Christian
v. Ditfurth:
Les Stachelmann
|
|
|
Mann
ohne Makel. Stachelmanns erster Fall,
Cologne: Kiepenheuer & Witsch
2002.
Un homme irréprochable. La première
affaire de Stachelmann, Paris: Éditions Jacqueline Chambon 2006 |
Mit Blindheit geschlagen.
Stachelmanns zweiter Fall, Cologne:
Kiepenheuer & Witsch 2004
Frappé de cécité. La deuxième
affaire de Stachelmann
|
Schatten des Wahns.
Stachelmanns dritter Fall, Cologne:
Kiepenheuer & Witsch 2006.
L'ombre de la folie. La troisième affaire de Stachelmann
|
Achim Saupe
Traduction : Michel Marx
Avec l'abolition de la torture et l'introduction
de méthodes
scientifiques de recherche d'indices naquit au début du
19° siècle un nouveau genre littéraire: la littérature
policière. Dans la science de l'Histoire la procédure
basée sur les indices n'a pas seulement développé un
nouvel esprit pragmatique mais elle a surtout permis de donner aux
historiens une nouvelle marge de manoeuvres pour leurs interprétations.
Les historiens du 19° et 20° siècles comparaient le
travail historiographique au travail des juges d'instruction, des détectives,
et des criminalistes, ainsi ils confortaient de manière objective
l'idée maîtresse de présenter l'Histoire comme
le tribunal du monde tout en reléguant à l'arrière
plan l'historien juge du passé. Dans les expériences
criminalistiques telles que présentées dans les fictions
littéraires, les historiens ont reconnu la pratique de l'expérience
de la recherche personnelle. Que la littérature policière
doive se consacrer davantage au passé dans son aspect politique
ce n'était en soi qu'une question de temps. C'est au plus tard à la
fin des années 70 que le roman policier historique s'est développé comme
une sous catégorie du roman policier, déjà auparavant
il y avait eu des polars plongés dans l'histoire contemporaine.
Fondamentalement on retrouve deux types de polars historiques: soit
on plonge l'enquêteur dans une intrigue dans laquelle les pistes
du passé deviennent des éléments déterminants,
soit on positionne l'intrigue dans le passé , on y installe
un enquêteur qui non seulement résout l'intrigue mais
révèle également l'Histoire qui s'y rattache.
Les polars de Christian v. Ditfurth centrés sur la personnalité de
l'Historien Dr. Joseph Maria Stachelmann représentent la première
tradition. Dans cette lignée “Mann ohne Makel” (2002) a été traduit
en français sous le titre “Un homme irréprochable” alors
que le troisième volume “L'ombre de la folie” (2006) (Schatten
des Wahns) vient justement de paraître en Allemagne.
L'historien est un parfait détective a déclaré Ditfurth-
qui est lui même historien- car chaque meurtre est évidemment
historique, sa cause se trouve toujours dans le passé.
Dans “Un
homme irréprochable” le lecteur fait la connaissance
d'un personnage qui travaille à l'Institut d'Histoire de l'Université de
Hambourg et qui souffre non seulement d'arthrose mais aussi de ce travail
de recherche, une Maîtrise d'Histoire sur le camp de concentration
de Buchenwald qu'il peine à achever. Stachelmann arrive difficilement à intéresser
ses élèves qui sont totalement apathiques. A l'inverse
il y a au moins une étudiante qui s'intéresse à lui.
Puis il y a aussi la jeune Anne une Thésarde que le travail
de recherche dans les archives historiques angoisse. Ce n'est pas une
bonne approche de l'idée globale qu'on se fait de ce qu'est
le véritable Historien, mais n'est quand même pas une
raison pour Stachelmann de ne pas s'intéresser à elle.
