Les femmes et le polar
Matteo
Bortolotti: L'Europe pleine d'amour
- n. 1
Sophie
Colpaert,
Mma Ramotswe, l'enquêtrice africaine
Véronique
Desnain, Le polar Britannique d’aujourd’hui
au féminin : briser le moule?
Cormac
Millar, Femmes dans la fiction criminelle : Tentatrices, victimes, salvatrices et récompenses
Claudia
Salvatori: Le docteur, la dame et l’auteur de
roman policier
Lia
Volpatti: A Matera, il Women's Fiction
Festival
Giovanni
Zucca: Lia Volpatti - Il segreto
di Agatha (Le secret d'Agatha)
L'Europe
pleine d'amour - n. 1
Matteo Bortolotti
Un beau jour Bogey, sans doute en proie
aux délires d'une
quelconque médecine homéopathique a dit une phrase
du type: « Il ne faut jamais contredire une femme.
Mieux vaut attendre, elle le fera d'elle même. » Certes,
Humphrey n'était pas vraiment le chantre mondial du féminisme.
Je l'admets, commencer ainsi ma chronique
risque de faire fuir une bonne partie du lectorat féminin au bout de 4 lignes. Ceux
qui me connaissent savent très bien que je pars en général
de ''très loin", je pars de l'opposé pour arriver
ensuite dans "mon camp". Mais vous apprendrez aussi à me
connaître. Si vous avez envie.
Mesdames, messieurs, accordez moi
encore deux ou trois lignes et je vous démontrerai la véracité de
la phrase de Bogart. Et sa très grande beauté.
Une femme, dit-on, est un univers en
expansion, mieux, un magma puissant et resplendissant, capable
d'un raisonnement affûté,
d'une grande détermination, de fragilité spontanée
et d'amour, un amour que souvent l'homme ne saurait concevoir...
Que
des banalités, en somme...
Et pourtant.
Beaucoup se sont penchés sur le thème de l'amour féminin
et je ne veux pas l'approfondir. Ce qui m'intéresse, en revanche,
c'est la contradiction.
La contradiction, quand elle est consciente
(et qu'on ne vienne pas me dire qu'elle ne l'est pas dans la plupart
des cas), est une des bases fondamentales de l'introspection, de l'interrogation
et la connaissance de soi même.
La contradiction est à la
base de toutes les bonnes histoires. Surtout quand il s'agit d'une
histoire policière.
En ce sens, les femmes et le roman noir
ne pourraient mieux s'accorder. Prenons deux exemples, dépassés
me direz vous, et nous parlerons ensuite d'une certaine femme italienne
sur qui je vous conseille de jeter un oeil (au sens académique
du terme s'entend. C'est une invitation à la lecture, je ne
suis pas Bogey...)
Il y a trente ans, le 12 janvier 1976,
s'éteignait l'une
des plus grandes exploratrices du ''whodunit''. Agatha Christie s'apprêtait à affronter
''le Grand Sommeil'. Qui a dit ON S'EN F...? Le problème d'Agatha
Christie, c'est comment elle est désormais présentée.
On insiste plus sur son succès commercial, alors que c'est
tout simplement son imposante bibliographie qui m'a inspiré l'usage
du terme ''exploratrice''.
''Exploratrice''. Oui, vous avez bien
lu. Dans le cas de cette chère
vieille tante Agatha,le 'noir'', le mystère, a toujours été l'objet
d'une véritable recherche à l'intérieur d'un
système préconçu;d'une esthétique littéraire
et narrative pouvant sembler en apparence répétitives
mais qui retrouvent chez elle une indéniable fraîcheur.
Les goûts sont les goûts et Christie certainement ne
correspond pas à l'observation de Raymond Chandler comme quoi
le crime devrait quitter les intérieurs bourgeois et retourner
dans la rue. Ce n'est pas le sujet. De même le coté ''Cluedo
''de ses romans importe peu. Je vous parle d'une personne qui travaille
avec les histoires. Et indubitablement cette sacrée bonne
femme s'est emparée de cette ''cage théorique" -
problème de l'homme depuis la nuit des temps, croix et délices
des philosophes et des prêtres - pour l'explorer sous toutes
les coutures, dans les moindres recoins, sans rien omettre. Il y
a dans certaines de ses pages de grands moments de littérature.
Vocabulaire recherché, grandes architectures...que demander
de plus? Ah oui, j'oubliais. La contradiction...
