Gaijin!
Luigi Bernardi e Onofrio Catacchio
Black Velvet • 2006
Alfredo Colitto
Traduit de l'italien : Dominique Jeannerot
Qui d'entre nous, importuné au cours d'un voyage en train par
un quidam lui infligeant d'écouter ses longues conversations
menées à tue-tête avec son téléphone
portable, ne s'est pas surpris à rêver de lui planter
un long couteau de cuisine dans la panse ? Et qui n'est pas resté en
arrêt, ne fût-ce qu'une fois devant la belle jeune fille
qui vient de lui demander un renseignement, et ne s'est pas senti entrainé,
tandis que ses pensées erraient sur le cours que pourrait prendre
cette rencontre inopinée et cette relation qui s'amorçait à peine,
par le poids de sa propre vie, faite d'engagements antérieurs,
d'autobus qui arrivent au moment le moins opportun et de courses à faire
?
Les contes de Luigi Bernardi qui composent
la première moitié de
ce livre explorent précisément de tels instants, élaborant
des divagations libératrices, tantôt oniriques et tantôt
sanguinaires. Ce sont des narrations extrêmement brèves,
contenues chacune sur une seule page et illustrées, sur la page
qui les précède, par le trait incisif des dessins d'Onofrio
Catacchio. Le Gaijin est l'étranger, l'intrus, qui
n'usant pour arme que de l'ironie et d'un couteau rouillé expose
en plein jour la stupidité, l'inanité somnambulique avec
laquelle nous affrontons souvent la succession de moments de pure banalité qui
composent notre quotidien.
La seconde moitié du livre contient le script de la pièce
de Théâtre intitulée Gaijin. Là aussi
l'écriture de Bernardi est accompagnée par les dessins
de Catacchio, représentant la mise en scène. Treize épisodes
montrent le Gaijin faire justice, avec une cruauté passionnée,
contre les lieux communs et les personnes qui les incarnent. Dans le
monologue final, il ôte même aux spectateurs les plus éprouvés
l'illusion de pouvoir rester indifférents et paresseusement
repliés sur eux mêmes comme devant une affaire qui au
fond ne les concernerait pas.
Gaijin fascine
et répugne, suggérant toujours
au lecteur qu'il se trouve face à quelque chose de raffiné et
de dangereux. Raffiné, parceque les histoires et les illustrations
sont d'une précision chirurgicale et s'imbriquent les unes aux
autres sans jamais produire une fausse note. Dangereux, parce qu'il
ne sait plus bien, lisant ces histoires, s'il est Gaijin ou somnambule.