le polar européen en ligne de mire

n°7 Novembre-Décembre-Janvier 2006/07

 

 

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Christian v. Ditfurth:
Les Stachelmann

Mann ohne Makel. Stachelmanns erster Fall,
Cologne: Kiepenheuer & Witsch 2002.

Un homme irréprochable. La première affaire de Stachelmann, Paris: Éditions Jacqueline Chambon 2006

Mit Blindheit geschlagen. Stachelmanns zweiter Fall, Cologne: Kiepenheuer & Witsch 2004

Frappé de cécité. La deuxième affaire de Stachelmann

Schatten des Wahns. Stachelmanns dritter Fall, Cologne: Kiepenheuer & Witsch 2006.

L'ombre de la folie. La troisième affaire de Stachelmann

 

Achim Saupe
Traduction : Michel Marx

Avec l'abolition de la torture et l'introduction de méthodes scientifiques de recherche d'indices naquit  au début du 19° siècle un nouveau genre littéraire: la littérature policière. Dans la science de l'Histoire la procédure basée sur les indices n'a pas seulement développé un nouvel esprit pragmatique mais elle a surtout permis de donner aux historiens une nouvelle marge de manoeuvres pour leurs interprétations. Les historiens du 19° et 20° siècles comparaient le travail historiographique au travail des juges d'instruction, des détectives, et des criminalistes, ainsi ils confortaient de manière objective l'idée maîtresse de présenter l'Histoire comme le tribunal du monde tout en reléguant à l'arrière plan l'historien juge du passé. Dans les expériences criminalistiques telles que présentées dans les fictions littéraires, les historiens ont reconnu la pratique de l'expérience de la recherche personnelle. Que la littérature policière doive se consacrer davantage au passé dans son aspect politique ce n'était en soi qu'une question de temps. C'est au plus tard à la fin des années 70 que le roman policier historique s'est développé comme une sous catégorie du roman policier, déjà auparavant il y avait eu des polars plongés dans l'histoire contemporaine. Fondamentalement on retrouve deux types de polars historiques: soit on plonge l'enquêteur dans une intrigue dans laquelle les pistes du passé deviennent des éléments déterminants, soit on positionne l'intrigue dans le passé , on y installe un enquêteur qui non seulement résout l'intrigue mais révèle également l'Histoire qui s'y rattache.

Les polars de Christian v. Ditfurth centrés sur la personnalité de l'Historien Dr. Joseph Maria Stachelmann représentent la première tradition. Dans cette lignée “Mann ohne Makel” (2002) a été traduit en français sous le titre “Un homme irréprochable” alors que le troisième volume “L'ombre de la folie” (2006) (Schatten des Wahns) vient justement de paraître en Allemagne.

L'historien est un parfait détective a déclaré Ditfurth- qui est lui même historien- car chaque meurtre est évidemment historique, sa cause se trouve toujours dans le passé.

Dans “Un homme irréprochable” le lecteur fait la connaissance d'un personnage qui travaille à l'Institut d'Histoire de l'Université de Hambourg et qui souffre non seulement d'arthrose mais aussi de ce travail de recherche, une Maîtrise d'Histoire sur le camp de concentration de Buchenwald qu'il peine à achever. Stachelmann arrive difficilement à intéresser ses élèves qui sont totalement apathiques. A l'inverse il y a au moins une étudiante qui s'intéresse à lui. Puis il y a aussi la jeune Anne une Thésarde que le travail de recherche dans les archives historiques angoisse. Ce n'est pas une bonne approche de l'idée globale qu'on se fait de ce qu'est le véritable Historien, mais n'est quand même pas une raison pour Stachelmann de ne pas s'intéresser à elle. Ce qui débute d'abord comme un roman universitaire change de nature lorsque apparaît la vieille connaissance de Stachelmann, “Ossi Winter”, du temps de leur période gauchisante, alors qu'ils étaient étudiants de gauche. Celui ci a changé de bord – il est devenu policier à la Criminelle- et rend visite à Stachelmann pour le consulter au sujet d'une affaire dont l'élucidation remonte dans le passé.

En peu de temps la femme et les enfants d'un agent immobilier de Hambourg sont assassinés. Il semble évident que quelqu'un veut régler un vieux compte avec cette famille de notables, mais pourtant quel est le mobile? Les pistes - Stachelmann peut ici se servir de ses connaissances historiques et de son expérience dans l'exploitation des archives - remontent au temps du National Socialisme et aux profiteurs de “l'Arianisation”, un cercle de gros courtiers de Hambourg et leurs acolytes. Ditfurth se sert habilement du genre: il ouvre différentes pistes, expose son antihéros arthritique à différents dangers, lentement mais sûrement  il resserre le cercle des suspects pour arriver en final à un retournement surprenant.

Ditfurth se meut avec aisance dans le domaine historique où il ne s'agit pas de construire des pistes mais de les représenter de manière compréhensible. Avec ce qu'on appelle “l'Arianisation sauvage” se présente un aspect de l'Holocauste qui se prête à la fiction policière étant donné que le meurtre dans le polar est assez souvent lié à des mobiles financiers. Pour une écriture de l'Histoire il y a néanmoins un danger: le vol, la confiscation puis dans la foulée l'anéantissement des Juifs semblent avoir peu de rapports avec un antisémitisme spécifiquement allemand. C'est ainsi que logiquement l'historien Stachelmann règle ses comptes avec le livre “Les bourreaux volontaires de Hitler” de l'américain Daniel Goldhagen  dans lequel celui ci présente une communauté d'allemands souffrant d'un complexe de culpabilité alors que comme dit Goldhagen “ceux qui en souffrent le plus sont ceux qui n'ont rien à se reprocher”.

