Discours contre-culturel
Usted es la culpable
Lorenzo Lunar
Almuzara • 2006 • 139
pages
Javier Sánchez Zapatero
Traduction :
Michaël Dias Dos Santos
Grâce à des
auteurs comme Leonardo Padura, Amir Valle ou Lorenzo Lunar, le récit
noir cubain atteint ces dernières
années un développement inhabituel, devenant ainsi
l'un des plus efficaces instruments culturels dont dispose la société caribéenne
pour analyser de façon critique son actuelle situation. Dans
le cas de Lunar, cette radiographie du présent de l'île
s'articule autour de quelques romans qui, à la différence
de ceux de ses collègues, n'ont pas lieu à La Havane
, mais dans la plus méconnue Santa Clara, une petite ville
dans laquelle les besoins et les problèmes du peuple cubain
se manifestent avec beaucoup plus de force que dans la capitale.
Dans l'un de ses quartiers marginaux, Leo Martín, le policier
créé par Lunar, héros aussi de Que
en vez de infierno encuentras gloria et de La
vida es un tango,
doit mener son activité professionnelle. Comme dans les premiers épisodes
de la saga, Usted es la culpable maintient une unité d'espace
qui permet d'incorporer à sa trame des lieux et des personnages
déjà connus par les lecteurs familiarisés avec
la série de livres du Chef du Secteur de la Police Leo Martín,
comme Chago el Buey ou Manolito el Buey.
Dans cette ambiance marginale où il faut vivre avec les misères
provoquées par la Période Spéciale imposée
par le régime castriste, la mort, comme le dit la phrase initiale
du roman – répétée plusieurs fois par la suite,
devenant ainsi de ses leitmotivs – est quelque chose de
quotidien. L'apparition du cadavre de Panchita, un proxénète
qui se consacre à l'exploitation sexuelle dans le centre touristique
de Varadero, le met ainsi en évidence. Chargé d'enquêter
sur l'assassinat, Leo Martín devra affronter le monde sordide
que fréquentait le mort. A travers divers interrogatoires,
le héros expose ainsi une vision du monde cubain assez différente
de celle qu'offrent traditionnellement les médias officiels
de l'île, laquelle l'amène à se demander, en
une réflexion sceptique et désenchantée, l'utilité de
son travail et le sens de valeurs comme l'amour ou l'amitié dans
un monde dominé par la pourriture morale et la corruption.
Le roman, écrit avec l'habituel dynamisme et le rythme caractéristique
des œuvres de Lorenzo Lunar, se compose, comme les œuvres classiques
du genre noir, avec une présence continue du dialogue. L'incidence
de la structure dialoguée dans le développement de
l'ouvrage s'amplifie avec le fait que l'interrogatoire est le moyen
avec lequel Martín arrive à la vérité de
l'affaire. A travers plusieurs entretiens personnels avec des mouchards,
des tricheurs et, surtout, des prostituées, le héros
parvient à la résolution de l'assassinat. La dépendance
du dialogue fait que, dans certains passages, l'ouvrage semble une
simple énumération de faits personnels, comme s'il
n'y avait pas d'autres moyens de raconter la marginalité du
quartier – et, par extension, de Cuba – qu'à travers le style
direct et les confessions des personnages de l'ouvrage. Malgré ces
petits bémols le roman atteint son objectif de transmission
d'une radiographie actuelle de la société de l'île
et de s'ériger comme un discours contre culturel face au typique
pouvoir castriste.