Née à Vienne,
en Autriche, Helga Anderle a grandi dans sa ville natale mais
aussi en Espagne à Valence. Elle
a fait des études linguistiques en Espagne, en Suisse et
en France et travaillé dans des organisations internationales à Genève
et à Vienne. Depuis les années 70, elle est journaliste
pour divers médias d'Allemagne et d'Autriche. Elle a réalisé de
nombreuses publications (nouvelles, essais et romans policiers),
des revues et des anthologies dans son pays ou à l'étranger
(par exemple en Australie, Allemagne, espagne, Japon, Corée,
Tchécoslovaquie, Bulgarie, Suisse, Mexique et Etats-Unis).
Editrice
de la première anthologie internationale du roman noir
féminin qui fut publiée dans plusieurs pays. Coéditrice
d'une anthologie internationale des auteurs de l'AIEP; Elle a aussi
publié une anthologie de ses propres nouvelles (Fischer,
Frankfurt) et signé le scénario d'un téléfilm
autrichien. En 2004, avec sa nouvelle “Winterreise” elle a gagné le
concours international à la mémoire de l'auteur bulgare
Attanas Mandajieff.
(Traduction : Claude Mesplède)
Après la guerre, le café situé derrière
l'opéra avait été un lieu apprécié du
marché noir et des services secrets internationaux. Les années
suivantes, seuls quelques rares touristes étrangers s'y égaraient.
Le café était en majorité peuplé par
les gens du quartier, des dentistes violoncellistes, des veuves
de conseillers incontinentes, des idéalistes perdus, des figurants
de l'opéra et des fonctionnaires à la retraite, qui
aimaient se retrouver dans cette ambiance conviviale et négligée.
Après avoir été racheté par une entreprise
japonaise et rénové à la fin des années
70, sans sentiment aucun, le café perdit son charme décadent
et morbide ; les habitués, aussi, s'en virent chassés.
Depuis lors, le café était essentiellement fréquenté par
des groupes de voyages japonais, qui se photographiaient devant des
plats typiques de Vienne en mettant le garçon à contribution
avec des « Please, take picture ! ».
Mais les deux dames d'âge moyen, et
du coin , c'était
indéniable, le faisaient également courir dans tous
les sens. Visiblement dérangées par ce tohu-bohu japonais,
elles avaient changé deux fois de place pour finalement venir
s'installer à l'endroit le plus retiré du restaurant.
Isolées derrière une imitation de philodendron en plastique,
le garçon se voyait obligé de traverser la salle à chaque
commande. Elles avaient d'abord commandé du café, un
café au lait et un moka accompagné de mousse de lait
chaude, puis de l'Apfelstrudel, gâteau aux pommes,
et du gâteau aux myrtilles. Un peu plus tard, la blonde, grande
et élégante, lui fit signe et lui demanda une boisson
fortement alcoolisée. Sans réfléchir bien longtemps,
il leur avait recommandé une eau de vie à la framboise
styrienne, son schnaps préféré. L'autre femme,
petite, vêtue d'un costume gris beaucoup trop étroit
exhibant une permanente ratée à l'allure d'éponge à gratter,
avait commencé par protester. Mais elle fut séduite
par le goût de la liqueur dès le premier verre. Après
le troisième verre, son visage ne paraissait plus le même
et sa bouche s'était subitement déliée. Il ne
fut pas étonnant, qu'au moment de se lever pour prendre congé de
son hôte, elle eut du mal à tenir debout. Il la suivait
des yeux, soucieux. Dès qu'elle eut renversé, avec
grand fracas, la première chaise située sur son chemin,
il s'empressa d'aller à sa rencontre pour la soutenir discrètement
sous le coude afin de la guider jusqu'à la porte, au milieu
de tous ces obstacles.
Dehors, légèrement dégrisée par l'air
frais du soir, elle commença à réaliser. Elle
s'était laissée mettre en boîte par une manipulatrice
de première, bref elle s'était fait avoir jusqu'au
trognon. Son invitation l'avait naturellement étonnée,
elle s'était méfiée au début. Mais la
bonne femme raffinée avait endormi ses soupçons, à force
de flatteries, puis lui avait dénoué la langue avec
l'eau de vie – elle avait tout déballé sur sa supérieure.
Ca lui avait fait du bien d'apaiser sa frustration ; en contrepartie,
elle avait récolté des informations croustillantes.
Ca pourrait être marrant lundi, lorsque la grosse garce, glaciale,
apprendra la nouvelle…
Sur le chemin du retour, survoltée et d'excellente humeur,
la blonde décida de finir par une dernière ballade à travers
la Kärntner Straße et d'y faire les boutiques. Elle pouvait
se féliciter d'avoir eu cette idée de rencontre au
café. Grâce à cette pipelette, incroyablement
idiote, elle savait tout dans les moindres détails. Elle avait
encore trois jours pour échafauder le plan d'action le plus
judicieux. Une fois qu'elle aurait pris le commandement de la rédaction,
elle ferait disparaître dès la première occasion,
cette commère, cet être déloyal et repoussant
dont l'intelligence était limitée.
*
Madame Zolara pouvait prédire avec la plus grande précision
les résultats des matchs de foot, des scrutins électoraux
et d'autres événements qui rythmaient la vie du pays.
Populaire, la voyante rousse s'était complètement plantée
en affirmant que l'Autriche pouvait s'attendre à un été de
rêve. Fin juillet, il faisait encore bien trop froid, et il
avait même neigé ce week-end dans les montagnes. Et,
tout aussi glacial était le froid qui, lundi matin, soufflait à travers
Vienne. Dans la salle de rédaction du journal gastronomique « La
Table Ronde », certaines personnes portaient même
des vestes et des manteaux pour se protéger du froid. Seule
Leonore Kröger supportait la température, elle avait
repris place derrière son bureau, en sueur, après une
semaine d'absence.
Bien qu'elle n'ait absorbé ces dernières
24 heures, rien d'autre que des biscottes et du thé, elle
se sentait aussi bouffie qu'un Germknödel, une grosse
brioche à la
confiture. C'était tout simplement paradoxal : partie
en tournée la semaine dernière dans les hauts lieux
de la gastronomie locale, elle avait picolé les meilleurs
champagnes, vins et liqueurs, et consommé, en plus de cela,
les créations exquises des chefs cuisiniers les plus talentueux
du pays. Mais, ce que quiconque aurait vécu comme un voyage
de rêve à travers le pays de cocagne, était le
pire des supplices pour les goûteurs professionnels. Plusieurs
jours après, ils enduraient encore les maux habituels des
critiques gastronomiques : renvois acides, brûlures d'estomac,
ballonnements, constipations et des gaz franchement grotesques. Malgré l'infusion
de camomille tiède, que sa secrétaire Anni lui avait
proposée, et les médicaments, qu'elle avalait constamment,
son estomac n'arrêtait pas de gargouiller et de la pincer.
Dommage qu'elle n'ait pas pu se sortir d'affaire en se fourrant les
doigts dans la gorge ! Par cette méthode, nombre de ses
collègues les moins sensibles parvenaient à se soulager.
Conformément à l'expérience, son système
digestif tourmenté se rétablit après une diète
sévère observée durant plusieurs jours. En revanche,
les conséquences de ce régime, sur le long terme, étaient
bien pires, et de loin. Chaque séance de ripaille entraînait
inévitablement des dépôts de graisse sur le ventre,
les hanches et les jambes, si bien que sa silhouette, depuis tout
temps généreusement dotée, se transformait progressivement
en celle d'un colosse difforme. Lorsqu'on l'appelait la « Vénus
des kilos », au sein de la rédaction, c'était
même plutôt flatteur.
