaucoup de plaisir. Mes collègues me plurent tout de suite. Ils étaient actifs, avec des mouvements fluides. Ils touchaient des optiques complexes et des instruments délicats avec grâce et habileté. C'était un plaisir de les voir faire.

 

11.

Tous me trouvaient sympathique et ils appréciaient mon éternel sourire. C'étaient des ouvriers, jeunes et vieux, fiers de l'habileté de leurs doigts. Le chef magasinier, Bob Egle, était mon préféré. Un homme brusque mais cordial, avec des moustaches en guidon de bicyclette. Il approchait de la soixantaine, mais il maniait des plis même pesants avec la désinvolture d'un jeune homme. Ses processus chimiques devaient tenir du miraculeux.

TU SAIS POURQUOI TU ME PLAIS, GRAHAM ? C'EST PARCE QUE TU ES TOUJOURS JOYEUX ! CA VA TOUJOURS BIEN, M. EGLE !

 

12.

Puis, il y avait Frederick Biggs et Ronald Hewitt, l'autiste. Des gars sympathiques et experts. Ils m'offraient des cigarettes et me payaient à boire. Je pris l'habitude d'aller à l'usine le matin avec un thermos plein de thé chaud. Comme ça, ils restaient avec moi, bruyants et cordiaux.

TU NE PENSES JAMAIS AUX FILLES, GRAHAM ? QU'EST-CE QUE TU FAIS LE SOIR ?
OH, M. BIGGS JE FAIS DES EXPERIENCES !
MON DIEU, FISTON, IL SERAIT TEMPS QUE TU PASSES A D'AUTRES EXPERIENCES !

 

13.

En réalité, je ne ressentais pas le besoin de filles. Elles me plaisaient oui, surtout celles qui me rappelaient ma mère et l'élégance de leurs mouvements. Mais leur composition chimique n'était pas très différente de celle des hommes, au fond. Je préférais passer mes soirées à la cave dans laquelle j'avais équipé un petit laboratoire. La vraie fête c'était de me présenter à l'usine avec mon thermos.

PAS DE THE, CE MATIN, GRAHAM. DEPUIS QUELQUES JOURS, JE NE ME SENS PAS TROP BIEN.
VOUS ETES TROP ACTIF, M. EGLE. UN CERTAIN RALENTISSEMENT INTERVIENT ENTRE LES DEVELOPPEMENTS NATURELS DU MOUVEMENT.
NE DIS PAS DES CHOSES BIZARRES, GRAHAM. JE VAIS VRAIMENT MAL.

 

14.

Je décidais de ralentir complètement M. Egle. Du reste, c'était le personnel entier de l'usine que j'étais en train de ralentir, depuis un mois que j'étais là. Qui avait la diarrhée, qui des douleurs d'estomac, qui perdait ses cheveux. Il eut même une enquête officielle, mais seulement quand on suspecta les transformations chimiques internes de M. Egle. Alors, il y eut vraiment la panique.

MON DIEU, IL EST MORT !
NE RESTE PAS LA PLANTE, GRAHAM, VA CHERCHER UN MEDECIN !
IL EST TELLEMENT BEAU COMME ÇA, IMMOBILE !
BEAU ? TU DEVIENS FOU, GRAHAM ? BOUGE-TOI, TELEPHONE AU DOCTEUR.

 

15.

Dans les jours suivants, M. Hewitt mourut également. L'inspecteur John Kirkland, de la police de Hempstead, vint à Bovingdon. Il ne me plus pas du tout : trapu, lent, avec de gros doigts. Quelqu'un lui parla de mon thé. IL me submergea de questions, puis il prétendit venir chez moi. Dans la cave, il nota les marmites et les éprouvettes.

C'EST ICI QUE TU PREPARES LE THE POUR LES AUTRES OUVRIERS ?
NON MONSIEUR, ICI JE PREPARE LE THALLIUM QU'APRES JE METS DANS LE THE.
LE THALLIUM ? MAIS C'EST UN POISON TRES PUISSANT !
OH, J'AUGMENTE LES DOSES PEU A PEU, DE FAÇON A RALENTIR LEUR CHIMIE. VOUS N'IMAGINEZ PAS INSPECTEUR LES EFFORTS POUR FREINER EN DOUCEUR LE COURS DES FLUIDES HUMAINS.

 

16.

Suivirent des temps sombres et agités. Ils me mirent en prison, et de temps en temps quelqu'un me demandait pourquoi je l'avais fait. Mes explications tombaient dans le vide. Personne n'était intéressé par la dynamique des corps. Une fois, je leur dis que je me sentais laid, et que c'était seulement en ralentissant les autres que j'éprouvais l'ivresse de me sentir agile et flexible. C'était une vérité que je m'étais rarement avouée, mais ils ne comprirent même pas celle-là. A partir de ce moment, je me suis tu.

 

17.

Le procès qui commença à St Albans en 1972 fut la partie la plus douloureuse. Un agent de SCotland Yard avait pris la peine de fouiller dans mon passé. Appelé à témoigner, il dit à l'audience des choses qui ne me firent pas plaisir.

GRAHAM YOUNG A PASSE 9 ANS DE SON ADOLESCENCE DANS L'ASILE JUDICIAIRE DE BROADMORE. IL Y EST ENTRE EN 1962, ALORS QU'IL AVAIT A PEINE DOUZE ANS, APRES AVOIR EMPOISONNE SON PERE, SA SŒUR ET UN AMI.

 

18.

Cet agent n'avait pas le droit d'évoquer en un moment aussi triste l'instant le plus beau de ma jeunesse. Je me rappelais avec nostalgie les petites mains transparentes de ma petite sœur, rendues encore plus diaphanes par les processus chimiques qui ralentissaient la circulation du sang jusqu'à l'arrêter. Je revis mon père, renversé dans le fauteuil avec les yeux vireux, le journal tombé à ses pieds. Je pensai à Alex, rendu immobile par les mélanges magiques que je lui avais fait avaler.

 

19.

Je fus condamné à la réclusion à perpétuité dans un asile de haute sécurité. Je ne sais pas combien d'années j'y suis resté. J'étais souvent en isolement, et j'ai rarement pu observer chez les autres détenus la dynamique du mouvement humain qui continuait à être mon unique intérêt. J'essayais de faire des expériences sur moi-même, en mélangeant l'urine, le sperme et tous les autres liquides que je pouvais trouver. Je mourus un jour, je ne sais plus pourquoi. Je ne crois pas aux agents externes. Probablement, je me suis ralenti tout seul.

 

20.

Mon vrai regret, c'est cette photo signalétique, mon unique relique. Elle ne me rend pas justice. J'étais beaucoup plus beau, et recherché pour ma bonne humeur. C'est terrible de penser que je resterai ici pour toujours, condamné à l'immobilité et à la laideur. Mais le vrai cauchemar, C'est l'agrafe qui tient ma photo. Enlevez-la, je vous en prie. Je veux bouger.


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