La contradiction se retrouve dans le
champ même de l'exploration
de Christie, dans le fait qu'elle ait crée un monde clos d'énigmes,
presque surréaliste , en suivant une tendance positiviste
qu'elle a, selon mon très humble avis, développé,
par le biais de grands élans de satire sociale. Faites attention;
la satire n'est pas la parodie, comme pourraient le faire penser
certains films inspirés de ses oeuvres. En outre, il y a chez
elle une véritable application, quasi scientifique, de l'exposition
formelle.
Toujours à propos de contradiction, qui mieux que Patricia
Highsmith a su nous montrer la face cachée de la lune ? Le
roman policier psychologique et intense. Y-a-t-il plus contradictoire
que Ripley ? Qui a su mieux exploiter cette pointe de féminité en
lui pour montrer qu'en chacun de nous, homme ou femme, brûle
un feu qui semble sans fin. La Grande Mère, la déesse
Kali, chaude nourricière et féroce assassine. Nous
possédons en Italie de magnifiques exemple de ce dualisme:Claudia
Salvatori, grande écrivaine de l'angoisse, ainsi que l'excellente
Alda Teodorani. Nous avons aussi les tourments de la douce et difficile
héroïne des romans de Grazia Verasani, ou les reines
du roman noir historique italien, et n'allez pas croire que je dis
cela car l'une d'elles est une amie, à qui j'ai d'ailleurs
posé quelques questions. Mon métier m'amène
souvent à discuter avec les auteurs de romans d'investigation,
et je pense qu'elle en est la reine.
Danila Comastri Montanari, née en 1948, écrit depuis
1990, année durant laquelle fut publié 'Mors tua',
un premier roman terriblement jouissif et qui a pour personnage principal
l'enquêteur 'ante litteram' (trop de latin dans cette
phrase ? peut-être) Publio Aurelio Stazio.
Et puisque je suis
ces derniers temps très pris par mes activités à la
télévision et l'écriture de mon nouveau roman,
je l'ai contacté par mail.
Deux ou trois petites questions à Danila
Comastri Montanari:
Matteo
Bortolotti: Danila, quel est
ton rapport au mystère
? Quand et pourquoi as tu choisi le roman policier à clefs
?
Danila
Comastri Montanari: J'aime
le roman policier car je ne crois pas au mystère:tout
ce qui peut sembler obscur est seulement en attente d'une explication
rationnelle. Et le roman policier, contrairement aux autres genres,
cherche à fournir cette explication.
M.B.: Avant d'écrire, tu as beaucoup enseigné. Mais
qu'as tu appris, toi, en écrivant?
D.C.M.: Que je tends de plus en plus à retenir des choses
insignifiantes et à demeurer imperméable à celles
plus chargées
de sens.
M.B.: On en revient à la contradiction, dirait-on...Une petite
question : du 1er siècle après J.C, époque à laquelle
se déroulent les enquêtes de ton Publio Aurelio Stazio, à aujourd'hui,
en quoi avons nous changé ? Est-il vrai qu'un écrivain,
quoi qu'il fasse, finisse toujours par parler de son temps ?
D.C.M.: Bien sur qu'un écrivain parle toujours de son temps ! De
toute façon ,je m'amuserais beaucoup moins si je ne mélangeais
pas des références actuelles à mes ambiances
romaines.
M.B.: Et à propos d'aujourd'hui ? Que penses tu du nouvel Empire
? Y vois tu une grande différence avec celui romain deux mille
ans plus tard ? J'ai quand même l'impression qu'autrefois les
grands stratèges étaient bien différents de
Georges W. Bush.
D.C.M.: Les romains se servaient d'un
tas de prétextes pour déclarer
la guerre aux peuples qu'ils souhaitaient soumettre. Mais comme ils étaient
plus organisés, ils trouvaient des excuses plus crédibles
que celles de Bush. Et au moins, ils les gagnaient leurs guerres,
eux...
M.B.: Je prépare une chronique sur les femmes et le roman policier,
notamment à travers le thème de la contradiction. J'aimerai
citer quelques exemples intéressants. Tu connais des femmes
''en noir'' ? Y en a t-il que tu lis avec plaisir?
D.C.M.: Pour être honnête, que l'auteur soit un homme ou une
femme, jeune ou vieux, beau ou laid, noir ou blanc, athée
ou religieux, homo ou hétéro ne m'intéresse
absolument pas, a priori. Cela dit, l'angle envisagé peut
avoir son importance à la lecture du roman.