Cela ne servait à rien de sombrer dans l'apitoiement. Mieux
valait se ressaisir et se mettre à l'ordre du jour. Chaque
métier comporte ses zones d'ombre, le sien aussi. Parmi les
plus désagréables figuraient notamment les nombreuses
lettres diffamatoires et les appels, naturellement toujours anonymes,
qui l'attendaient à chaque parution de ses chroniques. Rien
que ce matin, Anni avait déjà déposé sur
son bureau un gros tas de ces épanchements nauséabonds.
Elle était, bien entendu, toujours prête à mener
une discussion ouverte et loyale. Mais avec les menaces anonymes,
il était difficile d'obliger les auteurs à filer doux.
En fin de compte, elle était Madame Kröger, la doyenne
incontestée de la critique gastronomique. C'était grâce à elle,
que le pays des Schnitzelbraten et Schweinsbraten, escalopes
de veau panées et rôtis de porc, était désormais
une référence gastronomique de rang international.
Et même si on la haïssait de la sorte, sans elle, la cuisine
locale serait encore en train d'hiberner.
La cuisine était un métier fascinant. Leonore n'avait
rien contre les artisans sérieux, et elle vouait une admiration à tout
cuisinier, qui avec génie et créativité, élevait
sa passion et son engagement au rang d'art. La majorité des
cuisiniers accomplissait une pénible carrière dans
des restaurants trois étoiles français, suisses ou
orientaux. D'autres, au contraire, avaient régalé durant
des années les palais de passagers de croisière avant
de se risquer à ouvrir leur propre restaurant en puisant dans
leurs économies et en contractant des crédits bancaires.
Il était extrêmement dur de faire partie de la fine
fleur gastronomique. Il fallait souvent des années, avant
de devenir une référence culinaire pour laquelle des
gourmets passionnés n'hésitaient pas à faire
le plus pénible des voyages.
Il était de son pouvoir d'accélérer le processus.
Plus son article était flatteur, plus tôt les gourmets,
en quête permanente de nouvelles saveurs, suivaient ses recommandations.
Malheur toutefois au chef cuisinier branquignol qu'elle démasquait.
Après ça, le restaurant n'avait plus qu'à se
rabattre sur les bus du dimanche rempli de touristes et leur servir
des Schnitzel ou bien fermer boutique…
Il était maintenant midi, son état pitoyable restait
inchangé et elle n'avait pas encore écrit une seule
ligne de son rapport. Comme si elle pouvait lire dans ses pensées,
sa secrétaire entra avec une théière de thé tout
chaud. « Avez-vous encore besoin de quelque chose, je
pars en pause déjeuner ! » La main déjà sur
la poignée, il lui revint quelque chose en tête. « N'oubliez
pas, Madame Kröger, que le nouveau directeur de la maison d'édition
veut vous voir à 5 heures ! »
Alors que Leonore s'apprêtait à la remercier, elle
lâcha, au lieu de cela, un rot involontaire. « Pardonnez-moi »,
dit-elle, confuse. « Au fait, Anni, vous ne m'avez pas
encore raconté ce qui se passe dans la rédaction ?
Avez-vous observé des réactions par rapport à mon
appel au boycott ? S'est-on mis d'accord sur la personne, qui… La
secrétaire était déjà partie…
Elle se leva péniblement de sa chaise. Elle ferait mieux
de rentrer chez elle. D'un autre côté, elle ne pouvait
pas se permettre d'annuler l'entretien. Maintenant, elle avait besoin
d'air frais. Il ne lui restait plus que deux heures à peine
pour se préparer correctement à la réunion avec
le directeur.
Il voulait certainement lui reprocher
le suicide du chef cuisinier des « Drei Dragoner ». L'incident
avait fait beaucoup de tort au journal, désormais rares étaient
les restaurants à vouloir passer des annonces. Tous lui donnaient
les torts, bien qu'elle n'ait fait qu'exprimer son opinion objectivement, à savoir
que le niveau de la cuisine était vraiment imbattable, le
service pitoyable et qu'un Beuschel, mou de veau, aurait été mieux
servi dans n'importe quel bistrot de banlieue que dans ce restaurant
chic et attrape-nigaud.
Mais il pouvait tout aussi bien s'agir
des lettres qu'elle avait envoyées avant sa tournée à tous les restaurants à toque
pour s'assurer de leur loyauté. Encore heureux qu'elle ait
déjoué à temps le putsch organisé par
la concurrence, qui souhaitait la priver de son monopole de restaurants
huppés en préparant l'attribution d'un Trophée
Gourmet . Probablement une idée débile de cette
grande perche du journal Feinspitz. Aucun restaurant n'oserait
s'opposer au boycott auquel elle avait appelé, sans équivoque,
dans sa lettre.
Quelques pas à peine, et la voilà prise d'un vertige.
Gémissante, elle se laissa tomber sur son fauteuil de bureau.
Une rafale de vent secoua les fenêtres, un courant d'air froid
dans le dos lui donna la chair de poule. Une ombre obscurcit la fenêtre
un court instant, mais avant que son cerveau endormi ne puisse analyser
la situation et activer ses réflexes, à savoir la montée
d'adrénaline nécessaire à la fuite ou la défense,
il était déjà trop tard.
Elle sentit le coup dans le dos, mais
pas de douleur. Elle n'avait pas la moindre idée des dégâts que pouvait causer
le couteau de boucher planté dans ses entrailles. Déjà,
le sang s'échappait des vaisseaux sectionnés et inondait
les deux ventricules. Le sous-main qui se trouvait sur son bureau était
tout taché de sang et le petit filet qui se formait sous sa
cage thoracique droite laissait tomber les premières gouttes
sur sa manche. Elles se rejoignirent en très peu de temps
sur le bout de son majeur, jusqu'à ce que la première
goutte effrontée se dissolve entraînant la formation
d'une petite fontaine microscopique. Chaque goutte supplémentaire
venait grossir la tâche de sang au sol.
Avant que Leonore ne perde définitivement conscience, elle
eut droit à une dernière faveur, une dernière
dégustation recherchée en vain toute sa vie. Comme
par miracle, une sauce hollandaise exquise cajolait ses papilles
gustatives, l'aigreur d'une pointe d'asperge vint compléter
le tout. L'harmonie était totale.
*
Le cri d'Anni retentit dans les moindres
recoins de la salle de rédaction et glaça le sang de toutes les personnes
présentes. Attirés comme des aimants par le hurlement,
les employés accouraient dans le couloir les uns derrière
les autres. Prise de panique, Anni avait laissé échapper
sa tasse de café, sa robe était totalement trempée
par la lavasse noire. Anni restait devant la porte, comme pétrifiée,
et montrait le bureau, sans émettre un son, de la main droite
tendue et tremblante.
Le corps massif de Leonore recouvrait
la plus grande partie de la table. De loin, elle faisait penser à un morse échoué sur
le littoral. L'objet oblong qui jaillissait de son dos, était,
sans aucun doute, le manche d'un couteau de boucher.
Meyer, le directeur artistique, fut
le premier à retrouver
sa voix. « Quel carnage, c'est répugnant ! Que
quelqu'un appelle les pompiers ! » Tous fixaient l'horrible
scène mais personne ne bougea. Gerda, la directrice des annonces,
réagit enfin. « J'ai fait un cours de secourisme à la
croix rouge, peut-être qu'elle vit encore ! »
« Même un aveugle le verrait, elle est aussi morte
que l'homme des glaces. C'est l'affaire de la police, il n'est pas
possible qu'en se grattant le dos, elle se soit elle-même… elle
a été poignardée ! », interpréta
Tillmann, le chef rédacteur suppléant, à la
vue de la scène.
Les cris hystériques d'Anni couvraient sans peine les spéculations
excitées de Tillmann. « Un meurtre, je ne vais
jamais m'en remettre ! ».
