Dettes avec le passé
Piel de policía*
Andreu Martín y Carles Quílez
Roca • 2006
Javier Sánchez
Zapatero
Traduction : Jean-Jacques Fleury
Le tandem littéraire que forment Carles Quílez et Andreu
Martín (c fernier a également publié des romans « à quatre
mains »avec Jaume Ribera dont la très populaire série
pour adolescents ayant pour héros Flanagan) renoue dans Piel
de policía (Peau de policier) avec les principales caractéristiques
qui ont marqué leurs débuts en tant que duo dans Asalto
a la Virreina (Hold-up à la Virreina ) . Une documentation rigoureuse
sur la réalité historique constitue à nouveau
le point de départ et la matière première d'une œuvre
qui se consacre à travers la fiction à éclairer – et
ceci sans perdre de vue ses origines solidement ancrées dans
ladite réalité historique – un épisode obscur
de corruption policière qui s'est déroulé au début
des années 80. À cette époque, les forces de sécurité de
l'état espagnol n'avaient pas encore réalisé une
transition pouvant laisser espérer certains changements du type
ouverture et épuration démocratique. De ce fait en leur
sein cohabitaient, difficilement et non sans heurts, des élément
fascistes convaincus de leur capacité a faire pression par la
peur sur les citoyens et de jeunes fonctionnaires idéalistes
qui espéraient beaucoup du nouveau régime et étaient
partisans d'une police proche et respectueuse des gens, véritablement
dévouée au service public. Un de ces jeunes rêveurs,
Lacruz, après avoir découvert certaines irrégularités
lors d'une enquête, commence à s'interroger sur les détestables
pratiques de ses collègues ; il entre alors en conflit
avec un réseau bien organisé, lié à l'extrême
droite et à certains organismes d'état. Cette découverte
sera à l'origine d'une expérience très dure et
traumatisante qui l'amènera à démissionner, à laisser
de côté ses idéaux et à trouver refuge dans
un emploi dans un bar miteux.
Revenu de tout, des années durant,
passant son temps à servir
et à ingurgiter des whiskies, il se transforme en un personnage
pitoyable, de plus en plus éloigné de ce qu'il avait été autrefois.
Un beau jour, il reçoit une visite qui l'oblige à se
plonger dans un passé qu'il croyait définitivement oublié.
Le roman est construit comme un flash-back et il conduit le héros à se
remémorer les causes de son état de misère actuel
tout en amenant le lecteur à comprendre la situation. Ce retour
sur le passé porte en lui un désir de vengeance contre
celui que Lacruz pense être à l'origine de tous ses malheurs ;
par là même ce roman est dans la veine de l'un des grands
classiques d'Andreu Martín (Prothèse) et plus généralement
de toute la littérature noire espagnole. Comme dans Prothèse,
toute l'oeuvre – qui fait également la part belle aux rites
initiatiques, à la dénonciation d'une société, à l'intrigue
policière et même à une histoire d'amour – repose
au bout du compte sur une relation de haine effrénée
entre deux personnages qui symbolisent deux manières fort distinctes
d'être et de concevoir la vie. Dans ce duel, l'antagoniste, Castán – inspiré d'une
personne bien réelle – devient l'un des êtres de fiction
parmi les plus terrifiants qu'ait créés le jeune roman
noir espagnol.
Piel de policía (Peau
de policier), roman déchirant
et brutal, est surtout – en plus d'un terrible et éclairant
témoignage sur la police espagnole d'il y a 25 ans – une œuvre
qui exalte la possibilité de régénération
qu'offre un retour sur le passé et, ce faisant, le nécessaire
règlement de compte avec ce temps éternel qui ne lâche
jamais prise..
* Peau de policier