Agatha Christie
est une référence, mais elle appartient à l'histoire.
Je lis principalement des romans d'époque (et aussi Anne Perry
et Ellis Peters) ou des romans policiers situés dans des métropoles
scandinaves, turques, chinoises, japonaises, indiennes, israéliennes,
africaines etc...(le monde ne s'arrête pas à nos frontières)
et pas la peine de me demander à quel sexe appartiennent les
auteurs car ils ont la plupart du temps des noms imprononçables.
Bon, ça
suffira pour cette fois. Je retourne à mes
histoires. Et rappelez vous ; n'ayez pas peur du noir, car les vraies
ombres sont toujours là où brille le soleil.

Mma
Ramotswe, l'enquêtrice africaine
D'après
les romans d'Alexander McCall Smith
(10/18 coll. « Grands
Détectives »)
Sophie Colpaert
En 1998, sous la plume de l'écrivain écossais Alexander
McCall Smith, une détective d'un genre nouveau faisait son
apparition dans la littérature policière: Mma Ramotswe,
fondatrice de l'Agence n'1 des dames détectives, sise à Gaborone,
capitale du Botswana.
Il y a, entre Alexander McCall Smith
et le Botswana, un attachement viscéral. L'Afrique a imprégné de ses odeurs,
de ses bruits et de ses couleurs la mémoire de cet homme né au
Zimbabwe en 1948. Dans sa mémoire également, les soubresauts
sanglants de l'indépendance... La face sombre de l'Afrique,
carences étatiques, corruptions, guerres civiles, populations
déplacées, affamées, malmenées... bref,
tout ce qui fait régulièrement la une de nos journaux,
Alexander McCall Smith la connaît bien. Il se souvient encore
de ses traversées du Transvaal dans les années quatre-vingt,
quand il ne faisait pas bon s'enfoncer dans cette province d'Afrique
du Sud. De l'autre côté de la frontière, le Botswana
apparaissait comme un endroit idéal. Un pays démocratique
depuis son indépendance, en 1966, et où l'on ne plaisante
pas avec le respect des lois et de la constitution. Un pays épargné par
les guerres civiles et les famines. C'est cette Afrique là qu'Alexander
McCall Smith a choisi de montrer. Une Afrique soucieuse de son prochain,
lumineuse comme le ciel du Botswana, généreuse comme
Mma Ramotswe.
Precious Ramotswe a trente-quatre ans
quand elle perd son cher papa et hérite d'un troupeau de bétail. Femme africaine
de constitution traditionnelle, selon l'expression inventée
par l'auteur, Mma Ramostwe a derrière elle un mariage raté avec
un trompettiste violent et une petite fille trop tôt décédée.
De quoi comprendre la douleur de beaucoup de femmes et, peut-être,
les aider dans leur vie quotidienne…
La vente du troupeau de son père lui
rapporte de quoi réaliser
son rêve : ouvrir une agence de détective privé et aider
ses contemporains à élucider les mystères de
leurs existences*. Mma
Ramotswe trouve un local commercial au pied du mont Kgale et engage
une indispensable secrétaire, Mma Makutsi. Ensuite, elles
attendent leur premier client en sirotant du thé rouge. Les
heures passent et le miracle finit par se produire : Mma Malatsi
franchit le seuil et confie à Mma Ramotswe ses soucis au sujet
de la disparition de son mari. L'homme fréquentait une communauté religieuse
et il a disparu dans la rivière alors que le révérend
s'apprêtait à le baptiser avec cinq autres qui n'ont
rien vu. Une expédition nocturne permet à Mma Ramotswe
de résoudre l'affaire (le coupable est un crocodile) et d'apporter à sa
cliente une preuve matérielle de la mort de son mari, de quoi
faire son deuil. Forte de ce premier succès, la détective
investit dans un manuel : Les Principes de l'investigation
privée de Clovis Andersen, de quoi affronter sérieusement
les affaires suivantes.
Un client, ou plutôt une cliente car la clientèle de
Mma Ramotswe est majoritairement féminine, chasse l'autre
et chaque enquête est prétexte à raconter un
pan de la vie africaine. Mma Pekwane, honteuse de voir son mari rouler
dans une Mercedes volée, souhaite que la voiture retourne
discrètement à son propriétaire. Happy Bapetsi
se lasse d'entretenir un imposteur de plus en plus exigeant qui se
fait passer pour son père. Seulement, avant de le mettre dehors,
elle voudrait être sûre qu'il s'agit bien d'un imposteur.