« Un cadavre suffit, épargnez-nous ce théâtre
! », dit-il en la rappelant à l'ordre.
Le médecin d'urgence du service Johanniterdienst ne jeta
qu'un bref coup d'oeil sur Leonore. Son aide était désormais
inutile. Il fit demi-tour, suivi de son équipe.
Ce fut ensuite à la police de faire son entrée. Tout
d'abord, deux hommes en uniforme, incompétents en la matière,
et visiblement dépassés par la situation. Puis trois
civils, dont le plus corpulent et le plus âgé d'entre
eux était le chef. Les cheveux frisés, trapu, un visage
reflétant le flegme d'un saint-bernard, l'homme se présenta
comme étant l'inspecteur général Schöberl.
Il renvoya tout d'abord les employés de la rédaction
choqués à leur poste, sans ménagement. « Mesdames
et Messieurs, je vous prie de ne pas en faire un plat et suivez mes
instructions ! Et que personne ne s'avise de partir avant que nous
vous l'ayons demandé ! ».
Il régnait bientôt sur le lieu du crime une atmosphère
fébrile et bruyante. Une demi-heure plus tard, Schöberl
procédait à l'enlèvement de la dépouille. « Faîtes
gaffe à pas vous chopper une hernie ! »
Une femme blonde, la pathologiste,
entra dans la pièce d'un
pas résolu, sa mâchoire supérieure était
proéminente. Elle répondait à ses questions
très brièvement. « J' l'emporte maintenant,
j'en saurais plus après l'examen. La mort est survenue il
y a peu de temps, elle est encore toute chaude ».
Schöberl glissa le couteau de boucher sanguinolent dans un
sachet en plastique. « Pour ce qui est du corpus delicti ,
nous devons particulièrement nous concentrer sur les empreintes
digitales », indiqua t-il à ses collaborateurs.
La provenance du couteau était déjà connue.
Anni Hofer, la secrétaire de la victime, avait remarqué qu'il
manquait un couteau dans le lot de six couteaux posé sur l'étagère
derrière le bureau. « Le cadeau d'un client qui
publiait des annonces chez nous. Madame Kröger l'avait laissé dans
le bureau, car elle trouvait les couteaux trop coupants… elle avait
peur de se blesser avec ! »
D'un bruit sec, Schöberl se débarrassa de ses gants
en caoutchouc. C'était trop bête que son collègue
Hirschmann soit parti en vacances aujourd'hui. L'affaire lui retombait
maintenant sur le dos. Et bien, ça promet ! Un meurtre dans
le milieu journalistique, en pleine saison morte. Une bonne aubaine
pour les feuilles de choux. Espérons qu'il trouve bientôt
quelques indices pour rassasier la meute affamée de journalistes.
L'inspecteur se rapprocha de la fenêtre, son large dos croulait
sous la responsabilité, ses mains étaient si tendues
que ses articulations en devenaient toutes blanches. Il avait toujours
voulu être policier et jamais autre chose. Ces derniers temps,
il se sentait comme un hamster enfermé dans une roue… A deux
ans de la retraite. Dormir, paresser, planter des tomates dans le
jardin ouvrier, aller pécher. Qui sait combien de meurtres
encore il aurait à élucider ! Il était bientôt
question d'une promotion, mais il pouvait faire une croix dessus,
s'il n'avait pas résolu l'affaire Kröger.
La fenêtre donnait sur un soupirail désolant. Sur le
rebord de la fenêtre d'en face, un petit pigeon se pavanait
afin de s'attirer les faveurs d'une femelle. Sinon, rien d'autre
que la façade grise au crépi effrité, des vitres
crasseuses et au rez-de-chaussée, à côté du
container à poubelles débordant, un matelas mis au
rancart. L'arrière façade sinistre d'un bâtiment
Art nouveau donnant sur la rue, astiqué à n'en plus
finir. De l'extérieur, rien à dire, mais de l'intérieur,
beurk ! C'était presque symptomatique pour cette ville.
La pièce vaste et claire dans laquelle avaient lieu, normalement,
les conférences de la rédaction, avait provisoirement été transformée
en une salle d'interrogatoire. L'inspecteur commença par auditionner
Anni Hofer, la secrétaire de la victime. Blême et toujours
sous le choc, elle s'assit en face de lui. Elle frottait avec un
mouchoir le devant humide de sa robe.
Elle n'avait rien vu. Elle jurait par
tous les dieux avoir quitté son
poste dix minutes pour préparer du café. De la cuisine,
elle avait cependant surveillé l'entrée. Même
une souris ne serait pas passée inaperçue.
« Vous connaissiez bien la victime. Avez-vous un soupçon, …? »
Madame Hofer évita son regard, fixa le sol et secoua la tête. « Les
critiques gastronomiques se font des ennemis partout. Ma supérieure
recevait, en permanence, des menaces, des tonnes de lettres, des
appels, bien entendu toujours anonymes. Après que le chef
cuisinier des Drei Dragoner se soit pendu à la suite
d'une critique défavorable, c'est devenu particulièrement
dur… »
« Le mieux serait que vous nous donniez une liste… nous
allons devoir examiner les restaurants sous toutes les coutures ».
Sitôt la phrase prononcée, il se repentit. Si cette
femme était digne de foi, alors le coupable devait se trouver
parmi les membres de la rédaction. Sinon, comment serait-il
passé inaperçu ? Schöberl regardait fixement
le vêtement humide et froissé. Il ne parvenait pas à s'imaginer
cette femme, vraisemblablement sous Valium, avec un couteau de boucher à la
main.
« Et quels étaient vos rapports ? Votre supérieure était-elle
appréciée par les autres membres de la rédaction ? »,
demanda t-il prudemment.
« En ce qui me concerne, j'ai toujours eu de bons rapports
avec elle », répondit t-elle rapidement.
« Et les autres ? »
Elle secoua à nouveau la tête. « Mmm, ce
n'était pas de la tarte avec elle… Madame Kröger était
très exigeante, typique pour une Vierge. Nous n'entretenions
pas que de bons rapports… mais de là, à ce que l'un
d‘entre nous…. Impossible ! »
Schöberl resta silencieux un instant. « Et sa vie
privée ? Y a-t-il des gens qui lui en voulaient ? Un amant
jaloux ou quelque chose de la sorte ?
« Un amant ? », s'exclama la secrétaire
en éclatant de rire, brièvement. « Pardonnez-moi,
si je ris, mais vous ne la connaissez pas. Madame Kröger était
complètement investie dans son travail. A part sa mère
et quelques chats, il n'y avait personne d'autre dans sa vie… mais
des ennemis, ça, elle en avait à foison dans son entourage
professionnel ! »
L'inspecteur tendit l'oreille. « Que voulez-vous dire
par-là ? »
« Je ne veux pas que vous me preniez pour une commère… mais
son poste de rédacteur en chef était vraisemblablement
mis en péril… je sais, de source sûre, que ses jours
dans la rédaction étaient comptés… ».
La secrétaire se tut brusquement, comme si elle en avait trop
dit. « Il vaut mieux que vous en parliez vous-même
avec les membres de la nouvelle direction, le coup était prévu
pour aujourd'hui, si Madame Kröger n'était pas… »
Avant que Schöberl ne congédie la secrétaire,
il la pria de lui apporter les lettres anonymes ainsi que les notes
des dernières diatribes de la victime.
Tillmann, le rédacteur en chef suppléant fut le prochain à être
interrogé. Agé de 60 ans déjà, vêtu
d'un costume gris et correct, d'une veste et d'une cravate gris clair
et discrète, il avait encore tous ses cheveux, blancs et soigneusement
mis en plis. Il semblait vouloir incarner le type vieillissant du
présomptueux. La porte à peine fermée, il se
mit à parler sans y avoir été invité.