Néanmoins au cours de ses enquêtes Stachelmann commence à se rendre compte du lien étroit entre la culpabilité individuelle et l'occultation collective. A tel point que pour la première fois il est amené à poser des questions à son père sur ce qui s'est passé pendant la période Hitlérienne. C'est ainsi qu'il va devoir apprendre que dés 1932 celui ci faisait partie des SA et que plus tard en tant que policier auxiliaire il gardait des prisonniers de Camps de Concentration qui après le bombardement de Hambourg devaient désamorcer les bombes non explosées.

Avec habileté Ditfurth mélange la factualité historique et une fiction plausible. Ses remarques sur son premier roman apportent la preuve qu'il n'aurait pas eu à imaginer les personnages et les évènements du roman si toutes les Perceptions allemandes avaient ouvertes leurs dossiers du temps du Troisième Reich. C'est bien pour la fiction et mauvais pour l'économie comme on peut bien le penser. Mais dans la même année 2002, à la parution du roman, la durée de prescription des actes financiers a été réduite par la loi sur les archives fédérales: évidemment un peu tard. C'est ainsi que dorénavant la possibilité est donnée aux historiens d'exploiter avec de nouvelles archives l'histoire de “l'Arianisation” (un chapitre loin d'être inconnu dans la science de l'Histoire).

Alors que Stachelmann était confronté dans “Frappé de cécité” à d'anciens passeurs de la DDR et aux effets de la STASI on plonge dans le nouveau polar de Christian v. Ditfurth “L'Ombre de la folie” dans les bas fonds de “l'automne allemand” de 1978. A nouveau la fiction historique plaide pour son authenticité en ce qu'elle renvoie au meurtre d'Ulrich Schmückers, qui à 22 ans à été abattu par le mouvement d'extrême gauche “Mouvement du 2 Juin”.

Au début il y a deux morts: Ossi Winter commissaire principal de la police criminelle de Hambourg s'est suicidé. Du moins les indices le laissent supposer. Stachelmann qui est entraîné dans l'enquête par Carmen, collègue et partenaire de Ossi en doute néanmoins. Car une pile de tracts et un article de journal sur le meurtre d'un révolutionnaire de l'époque des études universitaires à Heidelberg dans les années 70, quand Stachelmann et Winter avaient entamé la lutte des classes indiquent une autre direction. Est ce que Ossi Winter était sur la piste du meurtrier de l'époque? Et qui était derrière tout cela à l'époque? Est ce que le meurtrier était membre d'un mouvement d'extrême gauche de l'Université de Heidelberg, étaient ce les Nazis, ou bien les Services Secrets. Suffisamment de questions pour l'historien Stachelmann, qui non seulement réveillent son flair de détective mais également le mettent de plus en plus en face de son propre passé de gauchiste.

Les combats politiques d'alors ont disparu alors que le travail de mémoire devenait objet d'étude, les ombres toujours plus longues de l'automne allemand s'estompent. A présent elles sont à nouveau arrachées de l'oubli. Stachelmann part à Heidelberg pour interroger de vieux révolutionnaires et d'anciennes amies. Le souvenir de leur propre histoire-du moins dans la fiction historique- est lié à des pertes et à des deuils personnels: les vieilles copines de Heidelberg boivent trop d'alcool et marchent en titubant. La mère de Stachelmann a subi une opération du cancer, elle est mourante. La jeunesse ne se rattrape plus.

Le deuil est politique, une réminiscence des batailles perdues. Le nouveau polar de Christian v. Ditfurth n'est pas seulement le chant du cygne du terrorisme mais aussi celui des idéaux des mouvements étudiants. En fait tous les participants - y compris l'auteur – ne savent pas vraiment pourquoi ils se sont battus dans le temps. Stachelmann dont c'est le métier de reproduire le climat politique des années 70 en tant que vérité historique n'arrive pas à comprendre. Les manifestations étudiantes des années 70 lui apparaissent d'un activisme exagéré ou d'une vibrante rhétorique. Soit elles reposaient sur l'admiration du “boucher” Mao ou de “l'oppresseur” Brejnev et la mégalomanie politique dont la radicalité conduit au meurtre politique. Il ne reste que la critique du concept “automne allemand” que les protagonistes traitent à mainte reprise de “flanc libéral”. Pourquoi cette époque a été pour de vrais combattants de la lutte des classes un Printemps Révolutionnaire, cela a disparu de la mémoire.

Stachelmann boit de l'eau minérale et doit enquêter sur un policier retraité ayant été membre de la Gestapo, il doit surveiller deux anciens militants de la lutte des classes qui sont maintenant avocat et médecin en vu à Heidelberg. La propre conscience politique est abandonnée lorsqu'il s'agit de confondre le meurtrier. Stachelmann se rend compte de sa propre noirceur mais il dépasse rapidement cette crise. Stachelmann est convaincu que l'historien ne doit pas écrire son action personnelle.

C'est une coquetterie, car grâce au travail d'exploration du souvenir on a un tableau clair du passé qui n'est pas à l'abri de la   critique. Pour des passionnés de Séries de Polars qui souhaitent connaître la vie privée de Stachelmann il reste suffisamment de matière. Après que Stachelmann ait retrouvé la piste criminelle qui va du National Socialisme au Socialisme tout court et à “l'automne allemand”, la question est ouverte: qu'est ce que l'Histoire allemande peut encore proposer comme thématique. Christian v. Ditfurth l'écrivain de romans policiers inscrits dans l'Histoire allemande a sûrement quelques idées. Son personnage rend possible une empathie avec l'Histoire qui mérite l'essai d'un éclaircissement.


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