Mma Ramotswe trouvera le moyen de faire avouer cet homme qui exploite
sans vergogne la vieille morale batswanaise qui veut que l'on prenne
soin de sa famille coûte que coûte.
La condition féminine est largement évoquée
dans tous les romans avec le personnage de Mma Makutsi, la secrétaire.
Sortie meilleure élève de l'Institut de secrétariat
du Botswana avec un historique 97/100, la jeune femme, avec sa peau
trop foncée et ses grandes lunettes qui lui mangent la moitié du
visage, ne correspond pas aux canons de beauté en vigueur
et se voit toujours préférer des concurrentes moins
brillantes mais tellement plus jolies à regarder… La secrétaire
puis assistante détective devra également faire face à bien
des déceptions avant de rencontrer son futur époux,
un marchand de meuble de Gaborone d'une timidité maladive.
Les apprentis de J.L.B. Matekoni, le
garagiste et époux de
Mma Ramotswe montrent comment les mentalités batswanaises évoluent,
gagnées par la culture américaine telle qu'elle est
véhiculée par le cinéma et les séries
télévisées. Mma Ramotswe réprouve profondément
ce changement de cap. Elle demeure imprégnée de cette
tradition africaine qui veut que l'on partage systématiquement
sa fortune avec moins chanceux que soi. Employer du petit personnel
(femme de ménage, jardinier) sitôt qu'on en a les moyens
relève ainsi de l'obligation morale, de même qu'aider
financièrement sa famille quand elle est dans le besoin.
Les ravages du sida ne sont pas oubliés mais évoqués à demi
mots. C'est Mma Makutsi qui accueille son frère chez elle
et le soigne jusqu'à son dernier souffle. C'est cet ouvrier
qui fraude les assurances maladies pour arrondir ses fins de mois
car il a sa famille à charge, parents, sœurs et un frère
atteint de « cette maladie dont tout le monde meurt en
ce moment ». Les enfants des familles décimées
viennent grossir les rangs de la Ferme des orphelins, un établissement
dirigé par Mma Potokwane, une énergique femme de constitution
traditionnelle, grande amie de Mma Ramotswe. En apprenant les fiançailles
de Mma Ramotswe avec J.L.B. Matekoni, elle convainc le garagiste
d'adopter deux enfants qui viendront égayer leur maison, une
fillette en fauteuil roulant et son jeune frère. Les deux
enfants sont des petits Basarwas, des enfants de ces tribus qui vivent
dans le désert du Kalahari, ce qui amène la délicate
question de cette minorité sur le tapis. Des conditions de
vie radicalement différentes, une langue incompréhensible
aux Batswanais, une autre morphologie… beaucoup de choses séparent
ces tribus du désert, jadis réduites en esclavage,
des Batswanais et les préjugés ont partout la vie dure.
Mma Potokwane saura convaincre J.L.B. Matekoni d'adopter ces deux
enfants, en lui racontant leur histoire, tout simplement. Reste ensuite
au garagiste à expliquer à sa fiancée comment
il a adopté deux enfants pour le couple sans lui en parler !
D'abord un peu fâchée de n'avoir pas été consultée,
Mma Ramotswe accepte le cadeau à cœur ouvert, témoignage
de l'immense générosité de l'homme qu'elle s'apprête à épouser.
Elle sera ainsi directrice de l'Agence N°1 des Dames Détectives
mais aussi épouse et mère de famille, le comble du
bonheur et de la réussite, au Botswana et partout ailleurs
finalement !
D'aucuns ont critiqué cette série en lui reprochant
une trop grande naïveté par rapport aux grands problèmes
de l'Afrique. L'auteur a choisi, lui, de montrer une Afrique pleine
d'espoir. Les petites enquêtes de Mma Ramotswe ne manquent
jamais de suspense et certaines scènes sont d'une irrésistible
drôlerie. Si le ton de l'ensemble apparaît parfois un
peu naïf, il n'empêche qu'une fois le livre refermé,
ces histoires continuent à trotter dans la tête du lecteur
et elles acquièrent alors toutes leurs dimensions sociales.
Outre l'étude des romans, cette Tribune a été grandement
nourrie de la lecture d'une interview d'Alexander McCall Smith disponible
sur www.commonwealthclub.org (S.
Colpaert).