« J'ai toujours su qu'ça finirait par arriver… Les
bonnes femmes ne sont pas faîtes pour être critique gastronomique… Elles
n'ont pas la moindre idée des finesses de la haute cuisine… J'en
ai assez, toujours plus de ces nanas avides de carrières qui
viennent s'inscrire à mes séminaires de vin… partout,
elles veulent s'introduire partout, dans le secteur économique,
en politique, dans les orchestres philharmoniques… et maintenant,
elles veulent briller en tant qu'œnologues ». Il ne s'arrêta
de parler que lorsque l'air lui manqua. Schöberl profita de
la pause, pour lui poser une question.
Tillmann s'ébroua avec mépris. « Des ennemis
? La vieille schabraque en avait à la pèle... partout
où elle allait, elle avait des manières arrogantes
et pédantes… Vous avez vraisemblablement déjà entendu
parler du suicide…? ».
Schöberl acquiesça.
« En tant que chef rédactrice, elle nous aurait
complètement ruinés, et je ne le dis pas parce que
je convoitais moi-même… » La phrase resta en suspens.
Allez, crache le morceau, lui suggéra l'inspecteur.
Mais Tillmann haussa des épaules. « Ma foi, je
dois vous décevoir, j'ai un alibi… j'ai passé toute
l'après-midi dans l'imprimerie… »
Meyer, le directeur artistique, annonça qu'il était
indisponible pour le moment. Schöberl le fit trouver dans le
studio photo. Il était bien différent des autres employés
tout pâles qu'il venait de voir : Meyer avait un style étonnant.
Une grande silhouette déglinguée, il était attifé de
vêtements imprimés extravagants, ses boucles sombres étaient
nouées dans une tresse sur la nuque et il avait des manières
dignes de la dernière reine des discos à la mode.
Entouré de projecteurs et d'une masse de câbles, il était
en train de composer une nature morte culinaire. Au milieu de tout ça,
une table ronde sur laquelle reposaient de la porcelaine délicate,
de l'argenterie fine et un arrangement de fleurs bleues et blanches.
Sur le devant, une assiette dans laquelle ressortait une Sachertorte, gâteau
au chocolat.
Schöberl fut retourné sans le vouloir, lorsqu'il aperçut
l'assistant photo verser une grande quantité de mousse à raser
sur la tarte. « Ca rend mieux sur la photo que la crème
chantilly ! », dit Meyer en éclatant de
rire. « Regardez ailleurs, si vous ne voulez pas perdre l'appétit
! ». Il pria Schöberl de bien vouloir patienter jusqu'à la
fin de la prise. Lorsque enfin, l'objet non comestible pris en photo
atterrit dans la poubelle, Schöberl ne pu s'empêcher de
jeter un coup d'œil derrière lui, plein de regret.
« J'étais dans le studio depuis huit heures ce
matin, et je suis un petit agneau si inoffensif, que je ne pourrais
jamais… Je ne veux même imaginer les cauchemars que je vais
faire après ça… Tout ce sang… beurk ! Qui a pu faire ça
? C'est certainement un acte de vengeance… Kröger était
une puriste, le fléau de la gastronomie médiocre… Le
blabla intello, les chichis à la mode et les fla-flas lui
inspiraient la plus grande répugnance… plus pape que le pape,
en parlant de ça, elle doit déjà être
arrivée à bon port ! »
L'inspecteur rassembla sa troupe. Les
interrogatoires de ses collaborateurs n'avaient rien donné de
concret non plus.
*
Lorsque Schöberl se frictionna le visage avec un peu de mousse à raser
le lendemain matin, il eut la chair de poule. Depuis son enfance,
il était accroc au sucré, pourvu qu'il ne soit pas
traumatisé par le gâteau au chocolat.
Le rapport d'autopsie, qui atterrit
sur son bureau vers midi, n'apporta aucun élément utile à l'enquête. On avait
constaté, presque par zèle, que la victime souffrait
entre autres d'une inflammation du foie aiguë et d'une gastrite
sérieuse et que l'état désastreux de son système
digestif ne lui laissait tout au plus un an. Comme on pouvait s'y
attendre, la mort avait été provoquée par les
saignements hémorragiques à la suite du coup de couteau.
La mort était survenue à 15h30.
La cause de la mort, l'heure et l'arme
du crime n'étaient
une énigme pour personne. En revanche, l'identité du
meurtrier et la façon, dont il s'était introduit dans
la pièce à l'insu de tous, restaient sans réponse.
La défunte n'était manifestement pas très appréciée
de ses collègues. Il était bien possible qu'une des
personnes interrogées, et plus particulièrement la
secrétaire, lui ait menti.
D'autre part, il paraissait tout à fait plausible à l'inspecteur
qu'il put s'agir d'un acte de vengeance commis par une personne du
secteur gastronomique. S'il voulait corroborer son hypothèse,
il devait faire, bon gré, mal gré, tous les restaurants
descendus en flamme par Madame Kröger.
Les dons culinaires de sa femme et
les tambouilles dont elle le rassasiait, avaient définitivement corrompu son sens du goût
pour la Haute Cuisine. Rien qu'en imaginant les escargots ou même
les cuisses de grenouille que l'on pourrait lui faire déguster
lors de ses visites, il fut pris de nausées.
Tout en haut de la liste fournie par
la secrétaire figurait
le Blaue Ente. Schöberl appela, pour s'assurer qu'il
n'allait pas atterrir en pleine heure d'affluence. Puis il se mit
en chemin. Le restaurant était encore fermé. Le serveur
en chef, vêtu d'un pull-over et d'un jean décontracté,
l'introduit par l'entrée située à l'arrière
du bâtiment. Schöberl refusa le champagne offert tout
en le remerciant, mais ne dit pas non à une tasse de café.
Le serveur gardait un vif souvenir de la visite de la victime.
« Elle est venue incognito et seule. En plat principal,
elle a commandé une fricassée d'agneau au basilique
et un beaujolais. A peine avait-elle goûté le vin, qu'elle
a fait une grimace en affirmant, que le vin était trop chaud
et a exigé que je lui apporte un seau de glaçons !
C'est du jamais vu ! Un sacrilège, c'est monstrueux !
Elle a reniflé l'agneau et a immédiatement repoussé le
plat en disant que ce bestiau aurait été mieux adapté à la
nourriture pour chien… ! Et puis, elle a continué jusqu'à ce
que je voie rouge et que j'appelle le chef cuisinier. C'est là que
le remue-ménage a vraiment commencé… Quelle histoire
pitoyable ! Elle a refusé de prendre le dessert et puis
a demandé l'addition. On ne méritait pas la toque,
expliquait-elle en sortant, et que contrairement aux clients habituels,
elle n'était pas un vulgaire porte-monnaie qui acceptait de
dépenser autant d'argent pour des fla-flas de snobs, mais
qu'elle était Madame Kröger de « La Table
Ronde ». Quelle bécasse prétentieuse
! »
Exhalant des vapeurs de cuisine mêlées à la
transpiration, le cuisinier confirma, que tout s'était passé ainsi
et pas autrement. « Mais, par chance, cette aventure n'a
pas entravé notre réputation, car immédiatement
après cet incident, Madame Homolka de « Feinspitz » nous
a proposé le Trophée Gourmet ! ».