Ce qui débute d'abord comme un roman universitaire change de
nature lorsque apparaît la vieille connaissance de Stachelmann, “Ossi
Winter”, du temps de leur période gauchisante, alors qu'ils étaient étudiants
de gauche. Celui ci a changé de bord – il est devenu policier à la
Criminelle- et rend visite à Stachelmann pour le consulter au
sujet d'une affaire dont l'élucidation remonte dans le passé.
En peu de temps la femme et les enfants
d'un agent immobilier de Hambourg sont assassinés. Il semble évident que quelqu'un veut
régler un vieux compte avec cette famille de notables, mais
pourtant quel est le mobile? Les pistes - Stachelmann peut ici se servir
de ses connaissances historiques et de son expérience dans l'exploitation
des archives - remontent au temps du National Socialisme et aux profiteurs
de “l'Arianisation”, un cercle de gros courtiers de Hambourg et leurs
acolytes. Ditfurth se sert habilement du genre: il ouvre différentes
pistes, expose son antihéros arthritique à différents
dangers, lentement mais sûrement il resserre le cercle
des suspects pour arriver en final à un retournement surprenant.
Ditfurth se meut avec aisance dans le
domaine historique où il
ne s'agit pas de construire des pistes mais de les représenter
de manière compréhensible. Avec ce qu'on appelle “l'Arianisation
sauvage” se présente un aspect de l'Holocauste qui se prête à la
fiction policière étant donné que le meurtre dans
le polar est assez souvent lié à des mobiles financiers.
Pour une écriture de l'Histoire il y a néanmoins un danger:
le vol, la confiscation puis dans la foulée l'anéantissement
des Juifs semblent avoir peu de rapports avec un antisémitisme
spécifiquement allemand. C'est ainsi que logiquement l'historien
Stachelmann règle ses comptes avec le livre “Les
bourreaux volontaires de Hitler” de l'américain Daniel Goldhagen dans lequel
celui ci présente une communauté d'allemands souffrant
d'un complexe de culpabilité alors que comme dit Goldhagen “ceux
qui en souffrent le plus sont ceux qui n'ont rien à se reprocher”.
Néanmoins au cours de ses enquêtes Stachelmann commence à se
rendre compte du lien étroit entre la culpabilité individuelle
et l'occultation collective. A tel point que pour la première
fois il est amené à poser des questions à son
père sur ce qui s'est passé pendant la période
Hitlérienne. C'est ainsi qu'il va devoir apprendre que dés
1932 celui ci faisait partie des SA et que plus tard en tant que policier
auxiliaire il gardait des prisonniers de Camps de Concentration qui
après le bombardement de Hambourg devaient désamorcer
les bombes non explosées.
Avec habileté Ditfurth
mélange la factualité historique
et une fiction plausible. Ses remarques sur son premier roman apportent
la preuve qu'il n'aurait pas eu à imaginer les personnages et
les évènements du roman si toutes les Perceptions allemandes
avaient ouvertes leurs dossiers du temps du Troisième Reich.
C'est bien pour la fiction et mauvais pour l'économie comme
on peut bien le penser. Mais dans la même année 2002, à la
parution du roman, la durée de prescription des actes financiers
a été réduite par la loi sur les archives fédérales: évidemment
un peu tard. C'est ainsi que dorénavant la possibilité est
donnée aux historiens d'exploiter avec de nouvelles archives
l'histoire de “l'Arianisation” (un chapitre loin d'être inconnu
dans la science de l'Histoire).
Alors que Stachelmann était confronté dans “Frappé de
cécité” à d'anciens passeurs de la DDR et aux
effets de la STASI on plonge dans le nouveau polar de Christian v.
Ditfurth “L'Ombre de la folie” dans les bas fonds de “l'automne allemand” de
1978. A nouveau la fiction historique plaide pour son authenticité en
ce qu'elle renvoie au meurtre d'Ulrich Schmückers, qui à 22
ans à été abattu par le mouvement d'extrême
gauche “Mouvement du 2 Juin”.