* Alexander
McCall Smith, Mma
Ramotswe détective (The N°1 Ladies'Detective
Agency, 1998)

Femmes dans la fiction criminelle :
Tentatrices, victimes, salvatrices et récompenses
Cormac Millar
Traduction : Dalila Bordrez
Cormac Millar vit à Dublin où, comme Cormac O Cuilleanain,
il enseigne l'italien au Collège Trinity. Traducteur et écrivain
académique, son dernier roman policier est « The
Grounds » (Penguin Ireland 2006). Voir www.cormacmillar.com.
Le De Vulgari Eloquentia de
Dante expliquait que l'âme
humaine est végétale, animale et rationnelle. L'âme
végétale recherche la sécurité et la
survie. L'âme animale est douée de mouvement, en particulier
vers ce qui l'attire, la menant à l'amour. L'âme rationnelle
cherche à faire ce qui est juste. La bonne fiction criminelle
s'adresse à notre âme triple dans toutes ses dimensions,
partant du bas vers les contes héroïques de la sécurité protégée.
La réponse à la question de la survie est naturellement
liée à l'érotisme, avec l'amour et la mort parfois
imbriqués en la personne érigée en icône
d'une femme, à la fois bonne et méchante, dispensatrice
de la vie et de la mort.
Non que ce soit toujours aussi dramatique.
L'écriture criminelle
présente une grande diversité de personnages féminins,
habilement orchestrés sur une échelle de valeurs « féminines ».
Même l'extrémité ennuyeuse de l'échelle
a son utilité, ancrant l'histoire dans la réalité quotidienne.
La Madame Maigret de Simenon est le plus délicieux des oxymorons,
une respectable femme mariée. En tant que l'autre moitié de
la vie domestique normale de son époux, elle représente
le degré zéro de la féminité, le point
de départ de tous les mystères.
Les mystères s'intéressent beaucoup à la culpabilité,
c'est pourquoi l'innocence doit relever sa jolie tête. En règle
général, si les femmes sont réellement innocentes,
elles sont en danger. Sinon, c'est vous qui êtes en danger.
Le magistral « A chacun son dû » de Sciascia
présente Luisa Roscio, la mère-tentatrice qui conduit
le détective minable vers son destin funeste. Avant d'arriver à la
fin du livre, son histoire à elle est tellement mieux que
son histoire à lui que vous acceptez que le petit homme stupide
doive mourir. Luisa a de nombreuses sœurs moins subtiles dans le
métier de la tentation. C'est qu'elles tirent quelque satisfaction
de leurs pêchés.
La victime et la femme fatale sont
mêlées à des
figures de femme comme la salvatrice ou la récompense, souvent à l'intérieur
du même personnage. Dans « Headbanger » (Déjanté)
de Hugo Hamilton (couramment considéré comme un chef-d'œuvre
par les Français), Naomi la droguée se livre à de
vulgaires danses exotiques répétitives pour accompagner
des meurtres rituels, et conduit un policier marié à s'écarter
du chemin de la vertu. Elle hésite entre les rôles de
vamp et de victime, mais ensuite, dans un final haletant, tente de
sauver la vie du policier.
« Les femmes que j'ai matraquées avec le sexe !
Je les ai cassées comme des meringues » Le pathétique
alter ego de Philip Larkin se souvient dans « A Study
of Reading Habits ». Les femmes dans le roman policier
peuvent être une récompense consommable, pas seulement
pour le lecteur, mais pour le héros perspicace : pensez à l'approche
gourmet de la chilienne Gladys par Pepé Carvalho dans « Meurtre
au Comité Central » de Vazquez Montalban.
Le salut est plus fondamental que la
récompense. La véritable
super-héroïne peut tout accomplir à la fois. Prenez
l'Inspecteur Grazia Negro, policière bolognaise dans « Almost
Blue » de Carlo Lucarelli. Non seulement elle appréhende
le tueur en série fou juste avant qu'il ne fasse disparaître
le séduisant garçon aveugle de la circulation, mais
elle attend stratégiquement qu'il assassine la mère
quelque peu hyper-protectrice du garçon, avant de s'engager
dans l'initiation du garçon aux merveilles du sexe adulte.
Tout en étant aux prises avec de sévères crampes
menstruelles.
Mon premier roman personnel, «An Irish Solution »,
traite d'un homme d'âge moyen réduit en esclavage par
sa femme conventionnelle. Il est réveillé à la
voix de la conscience par une ancienne infirmière et une écolière à problèmes
qui tentent de vivre la vie d'une âme rationnelle : faire
ce qui est juste. Ce qui s'avère une option dangereuse.