Les deux hommes s'empressèrent d'avouer qu'ils l'auraient
volontiers zigouillée sur place. Ils avaient un alibi pour
l'heure du crime. « Qu'est-ce que vous pensez, ce jour
là, on était déjà en train de trimer
comme des cons depuis le matin. Le soir, nous devions organiser un
dîner de charité pour les réfugiés du
Kosovo… 200 hôtes, une sacrée flopée de personnalités
politiques, des financiers, des artistes, et même le « Seitenblicke » était
là…, expliquait le chef cuisinier fièrement. Schöberl
refusa gentiment qu'on lui énumère le menu et fit rapidement
ses adieux.
Au Steinkrug , on avait déjà eu vent de la
mort de la critique, et là non plus, on ne versait pas de
larme. Le propriétaire du restaurant et son jeune chef étaient
d'accord, ils n'avaient encore jamais été autant critiqués
que par cette souillon. « Le foie gras est trop pâteux… la
sauce du brochet déplorable, bien trop assaisonnée
et trop dense. Vous avez pas mal de choses à apprendre avant
de pouvoir espérer avoir une toque, mon jeune homme »,
imitait le cuisinier en prenant la voix de fausset de Madame Kröger. « Elle
m'a engueulé coram publico, comme un gosse, un apprenti ! » Le
jeune homme ne faisait pas de mystère, il l'avait rudement
insultée et jetée dehors sans autre forme de procès. « On
devrait remettre une décoration à celui qui a fait ça.
Cette andouille n'a rien mérité de mieux ! » Mais
au grand regret de Schöberl, le maestro de la cuillère
en bois en colère avait également un alibi irréfutable.
*
Toute la nuit, Schöberl se retourna dans son lit, nerveux.
Il se réveillait souvent en sursaut, tiré de ses cauchemars
dans lesquels il étouffait sous des montagnes de viande et
des avalanches de crème chantilly. Et il était loin
d'en avoir fini avec cette liste de restaurants. S'il n'avait pas
de chance, l'enquête pouvait durer indéfiniment.
Le matin, il se sentit lessivé et serait bien resté au
lit. Mais avant d'avoir résolu cette enquête à la
con, il ne pouvait se permettre aucune faiblesse. Sans envie aucune,
il trempa son croissant dans son café au lait.
« Jessas, quelle mine tu as aujourd'hui, ne te rend pas
malade avec cette affaire », dit sa femme.
« S'il n'y avait pas la promotion, je m'arracherais pas
les cheveux », bougonna Schöberl de mauvais poil.
Il l'entendit froisser son journal et se douta de ce qui allait suivre.
Contrairement à lui, sa femme croyait dur comme fer au pouvoir
des étoiles et lui lisait fréquemment son horoscope
dans le journal. Une fois, il avait été question d'une
pluie d'argent inespérée. Elle lui avait fait jurer
d'acheter à tout prix un ticket de loto. Trop fainéant
pour faire des croix, il avait, au lieu de cela, risqué un
billet de cent et gagné quelque sous. Bien sûr, nulle
trace de cette pluie d'argent, mais avec les 200 schillings, somme
ridicule ainsi récoltée, il avait offert un joli bouquet
de fleurs à sa femme. Elle était toute chamboulée,
car la prédiction s'était réalisée.
Sa femme avait entre-temps trouvé quelque chose. « Ca
te va comme un gant. Ecoute, ce que dit ton horoscope »,
s'écria t-elle excitée. « La routine ne
vous aidera pas à résoudre votre problème. Empruntez
de nouveaux chemins, même ceux qui vous paraissent fous à première
vue ! ».
Schöberl fit signe de la tête, énervé. « Tu
vas me faire le plaisir de te taire avec tes bêtises ! ».
« De nouveaux chemins », répéta
t-elle, pensive. Avec son lot épuisant de recettes pleines
de sagesse, elle avait toujours réponse à tout. « Je
sais ! Pourquoi ne vas-tu pas chez Madame Zolara, elle pourra certainement
t'aider ! »
Schöberl laissa de côté son croissant entamé. « L'astrologue
qui passe à la télé ? ».
Sa présence dans les médias était si omniprésente
que même l'inspecteur avait déjà entendu parler
de Madame Zolara. La voyante rousse tenait le pays entier en haleine
avec ses prédictions transmises à la radio, dans les
journaux et à la télé. Parmi le cortège
de prophètes apocalyptiques se complaisant dans les scénarios
les plus infernaux, sa voix bienfaisante faisait la vedette. Selon
elle, la date magique n'entraînerait pas la fin du monde.
Généralement, Schöberl ne s'intéressait
pas à l'astrologie et ne croyait pas aux croyances irrationnelles
selon lesquelles le destin des hommes est régi par des planètes
lointaines. En tant que policier, il était habitué à s'appuyer
sur des faits et des preuves. Mais cette fois, ses recherches ne
l'amèneraient pas plus loin. L'affaire était au point
mort. Il n'avait pas besoin de crier sur les toits qu'il allait prendre
conseil chez une astrologue. Dans son cas désespéré,
cela valait la peine de tenter le coup. Qu'est ce qu'il avait bien à perdre
?
En chemin vers le bureau, il chassa à nouveau cette idée
saugrenue de ses pensées. Il n'en était pas à ce
point là. Il irait seulement s'il n'avait pas la moindre preuve
ou quelque soupçon concernant le meurtre Kröger, si personne
ne venait frapper à sa porte, si ses collaborateurs n'avaient
pas de nouvelle surprenante à lui communiquer, si la douleur
sourde qu'il sentait naître sur son front devenait plus aiguë et
que lui, le spécialiste des affaires criminelles à l´humeur
plutôt flegmatique, explosait. Dans un accès inhabituel
de colère, il jeta bruyamment le classeur sur la table. Ses
collègues furent pris d'un frisson commun et rentrèrent
la tête en attendant la tempête...
Fausse alerte. Au lieu de cela, Schöberl se leva de son bureau,
prit son trench-coat et quitta, sans commentaire ni salutation, la
pièce dans laquelle il avait poussé des ronchonnements
peu productifs. Une ballade à l'air frais le mettrait peut-être
sur la voie…
Il errait au hasard des chemins, sans
prêter attention à son
environnement. Bien que les températures aient depuis peu
augmenté, un vent froid soufflait. Sa colère s'était
dissipée pendant la ballade, son mal de crâne avait également
disparu. Il regardait autour de lui, indécis. Il ne connaissait
pas ce quartier. Seules quelques voitures étaient garées
sur le bas-côté de la rue, personne en vue. Il avait
déambulé pendant deux heures et se retrouvait maintenant
devant le portail élégant d'un bâtiment fin XIX
e , début XX e .
Tout à côté de l'entrée resplendissait
une plaque en laiton. Brillante, elle reflétait son portrait
perplexe. A l'aide de ses lunettes de lecture, il parvint à déchiffrer
les lettres gravées : Madame Zolara, astrologue, conseillère
vie. Son cœur se mit à battre rapidement. Etait-ce la Providence
ou simplement le hasard ? Pourquoi avait-il atterri ici ?
Sur le moment, la proposition de sa
femme lui semblait loin d'être
aberrante. Il allait essayer pour se faire une idée des compétences
de l'astrologue. Avant d'entrer dans la maison, il s'assura que personne
n'était en train de l'observer. Il ne manquerait plus qu'un
reporter ne le suive. Avec le courage d'un désespéré,
il ouvrit la porte d'un coup. Sa confiance grandissait à mesure
qu'il montait les marches.
L'inspecteur se sentit entouré par une odeur familière
de bâtons d'encens. Cela provenait du bureau de Madame Zolara.
A chaque fois que sa femme faisait brûler un plat, elle essayait
de masquer le désastre avec du bois de santal ou des senteurs
de patchouli. Elle affirmait que les arômes exotiques feraient
revenir les bons esprits et l'aideraient à retrouver son calme
intérieur. Jusqu'ici, Schöberl n'avait jamais rien observé de
tel. Il n'attrapait rien d'autre que des maux de tête et des
crises d'éternuements.
