le polar européen en ligne de mire

n°7 Novembre-Décembre-Janvier 2006/07

 

 

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Regard vers l'inconnu

El caso Sankara
(Le Cas Sankara)

Antonio Lozano

Almuzara • 2006

Javier Sánchez Zapatero
Trad : Marie Levéziel

 

Roman historique, roman politique, roman noir et, surtout, roman magnifique, El caso Sankara (Le cas Sankara) part de la reconstitution fictive d'un cas réel (l'assassinat, en 1987, du président du Burkina Faso Thomas Sankara) afin de faire la lumière sur les relations malsaines que entretiennent les pays africains avec leurs anciennes métropoles. Avec une évidente vocation de dénonciation, Antonio Lozano démontre dans son œuvre comment le processus décolonisateur, loin de tolérer une vrai autodétermination, n'a fait que perpétuer sous des réseaux obscurs les relations de dépendance du continent noir envers les grandes puissances, en empêchant son véritable développement et en le condamnant sans solution à la pauvreté. C'est pour cela que, par-dessus les trames argumentaires et les fonds politiques, la responsabilité européenne (et, concrètement française) dans la misère d'Afrique finit par être le thème central de l'œuvre, qui essaie de se transformer ainsi en stimulant des si fréquemment endormies consciences occidentales : « L'Afrique… On entend parler d'une nouvelle guerre et on se dit que ces sauvages sont encore en train de se battre. Nous entendons parler d'un coup d'État et on dodeline de la tête en pensant qu'ils sont incorrigibles. Nous sommes submergés par les images et on les accuse d'être incapables de gérer le peu qu'ils ont. Et si un jour quelqu'un nous raconte la vérité, nous lui tournons le dos pour ne pas continuer à l'écouter. Parce que nous ne voulons pas qu'on nous sorte de notre erreur ».

Grâce à sa politique idéaliste et révolutionnaire, à sa défense de l'indépendance africaine face aux ingérences colonialistes et à son charisme fascinateur, Thomas Sankara devint l'un de leaders africains les plus acclamés, mais aussi l'un de plus polémiques, des années 1980. Sa mort est encore aujourd'hui entourée de mystère, c'est pour cela que le roman, comme il est indiqué dans l'avant-propos, se limite à « suggérer une résolution imaginaire, mais possible ». Le recours utilisé pour cela est l'investigation journalistique, moteur de l'action de l'œuvre et génératrice de l'intense intrigue qui nous accroche avec la même facilité qui met le lecteur en contact avec le chimérique et inconnu monde africain. Motivé par la curiosité naturelle de son activité professionnelle et par son admiration vers l'homme que, dans sa lutte contre la corruption et en bénéfice du bien public, arriva à vendre toute la flotte des limousines du gouvernement pour faire de la Renault 5 la voiture officiel de ses cadres, le reporter français Emmanuel Durant commence à enquêter sur les étranges circonstances qui entourèrent la mort du président burkinais. Il découvre ainsi que ce qui paraissait initialement un règlement de comptes pour le pouvoir entre bandes locales dissimule un puissant réseau de corruption qui manipule les destins de l'Afrique depuis les bureaux des gouvernements et des patrons européens. Le premier rôle joué par Durant dans le roman fait que sa vénération pour Sankara répercute dans l'aseptisée et omnisciente voix narrative, en provoquant que, en certains moments de l'œuvre, la vision du monde africain présentée par Lozano donne l'impression d'être un peu manichéenne. L'imposition du regard unique sur la figure de celui qui était le président du Burkina Faso, auquel l'auteur semble admirer autant que son personnage, se transforme ainsi dans le seul entrave à un roman qui aspire à interpréter, avec les paramètres de la narrative fictionnelle, le passé récent du continent africain.

Avec El caso Sankara, gagnant du Ier Prix International de Roman Noir Ciudad de Carmona, l'écrivain canarien Antonio Lozano (qui a aussi dans les rayons de nouveautés des librairies le roman Preludio para una muerte [ Prélude pour une mort ] ) ajoute un titre de plus à une carrière marquée par l'usage d'un style cadencé et évocateur, par l'attachement aux ressorts du genre noir sur son versant le plus politique et social et par la présence déterminante d'éléments de la culture, la société et les actuelles complexités d'Afrique. Si dans Harraga et dans Donde mueren los rios traitait le thème de l'immigration et ses problèmes d'adaptation, sa dernière œuvre redonne lumière à la crue réalité du continent africain, si proche et si inconnu.


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