Aucune règle n'est valable en toute circonstance. Les femmes
ne sont pas limitées par le prévisible.
Liens suggérés
par les titres de livres :
To
Each His Own (A chacun son dû)
Headbanger (Déjanté)
Murder
on the Central Committee (Meurtre au comité central)
Almost
Blue (Almost Blue)
An Irish Solution

Le
docteur, la dame
et l’auteur de
roman policier
Claudia Salvatori
Traduction : Kentaro Okuba

Claudia Salvatori est scénariste de bande dessinées et de cinéma. Ses récits ont paru dans de nombreuses revues et anthologies. Elle a publié Più tardi da Amelia (Plus tard chez Amélie, prix Tedeschi 1985), Columbus day, Mistero a Castel Rundegg (Mystère au château Rundegg) et chez l’éditeur Marco Tropea Schiavo e padrona (Esclave et Patronne dont on a tiré le film Amorestremo avec Rocco Siffredi), Superman non muore mai (Superman ne meurt jamais), La canzone di Iolanda (la chanson de Yolande) et Sublime anima di donna (Sublime âme de femme, prix Scerbanenco 2001). Ses dernières oeuvres : Ildegarda (Hildegarde, Mondadori), Il sorriso di Anthony Perkins (le sourire d’Anthony Perkins) et La donna senza testa (La femme sans tête, Alacrán). Le thriller nazi Nessuno piange per il diavolo (Personne ne pleure pour le diable, Hobby & Work) vient juste de paraître. Elle dirige actuellement la collection Codice giallo (Code jaune) pour l’éditeur génois De Ferrari.
On a posé la question suivante à une
amie très
chère, chirurgienne aux urgences, alors qu'elle sortait de
la salle d'opération après une nuit de garde exténuante
: “Madame, pardon, où puis-je trouver un docteur ?” Mon amie,
qui avait désiré sauver des vies humaines, aurait volontiers
planté son bistouri dans le coeur de son interlocutrice.
Voici un exemple typique de court-circuit
culturel. Des années
d'étude, de spécialisation et de pratique, et même
les images des doctoresses dans les téléfilms, n'ont
pas changé la substance ontologique de la femme : les docteurs
sont, et restent, les autres. Une autre activité professionnelle,
l'écriture, le même court-circuit culturel, ultérieurement
enseveli dans un sable meuble d'équivoques, de mensonges et
de faux mythes. En Italie, pays de docteurs (je sais peu de choses
de la France, de l'Allemagne, des autres réalités européennes),
on peut, dans le cas d'une intervention d'urgence, se confier à un
chirurgien femme dans le bloc opératoire : mais on ne fera
pas de même quand on ne risque pas de mourir ; c'est ainsi
que l'on se fait ouvrir le ventre, mais pas l'imaginaire ; on ne
se laisse pas opérer les rêves par la femme qui écrit.
Nous vivons dans la grande tromperie
de la parité : présente
sur le papier et certainement aussi dans la vie réelle (nous
n'en doutons pas). Mais dans la vie réelle, justement. Dans
la vie irréelle, la différence subsiste entre les docteurs
et les femmes. La femme qui écrit doit évaluer le poids
de sa tradition culturelle, dans laquelle le mâle représente
l'humain et la femelle représente seulement la femelle, ou
plutôt le complément-contraire de l'humain.
Comment permettre à son public de s'identifier ? En incarnant
un personnage masculin, on perd bien sûr quelque chose de soi,
mais si on se présente dans un personnage féminin,
on perd les autres, ou l'on gagne des lecteurs que l'on ne veut pas.
Et si l'on désacralise le mâle par une critique corrosive
? Si l'on tente de construire un féminin-non féminin,
sera-t-on comprise ? Chaque jour, à chaque minute de sa vie
professionnelle, on doit résoudre des énigmes de cette
complexité. Comme si les problèmes internes ne suffisaient
pas, s'ajoutent les externes : la réception de l'oeuvre. Le
livre est la rencontre entre son propre petit théâtre
de fantasmes et celui du lecteur (ou de la lectrice). Au plus profond
de nous, l'imaginaire imprègne chaque recoin de ce qui échappe
au réel ; il a des zones d'extraordinaire vélocité,
zones de véritables éruptions volcaniques, et des zones
de stagnation, où tout est immobile et se corrompt. Souvent,
la fantaisie chauffée à blanc de la dame qui écrit
finit par s'éteindre, par se disperser, dans ces paresseux
remous d'eau putride : résistance passive, routinière
et rassurante, d'un imaginaire collectif exclusivement voué au
prestige historique du docteur.