Déterminé, il appuya sur la sonnette. Une sonnerie
retentit à l'intérieur, il ouvrit la porte. Dans le
foyer, un paravent tressé lui barra le chemin. Plusieurs carillons
résonnaient doucement dans l'air, à ces bruits s'ajoutaient
les tintements des nombreux colliers et amulettes dont la réceptionniste était
parée. Elle était enveloppée d'un halot de fils à crocheter
colorés et balançait ses formes plantureuses sur des
talons vertigineux. D'un pas chancelant, elle s'avança en
se pavanant et le mena sans plus tarder vers le sanctuaire.
« C'est bien, vous avez fait le bon choix en venant me
consulter », dit la dame d'une cinquantaine d'années,
attractive et vêtue d'un costume de femme d'affaires. Elle
vint à la rencontre de l'inspecteur et lui serra la main d'une
poignée énergique. Après l'œuvre d'art mouvante
aperçue dans le secrétariat, la suite était
encore meilleure. Madame Zolara se comportait de telle manière,
qu'elle aurait également pu faire bonne figure dans la direction
d'une entreprise commerciale. Il se sentit encore plus confiant lorsqu'elle
le pria d'une voix d'alto très agréable de bien vouloir
prendre place.
Schöberl lui présenta sa carte. « Avant de
venir au fait, je dois vous demander la plus grande discrétion.
Je ne veux pas que la presse apprenne… », commença
t-il.
Indignée, l'astrologue sourit en coin. « Mais
Monsieur l'inspecteur… pas de commérage chez moi. Dans ma
corporation, comme dans la votre d'ailleurs, on est lié au
secret professionnel… »
Schöberl soupira, soulagé. Puis il exposa les faits
sans y aller par quatre chemins. Il dut s'avouer un peu honteux à la
vue des maigres éléments de son enquête. « Malheureusement,
je ne peux pas vous raconter grand-chose », murmura t-il,
d'un ton désolé. Il sortit rapidement un mouchoir et éternua.
Madame fit un mouvement de la main. « C'est votre travail
et cela ne me regarde pas. Tout ce dont j'ai besoin, c'est d'une
liste des personnes soupçonnées et de leurs dates de
naissance ».
Schöberl fit un mouvement d'approbation et glissa la main dans
la poche de sa veste. Il savait grâce à sa femme que
les astrologues travaillaient avec les dates de naissance. Il avait
anticipé et s'était procuré la liste dans l'ordinateur
du service administratif.
Elle prit la liste d'un air bienveillant. « Si les données
sont exactes, ce sera amplement suffisant », dit-elle. « Toutefois,
je ne peux pas vous donner de réponse immédiatement… »
Schöberl regardait avec fascination sa manière de tracer
des cercles avec ses ongles pointus et vernis en rouge sur un document
portant des caractères peints. Un tic nerveux ou une méthode
lui permettant de se mettre en relation avec l'au-delà ? Madame
Zolara fixa le plafond d'un air si absent qu'il n'osa pas le lui
demander.
Lorsque le téléphone sonna à côté d'elle,
la voyante revint à la réalité en l'espace d'une
fraction de seconde. « Vous savez bien, que je ne veux
pas être dérangée… », aboya t-elle
dans le téléphone. S'ensuivit une brève chamaille
avec la secrétaire. Il s'agissait apparemment d'un client
important en grande détresse. « Non, il doit réessayer
dans 10 minutes », dit Madame Zolara et elle raccrocha.
« Et bien, je ne veux pas vous déranger plus …»,
dit Schöberl. Il se leva de son siège.
Madame Zolara lui tendit la main. « Comme je vous l'ai
déjà dit, j'ai besoin d'un peu de temps. Disons, jusqu'à demain
soir ! ».
La journée suivante, Schöberl fut assez absent au travail.
Les heures qui le séparaient du crépuscule lui semblaient
infiniment longues. Lorsqu'il se mit en chemin, le ciel était
couvert. Peu avant d'arriver à destination, il sentit les
premières gouttes commencer à tomber. La secrétaire
lui prit son manteau et le pria de la suivre. Madame Zolara l'attendait
déjà. Cette fois, son bureau était recouvert
de tableaux et de diagrammes à l'aspect fantastique. « Aucun
de ces suspects n'est le coupable », commença t-elle
par dire.
« Quoi ? » Schöberl était décontenancé. « Mais ça
doit bien être quelqu'un pourtant...! »
Madame Zolara secoua la tête énergiquement. « Naturellement,
et c'est à peu près certain qu'il ne s'agit pas d'un
homme ! »
« Mais qui donc ? », laissa échapper
Schöberl.
« Ca, c'est moins facile à dire. Rien dans l'horoscope
ne permet d'indiquer clairement le meurtrier. Mais je ne me base
pas simplement sur les étoiles, je me fie également à mon
intuition. Tout laisse penser, qu'il pourrait s'agir d'une femme ».
Schöberl espérait plus, statistiquement parlant, la
moitié de la population était de sexe féminin.
Madame Zolara sentit sa déception. « Vous devez être
poisson, vous abandonnez trop vite. Je voulais justement vous expliquer,
que les étoiles ne nous renseignent pas seulement sur les
traits typiques de chaque personnalité mais qu'à chaque
signe du zodiaque correspond une façon bien spécifique
de tuer ».
« Je ne suis pas expert en astrologie, vous devez m'expliquer
ceci un peu plus en détail ! », demanda t-il.
« Bien, continuons alors avec vous », dit
Madame Zolara. « Un poisson, comme vous, est soumis au
règne de Neptune, qui correspond à tous les liquides.
L'alcool par exemple, les essences, l'huile, les drogues, le poison… Lorsque
les poissons assassinent, ils opèrent plutôt avec du
poison ou par noyade…. »
Schöberl manquait d'air. Cette femme avait un pouvoir lugubre,
elle pénétrait les abîmes les plus insondables
de son âme. Comment savait-elle le combat héroïque,
qu'il devait mener contre lui-même chaque matin, lorsqu'il
se rasait ? Une maîtrise de fer lui avait permis de réprimer
jusque là cette impulsion, mais il avait fréquemment
faillit noyer sa femme dans la baignoire, juste pour qu'elle cesse
de chanter ses airs exaspérants.
Il rougit, comme pris sur le fait.
Mais la lady de l'astro continuait sans lui prêter la moindre attention. « Les Verseaux
ont une tendance à tuer leur victime par électrocution,
les Sagittaires, par contre, préfèrent la combustion,
l'incendie donc… »
« Madame Kröger a été assassinée
avec un couteau de boucher. Quel signe du zodiaque correspondrait à cela »,
l'interrompit Schöberl, impatient.
Madame Zolara avait de nouveau commencé à tracer des
cercles avec ses doigts sur les documents griffonnés et semblait
percevoir quelque chose. Elle s'arrêta brusquement.
Schöberl retint son souffle, nerveux.
« ... il se peut que la victime et la meurtrière
soient nées sous le signe de la Vierge. Vous pouvez le voir
ici », indiqua t-elle à l'inspecteur en posant
son index au milieu des pattes de mouche. « A l'heure
du crime, Pluton était soumis aux rayons de Mars. Pluton correspond à la
violence. Lors de cette funeste constellation, le risque est grand
que la personne concernée commette un acte violent. De la
même façon sous l'influence de Pluton, une personne
des plus pacifiques peut commettre un meurtre… ».
Schöberl tressaillit. La dernière remarque de Madame
Zolara lui avait rappelé quelque chose, il essayait de s'en
souvenir plus précisément… Le metteur en scène
de tartes au chocolat, ce Meyer, ne s'était-il pas décrit
comme un petit agneau inoffensif ?