Au début il y a deux morts: Ossi Winter commissaire principal
de la police criminelle de Hambourg s'est suicidé. Du moins
les indices le laissent supposer. Stachelmann qui est entraîné dans
l'enquête par Carmen, collègue et partenaire de Ossi en
doute néanmoins. Car une pile de tracts et un article de journal
sur le meurtre d'un révolutionnaire de l'époque des études
universitaires à Heidelberg dans les années 70, quand
Stachelmann et Winter avaient entamé la lutte des classes indiquent
une autre direction. Est ce que Ossi Winter était sur la piste
du meurtrier de l'époque? Et qui était derrière
tout cela à l'époque? Est ce que le meurtrier était
membre d'un mouvement d'extrême gauche de l'Université de
Heidelberg, étaient ce les Nazis, ou bien les Services Secrets.
Suffisamment de questions pour l'historien Stachelmann, qui non seulement
réveillent son flair de détective mais également
le mettent de plus en plus en face de son propre passé de gauchiste.
Les combats politiques d'alors ont disparu
alors que le travail de mémoire devenait objet d'étude, les ombres toujours plus
longues de l'automne allemand s'estompent. A présent elles sont à nouveau
arrachées de l'oubli. Stachelmann part à Heidelberg pour
interroger de vieux révolutionnaires et d'anciennes amies. Le
souvenir de leur propre histoire-du moins dans la fiction historique-
est lié à des pertes et à des deuils personnels:
les vieilles copines de Heidelberg boivent trop d'alcool et marchent
en titubant. La mère de Stachelmann a subi une opération
du cancer, elle est mourante. La jeunesse ne se rattrape plus.
Le deuil est politique, une réminiscence des batailles perdues.
Le nouveau polar de Christian v. Ditfurth n'est pas seulement le chant
du cygne du terrorisme mais aussi celui des idéaux des mouvements étudiants.
En fait tous les participants - y compris l'auteur – ne savent pas
vraiment pourquoi ils se sont battus dans le temps. Stachelmann dont
c'est le métier de reproduire le climat politique des années
70 en tant que vérité historique n'arrive pas à comprendre.
Les manifestations étudiantes des années 70 lui apparaissent
d'un activisme exagéré ou d'une vibrante rhétorique.
Soit elles reposaient sur l'admiration du “boucher” Mao ou de “l'oppresseur” Brejnev
et la mégalomanie politique dont la radicalité conduit
au meurtre politique. Il ne reste que la critique du concept “automne
allemand” que les protagonistes traitent à mainte reprise de “flanc
libéral”. Pourquoi cette époque a été pour
de vrais combattants de la lutte des classes un Printemps Révolutionnaire,
cela a disparu de la mémoire.
Stachelmann boit de l'eau minérale et doit enquêter sur
un policier retraité ayant été membre de la Gestapo,
il doit surveiller deux anciens militants de la lutte des classes qui
sont maintenant avocat et médecin en vu à Heidelberg.
La propre conscience politique est abandonnée lorsqu'il s'agit
de confondre le meurtrier. Stachelmann se rend compte de sa propre
noirceur mais il dépasse rapidement cette crise. Stachelmann
est convaincu que l'historien ne doit pas écrire son action
personnelle.
C'est une coquetterie, car
grâce au travail d'exploration du
souvenir on a un tableau clair du passé qui n'est pas à l'abri
de la critique. Pour des passionnés de Séries
de Polars qui souhaitent connaître la vie privée de Stachelmann
il reste suffisamment de matière. Après que Stachelmann
ait retrouvé la piste criminelle qui va du National Socialisme
au Socialisme tout court et à “l'automne allemand”, la question
est ouverte: qu'est ce que l'Histoire allemande peut encore proposer
comme thématique. Christian v. Ditfurth l'écrivain de
romans policiers inscrits dans l'Histoire allemande a sûrement
quelques idées. Son personnage rend possible une empathie
avec l'Histoire qui mérite
l'essai d'un éclaircissement.