Le boum actuel du noir est selon moi,
un paradoxe en acte qui fait tourner encore plus vertigineusement
le court-circuit littéraire.
Les genres littéraires, un temps déconsidérés, étaient
l'apanage des classes inférieures de l'intellect et de la
créativité. La travailleuse subordonnée, l'écrivaine
de romans noirs était donc possible (plus encore dans le monde
anglo-saxon qu'en Italie) ; et du reste même les hommes dédiés
au noir étaient des femmes. Maintenant que les genres littéraires
s'imposent en tant que littérature unique, d'autres écrivains
s'y investissent qui, en d'autres temps, auraient parcouru d'autres
chemins, et l'antique hiérarchie se dessine par conséquent
: voici les nouveaux docteurs du noir, suivis par une cohorte d'internes,
d'étudiants, d'infirmiers et de soeurs.
Pour la demoiselle devenue entre-temps
auteur de noir, confuse et stupide, on prévoit à l'intérieur des festivals
littéraires des débats sur l'écriture féminine,
sur le jaune au féminin, sur n'importe quoi au féminin.
La demoiselle discourt en public avec d'autres femmes, mais presque
jamais avec les hommes : comme s'ils appartenaient à deux
peuples étrangers, différant par les usages, les coutumes
et la religion. Personne ne semble comprendre que le court circuit
culturel se réduirait si les portes de la perception s'ouvraient
et si l'on commençait à identifier les docteurs aux
femmes. Au moins dans le monde de l'imaginaire, là où il
est possible d'abattre les barrières ontologiques sans causer
de dommages matériels.
Et pourtant si la femme qui écrit est tenue à l'écart,
regardée avec suspicion, dévalorisée ou même
refoulée, cela signifie qu'elle est en nous, dans le lieu
le plus secret de notre âme unique de docteur, et pourtant
absolument nécessaire, indispensable. C'est ce qui me fait
serrer les dents et avancer, entre les problèmes personnels
et les mauvais chiffres de ventes, entre les rages sereines et les
appels jamais entendus à la stérilisation littéraire.
Les organes malades ont besoin du bistouri de la femme.
A Matera, le Women's Fiction Festival
Lia Volpatti
Traduction : Kentaro Okuba
Du
20 au 24 septembre dernier, s'est tenue à Matera la troisième édition
du Women's Fiction Festival. Honorant cette année le trentenaire
de la mort d'Agatha Christie, il a ouvert ses portes au roman noir,
aux délits réels et imaginaires, aux détectives
privés ou non, aux serial killers, tous évidemment
conjugués
au féminin. Le festival est organisé par l'Association
Women's Fiction Festival, grâce à Elizabeth Jennings,
Mariapaola Romeo, Maria Teresa Cascino et Giovanni Malinterno.
Je
voudrais parler aussi de Matera, que j'ai visitée pour la
première
fois, mais je me rends compte qu'il est impossible de rendre des émotions
aussi fortes. Matera est quelque chose d'indescriptible et pour la
cueillir dans son essence et sa magique (parfois inquiétante)
beauté, il faut entrer dans le cœur antique de ses rochers.
Un conseil à tous, amis et ennemis, allez-y avant que n'arrivent
les invasions barbaresques qui, après le film de Mel Gibson,
ont déjà fait sonner le tocsin.
Revenons au Festival
et à toutes ses "dark ladies".
Il y a eu énormément
d'événements, mais je voudrais attirer l'attention
sur deux congrès. Fort bien épaulée par Valeria
Montaldi et Ben Pastor, Danila Comastri Montanari a orchestré,
avec la passion qui lui est coutumière, le premier colloque "Autres
temps, mêmes délits, mêmes mobiles" dédié au
jaune historique. Comment dire, fuyons dans le passé pour
raconter le présent ? "Le passé est l'ultime
exotisme" a-t-elle
dit, tout en ajoutant que le mystery classique est devenu moins crédible
depuis la découverte de l'ADN et de tous les appareils scientifiques
dont se servent aujourd'hui les enquêteurs. Adieu alors aux
astuces, aux intuitions géniales, au machiavélisme
des divers Holmes, Poirot ? Non, il y a toujours le sénateur
Publio Aurelio. Comme il y a le frère Matthew de Valeria Montaldi,
pénétrant
les sombres mystères d'un splendide Milan médiéval
et Martin Bora, détective, officier allemand de la seconde
guerre mondiale, protagoniste des histoires racontées, avec
beaucoup de cruauté, par Ben Pastor.