Toutefois, l'astrologue réduit tout de suite à néant
ses dernières réflexions. « Vous vous êtes égaré trop
longtemps, déjà. Vous devriez vous concentrer sur une
personne de sexe féminin, évoluant dans l'entourage
de la victime, née sous le même signe, et vous aurez
la coupable ! », lui expliqua t-elle, résolue.
Schöberl avait des frissons, ses prédictions étaient
si exactes… Il avait l'impression que le souffle de l'au-delà l'avait
effleuré. Il remercia la voyante de façon quelque peu
exubérante et s'empressa de sortir. Il fut retenu dans le
secrétariat par l'œuvre d'art ambulante, qui lui remit un
papier dans la main sur lequel étaient peint des chiffres.
6 5 0 0, déchiffra t-il sans comprendre.
« L'honoraire de Madame Zolara, », lui précisa
t-elle. « Elle nous livre son savoir avec générosité, à nous,
simples mortels. Son don est un cadeau de Dieu, elle se considère
uniquement comme un instrument, un intermédiaire entre nous
et l'au-delà… D'autre part, elle est spirituellement si remuée
qu'elle a besoin de longues phases de repos… et elle a naturellement
des frais… »
Ses longues explications n'auraient
pas été nécessaires.
Schöberl ouvrit son portefeuille et paya sans sourciller. Il
sortit du bureau avec entrain, ses cellules grises s´activaient
déjà. Madame Zolara l'avait sorti de l'impasse. Un
grand nombre de possibilités jusque là inexplorées
s'ouvraient soudainement à lui...
Il y voyait clair maintenant. La fenêtre du bureau de Madame
Kröger était ouverte… la meurtrière avait dû descendre
par le toit avec une corde. Il dressa aussitôt le profil de
la coupable. Elle n'était pas sujette au vertige, elle était
souple, intrépide et sportive. A l'évidence, elle gardait
son sang-froid et réagissait vite, sinon, elle n'aurait pas
réussit aussi rapidement à saisir le couteau le plus
grand et à poignarder sa victime prise de court dans le dos.
Schöberl était sûr que l'élucidation de
l'énigme serait désormais un jeu d'enfant. Il s'était,
lors de ses recherches, bien trop concentré sur les cuisiniers.
N'avait-il pas été également question d'une
autre distinction qui devait être décernée ?
Lorsqu'il entra dans le bureau, le
lendemain matin, d'excellente humeur en sifflant l'air de Radetzky,
il eut droit à des regards
antipathiques de la part de ses collègues, chacun à tour
de rôle. Imperturbable, l'inspecteur composa le numéro
de La Table Ronde et se mit en relation avec la secrétaire
de Madame Kröger.
Il tapait impatiemment des doigts sur
le bureau en attendant qu'elle prenne la communication. Après
les formules de politesse habituelles, il lui demanda des renseignements
sur cet autre prix.
Il entendit Madame Hofer prendre sa
respiration. « Vous
parlez du Trophée Gourmet ? ». Il dut la questionner à plusieurs
reprises et lui arracher les mots de la bouche. La discussion terminée,
il rassembla ses notes. D'après les dires d'Anni Hofer, trois
points de chute ressortaient. Point n° 1 : le soir même,
le journal concurrent « Feinspitz » rassemblait,
dans le cadre d'un gala festif donné au Palais Pallavicini,
un nombre important de cuisiniers afin de décerner le prix « Trophée
Gourmet ». Point n° 2 : le chef de la maison d'édition
de la « Table Ronde » était
parvenu à débaucher de Feinspitz la chargée
de ce projet. Point n° 3 : cette femme allait déjà commencer à travailler à « La
Table Ronde » au printemps, en temps que rédactrice
en chef.
Il appela ensuite le chef du personnel,
qui confirma les informations de la secrétaire. L'inspecteur demanda la date de naissance
de la future rédactrice en chef.
« Madame Eva-Maria Homolka est née le 14 septembre »,
répondit-il du tac au tac.
Schöberl était surpris. « Vous connaissez
la date par cœur ? »
« Notre nouveau directeur est un fan d'astrologie et
voulait que nous vérifiions son signe astrologique avant de
l'embaucher… par manque de temps, je n'y suis pas encore parvenu »,
expliquait le chef du personnel.
Schöberl était comme électrisé.
Il appela sans plus tarder ses collaborateurs. Maintenant, tout
devait aller vite.
Il était déjà presque dix heures lorsque Schöberl
arriva à la Josephsplatz, hors d'haleine. La cérémonie
solennelle, qui précédait le dîner de gala, avait
déjà touché à sa fin. Il croisa quelques
hôtes dans l'escalier baroque. La salle décorée
pour la fête était déjà vide, il restait
encore quelques petits groupes et les serveurs commençaient
déjà à débarrasser les tables.
Même sans l'avoir jamais rencontrée, il ne fut pas
long à trouver Madame Homolka. Chargée de bouquets
de fleurs, elle se trouvait au centre d'un petit cercle, près
du pupitre et recevait, souriante, comblée et visiblement
flattée, des bises et des félicitations. Elle était
vêtue d'une robe de soirée anthracite, fermée
jusqu'en haut. Elle avait de longs cheveux blonds et portait une
paire de lunettes de corne sombre, un accessoire à la mode.
Même confrontée à une atmosphère si enjouée,
elle restait froide et gardait une grande maîtrise de soi.
Schöberl n'était pas inhumain et attendit que le cercle
se disperse. Elle avait entre-temps remarqué l'inspecteur
et l'avait dévisagé avec insistance. Lorsqu'elle regarda à nouveau
dans sa direction, il se rapprocha, se présenta et lui demanda
un entretien au calme.
« Un moment encore », dit-elle légèrement
irritée. Elle tourna brièvement le dos à Schöberl
et donna les fleurs à un homme qui se tenait à ses
côtés depuis le début. « Schorschi,
va chercher la voiture, j'arrive tout de suite ! »
Elle accorda enfin son attention à Schöberl. « Qui êtes-vous
? Que voulez-vous ? Vous voyez bien que je suis occupée, je
n'ai pas le temps ! », commença t-elle, sans ménagement.
« Sauf votre respect, ma chère, j'ai bien peur,
que vous ayez bientôt plus de temps que vous ne le souhaitiez.
Je m'occupe du meurtre Kröger et dois vous demander de bien
vouloir me suivre ! ». Elle tituba l'espace d'un
instant, comme si le sol se dérobait à elle, puis elle
se reprit et suivit l'inspecteur, comme s'il l'invitait à se
promener.
Au bureau, il ne tourna pas longtemps
autour du pot, et lui jeta les faits à la figure. Entre-temps, la fenêtre avait été encore
une fois rigoureusement étudiée, à sa demande.
On avait alors pu retrouver un long cheveu blond comme pièce à conviction.
Les résultats du test ADN n'étaient pas encore arrivés,
mais Schöberl n'avait de toute façon pas trop confiance
en l'informatique. Pour lui, cela ne faisait aucun doute, la meurtrière
se tenait devant lui. Sa méthode d'interrogatoire établie
de longue date allait la faire craquer.
Il la laissa poireauter des heures
durant dans la salle d'interrogatoire, refusa de lui donner du
café et des cigarettes. Impitoyable,
il lui pointa dans le visage une lampe de 100 watts. Il l'observait
dans l'ombre avec son assistant. Concentrés, ils scrutaient
sur son visage chacune de ses réactions. Avec la sensibilité d'un
sismographe, ils observaient les signes presque imperceptibles de
culpabilité, un tremblement de voix, un haussement de sourcils,
un tressaillement de doigt.
Elle donnait du fil à retordre. Son humeur rebelle irritait
l'inspecteur, mais il ne se laissa pas ébranler et attendit
patiemment. Le matin commençait à poindre, lorsque
Eva-Maria Homolka, enfin épuisée par un interrogatoire
de plusieurs heures, s'effondra et avoua, d'une voix tremblante,
avoir évincé son ennemie jurée et concurrente
tant haïe.
Schöberl se pencha en arrière. Satisfait, il se fit
apporter un café et lui offrit une cigarette. Elle tira une
longue bouffée, comme si elle redoutait que ce soit la dernière.
« C'était risqué de descendre jusqu'à la
fenêtre. Vous n'aviez pas peur de chuter ? »,
voulu t-il savoir.
Elle secoua la tête. « Cette descente en rappel,
c'était de la rigolade. Je suis membre d'une association d'escalade
alpine depuis des années. Et j'avais placé un matelas
en cas de chute », dévoila t-elle, non sans fierté.
L'inspecteur était encore plus curieux de savoir le pourquoi
du comment. « Pourquoi avez-vous assassiné Madame
Kröger ? Vous devez bien avoir une raison pour avoir commis
cet acte aussi sanglant et inhumain ? »
Elle laissa remarquer sa colère en entendant la formulation
de Schöberl. « Cette canaille n'a même pas
mérité pareille mort… courte et indolore… elle n'a
rien remarqué, tout est allé si vite… »
« Et le motif ? », répéta Schöberl.
Homolka s'énerva, dédaigneuse. « C'était
la personne la plus méchante, la plus jalouse, la plus pédante
qui existe. Selon vous, à combien de restaurants de première
classe a-t-elle bien pu refuser la toque, cette garce. Un cuisinier
s'est même suicidé par sa faut.e… Ce n'était
plus supportable... j'ai donc imaginé le concept du Trophée
Gourmet, afin de briser, une fois pour toute, le monopole élitiste
de Kröger ! »
« Est-ce que Madame Kröger était au courant »,
l'interrompit l'inspecteur.
« Je leur ai évidemment demandé à tous
de garder un silence absolu pour ne pas éveiller ses soupçons.
Mais les nouvelles vont vite dans ce milieu ! »
« Et elle a fini par tout découvrir ? »
« Oui, c'est le moins qu'on puisse dire. J'ai appris
par sa secrétaire trop bavarde, qu'elle avait envoyé le
jour même des centaines de lettres, en demandant le boycott
du prix. Mais elle s'est trompée. Le milieu a été séduit
par le Trophée. Vous avez pu le constater par vous-même
ce soir ! ». Elle s'interrompit un instant pour allumer
une cigarette. Elle semblait savourer en pensée son triomphe.
L'inspecteur lui laissa un peu de temps.
« D'une façon ou
d'une autre, le nouveau directeur de la Table Ronde a
eu vent de l'affaire. En tout cas, il m'a invité à un entretien et m'a proposé de
prendre en charge la rédaction ». Un sourire apparu
furtivement sur son visage tendu. « Vous ne pouvez pas
comprendre… c'est comme un putsch réussi contre la reine !
Mais ma plus grande satisfaction, c'est de lui avoir soufflé le
poste de chef devant son nez ! ».
« Vous l'aviez battu sur tous les fronts, pourquoi l'assassiner
alors ? », demanda Schöberl, étonné.
« Bien que ma nomination ne soit pas encore officielle,
elle a dû sentir qu'il se tramait quelque chose… elle m'a appelée
et vivement menacée ! ».
« De quoi donc ? ».
Homolka ne donna pas d'explication,
elle demanda un verre d'eau que Schöberl lui apporta lui-même. Il se réjouit
de cette pause, il avait enfin l'occasion de se dégourdir
les jambes. Seule Homolka ne donnait aucun signe de fatigue.
Schöberl se rassit. « Madame Kröger vous a
donc menacé… comment pouvait-elle bien s'y prendre ? »
« Cette garce voulait divulguer publiquement que je m'étais
laissée acheter pour des critiques bienveillantes… si ça
a avait fait le tour, ma réputation était fichue… d'ailleurs,
je n'ai jamais accepté d'argent, je me suis seulement faire
inviter quelques fois avec des amis. Même si cela vous semble
ridicule, notre métier est ruineux. Tomber si près
du but… je devais l'arrêter… »
« Mais ce n'était qu'une menace, vous ne pouviez
pas savoir si… »
« Nous avons tous nos petits trucs », dit-elle
avec un ricanement hargneux. « Sa grande bécasse
de secrétaire m'a dévoilé son plan de bataille
dans les moindres détails après avoir absorbé quelques
eaux de vie. Sa supérieure lui avait dicté, point par
point, la liste complète de mes manquements, avec l'intention,
de la présenter lundi au directeur de la maison d'édition… ».
C'est seulement maintenant que ses épaules tressaillaient,
elle commença à pleurer sans retenue.
Schöberl éteint l'enregistreur. L'enquête était
terminée.
Une atmosphère survoltée régnait dans le bureau,
après cette bonne nouvelle. Le chef de Schöberl ne tarit
pas d'éloge, lorsque ce dernier lui présenta les aveux
signés de la coupable. « Franchement, si l'enquête
n'avait pas avancé… Je voulais déjà vous la
retirer. Ma foi, je vous aurais presque sous-estimé… Félicitations,
joli coup ! Vous pouvez bien entendu compter sur moi, je vous appuierai
pour votre promotion. Mais entre nous, comment avez-vous réussi à résoudre
cette énigme si rapidement ? »
Schöberl nettoya ses lunettes et dit un peu hermétiquement
: « Les étoiles aident ceux qui y croient ».
*
Il était déjà midi lorsque Schöberl en
eut enfin terminé avec la paperasse administrative et put
rentrer chez lui. Il fut encore accueillit par une odeur d'encens,
lorsqu'il ouvrit porte de sa maison. Il devina avec perspicacité que
sa femme avait fait brûler le goulasch qu'elle lui servait.
Son succès avait adoucit son humeur, et l'inspecteur surmonta
ce fiasco culinaire. Il finit courageusement son assiette. Sa femme
l'avait beaucoup aidé, sans son idée d'astrologue,
il n'aurait jamais résolu l'affaire si rapidement.
Madame Schöberl fut agréablement surprise que son mari
mange sans faire de commentaire. D'habitude, il se plaignait continuellement
de ses qualités de cuisinière. Elle devina alors ce
qui se passait. « Tu as bouclé l'enquête,
j'ai raison, non ? Et bien bravo ! Tu as sûrement reçu
ta promotion ».
Schöberl leva les sourcils, étonné. « Toi
aussi, tu as été chez la voyante ? Comment le sais-tu ? »
Un sourire supérieur apparut sur ses lèvres. « Les étoiles
ne mentent pas. C'est écrit noir sur blanc », dit-elle
en lui tendant le journal.
Schöberl sortit ses lunettes de lecture et lut... « L'influence
négative de Saturne, qui vous a rendu la vie si difficile,
a été relayée par l'aspect positif de Mercure.
Mercure vous aidera à dévoiler un secret et sera favorable à votre
avenir professionnel ».
« Tu ne crois pas que l'on devrait fêter ça ? ».
Sans attendre sa réponse, Madame Schöberl sortit le champagne,
qu'elle avait déjà mis au froid.
Lorsqu'ils trinquèrent, l'inspecteur se promit secrètement, à l'avenir,
de s'abstenir de toute moquerie envers les manies astrologiques de
son épouse. Il était bien placé pour savoir
que le meurtre ne prenait jamais de repos et que deux ans le séparaient
encore de la retraite. Il se leva et attrapa son bloc note afin d'y
inscrire à l'encre le numéro de Madame Zolara. Au cas
où…
© Helga Anderle