Toujours dans la salle
des grandes arcades du palais Lanfranchi (XVIIe siècle), s'est
tenu le second colloque intitulé "Les femmes détectives
enquêtent
mieux ?" J'en ai discuté avec Leonie Swann, dont le
roman Glennkill met en scène une étrange créature,
la chèvre Maple, la plus intelligente du troupeau, qui enquête
sur les traces de Miss Marple (Agathe, pardon... ne remues pas dans
ta tombe...), pour découvrir qui a tué son berger.
Un monde tout ovin, bêlant, des considérations para-philosophiques,
de l'ironie et une touche de poésie. Hélas, je n'ai
pu parler à Paola Barbato, absente pour des raisons personnelles,
qui a placé le personnage de Giuditta Licari à l'intérieur
d'une sombre intrigue diabolique dans un roman extrême, "Bilico".
Il en est d'elle comme de tant d'autres (Camilla Cagliostro, Irene
Bettini, Lauren Laurano) rencontrées sur la route de Matera,
dont je voudrais parler plus, bien plus. Je fais juste une brève
allusion à deux grandes américaines, Kay Scarpetta,
de Patricia Cornwell et Temperance Brennan de Kathy Reichs. Il y
a quelques années, j'ai rencontré Kathy Reichs à Courmayeur
et je lui ai demandé quelle est la véritable différence
entre son héroïne et celle de Cornwell, parce qu'elles
font plus ou moins le même travail. "Non", m'a-t-elle
répondu "Kay Scarpetta travaille avec des cadavres frais,
Temperance sur des cadavres en putréfaction..." et elle
me l'a dit avec le ton de " la Cornwell dans l'apple pie, elle
met de la cannelle, et moi non." Superbe ! Toujours à propos
de détection, toujours dans le même colloque, Miriam
Tomponzi, master de criminologie, titulaire de cette agence de détectives
que l'on pourrait appeler la Pinkerton italienne, nous a raconté ses
expériences réelles et, last but not least, l'unique
homme présent, le docteur Francesco Introna, anatomopathologue
a férocement critiqué les différentes séries
télés, pour leur impact délétère
sur les modalités des enquêtes réelles. Car même
le plus minable des agents se prend pour Gibbs, Di Nozzo, Abby et
cherche la preuve de l'ADN, même si le cadavre a sa carte d'identité sur
lui et si sa famille pleure dans la pièce à côté.
D'autres événements,
d'autres ateliers se sont succédés
pendant toutes les journées intenses du festival, pour se
conclure, sous un ciel bleu et un vent glacé, par une grande
fête
sur la place principale, animée par Alessandra Casella, qui
a décerné le prix littéraire la "Baccante" à une
invitée prestigieuse, l'Espagnole Alicia Gimenez-Bartlett
et son incomparable Pedra Delicado, personnage principal de tous
ses livres. Grande parmi les grandes.
Certes, la veine rose dans
le champ jaune ne s'épuise pas ici. Il y a tellement d'héroïnes
qui depuis plus de cent ans ont dû affronter un travail si
peu adapté à une femme, tout en restant femmes. Avec
toutes les problématiques féminines, avec la nécessité de
se faire accepter dans un monde qui... Je conclus avec une considération
amère. Aujourd'hui il y a une grande prolifération
de romans jaunes-noirs. C'est le genre le plus diffusé et
tout n'est pas or.
Pourtant, même quand c'est de l'or
pur, l'attention des grands média, télé et quotidiens,
se porte ailleurs. Un peu par attitude snobistique-intellectuelle
qui n'a pas raison d'être, un peu parce que si tu n'es pas
une polémiste,
un footballeur ou juste une gueule télégénique,
tu n'es rien. Trop souvent, les écrivains de jaune, et il
y a de vraiment bons, représentent une sorte de réserve
indienne. Et les auteurs féminins une réserve dans
la réserve. Pourquoi est-ce je dis cela ? Parce que, quand
Giancarlo Carofiglio (chapeau) est venu au Festival parler de " mauvaises
et de belles vies ", le jour d‘après, la page régionale
du Corriere a titré, à propos du festival au féminin, " la
star Carofiglio " n'en déplaise à toutes les nièces
et petites-nièces d'Agathe & company.
Femme, tu enfanteras
dans la douleur... les livres.