Il paraît... Hervé le
Corre
[n°1]
Il
paraît que lorsqu’il est entré dans le bar il a
dit bonjour et que personne ne lui a répondu, peut-être à cause
du bruit que faisait la télé rediffusant un match de
la coupe d’Afrique, et qu’il est allé s’installer à une
table près de la fenêtre, à côté des
joueurs de cartes qui fumaient et buvaient du thé et parlaient
fort et riaient parfois bruyamment. Il y avait d’autres tables
libres dans la salle, mais il s’est dirigé droit vers
ce coin-là, pour s’y asseoir lourdement, l’air fatigué,
emmitouflé dans une parka, le menton mangé par une écharpe
verte qu’il n’a pas dénouée. (...)
Le
21 juillet Christian v.
Ditfurth [n°1]
Ma
première
pensée est que je ne m’en sortirai pas. Je reste
un moment allongé sur le lit. J’ai encore la nausée
et un arrière goût d’eau de vie dans la
bouche. J’imagine que mon corps va s’habituer à la
boisson, mais jusqu’à présent, il n’y
est pas parvenu. Et maintenant, il bien trop tard. (...)
Petite
maman Jean-Baptiste Baronian [n°2]
Il
y avait déjà un bon moment que Claudine se trouvait
au Centre commercial de Woluwé et elle n'avait toujours
pas décidé du cadeau qu'elle offrirait à sa petite maman.
De toute façon, ce ne serait pas quelque chose de cher.
Dans les quinze euros maximum. Ce qu'elle avait pu économiser
depuis six mois sur son argent de poche. (...)
Rue
des Six Jeunes Hommes Nadine Monfils [n°3]
Caroline
se morfondait dans la grande maison trop calme où elle vivait
avec sa mère depuis l’âge de trois ans. Quand
on lui parlait de son père, elle feignait de ne pas s’en
souvenir, pourtant, sous son matelas, elle avait caché l’unique
photo qu’elle possédait de lui. Elle se rappelait
du jour de sa mort, comme si tout d’un coup, elle avait basculé dans
une sorte de trappe où la vie se passait désormais
en noir et blanc. Tout ce qui colorait trop les murs avait disparu,
laissant ça et là des tâches rectangulaires
sur le papier jauni. On ne pouvait plus que deviner les objets
sous leur couche de poussière. Seul le parquet recevait
encore, à de rares moments, les coups de langue humide de
la serpillière. (...)
Hard
Billard Denis Leduc [n°4]
C’était
la fin des examens et elles s’ennuyaient. Toutes les
trois. Léone, la blonde. Anouk, l’ancienne punk
dont la chevelure gardait cette allure de vieux fourrage mal
peigné. Béatriz,
la rousse. Seule,
Léone faisait à vrai dire partie de la communauté estudiantine
avec la particularité d’échouer à chaque
session d’examens avec une rare confiance en la suivante
qu’elle surmontait les doigts dans le nez. Des filles
jalouses et une légion de mecs largués affirmaient
que c’était
plutôt "le nez dans la bonne braguette", Léone
s’en foutait. (...)
La
Boussole de Ceylan (extrait) Mariano Sanchez
Soler [n°4]
Là où jadis
se trouvait la caserne de la Montagne et où maintenant commencent
les petites marches du temple de Debod, on m’organisa un
rendez-vous avec plusieurs militants du secteur ouvrier sous la
houlette d’un vénézuelien qu’on appelait
le Noir et qui avait fait –à ce qu’on disait-
la guérilla dans son pays. Ce fut précisément à cet
endroit, sur l’esplanade déserte, avec un vent froid
qui vous transperçait jusqu’à l’âme,
que le Noir nous dit que le but de la réunion était
de préparer une série de hold-up destinés à rénover
l’imprimerie qui se trouvait en piteux état depuis
le mois de mai, avec une nouvelle "fourniture" de machines. (...)
Chichi
de Scandichi Valerio
Evangelist [n°4]
Quand
j’étais en vie, je m’appelais Chichi, Chichi
de Scandichi. Maintenant, je voudrais que vous regardiez une
de mes photographies et que vous me disiez si je pouvais m’appeler
comme ça. Chichi. C’est un nom de pédé.
Moi, je n’ai jamais été pédé.
J’aimais la chatte. Même trop, mais d’une manière
saine, pure, populaire. Comme on fait vers chez moi, là où l’air
est pur et la vie sincère. Comme c’était
tout au moins, avant qu’arrivent les sangliers.
J’étais bon comme l’air qu’on respire. Grand travailleur,
toute la journée dans les champs, le soir en famille. Chez nous, la famille ça
veut encore dire quelque chose. (...)
Punition Kentaro
Okuba [n°5]
Dans le noir, on n'est jamais complètement
dans le noir. Sinon dans le noir de son âme. Lorsque le cœur
ne croit plus à rien et que l'obscurité ronge, estompe,
abrase, délite puis avale définitivement tout espoir.
Il en est là de ses pensées,
et le sang coule à gouttes douloureuses de sa bouche massacrée.
Il a dans les oreilles un sifflement épuisant, l'impression
sonore laissée par une machine en train de rendre l'âme,
une machine entièrement dévouée à une
tâche répétitive qui perdrait peu à peu
de son énergie et de ses capacités.
(...)
Huis
Clos André-Paul
Duchâteau [n°5]
Ma spécialité, c'est
d'inventer des histoires insolites. Durant vingt ans, j'ai écrit
près de mille nouvelles s'apparentant au polar et à la
S.F., mais jamais au fantastique, à une près, du
fait de mon souhait cartésien d'offrir une solution rationnelle,
logique, et non fantaisiste, aux mystères que j'évoque.
Je suis un membre distingué de ce que l'on appelle la para-littérature,
mais limité au bon sens.
Les mystères dits de "chambres
closes" n'ont surtout plus de secrets pour moi. (...)
L'ombre
du délire : La troisième enquête de Stachelmann Christian
v. Ditfurth [24.11.06]
Ils sortirent de la
maison située au 25 de la rue Kettengasse. Trois d'entre eux se tenaient
par les bras, un autre partit devant, en direction d'une coccinelle
Volkswagen garée dans le coin, rue Unteren Faulen Pelz, contre
le mur de la prison. La pleine lune rayonnait au-dessus d'eux, derrière
les barbelés.
Ils demeuraient silencieux.
L'homme qui avançait entouré de près par les
deux autres semblait indigné. Il tourna la tête à deux
ou trois reprises, comme s'il voulait rester. De longues boucles
brunes lui tombaient alors sur le visage et il secouait la tête
pour y voir quelque chose. Il avait l'air de dire non, sans se
braquer pour autant. (...)
Fluidité Corporelle Valerio
Evangelisti [n°6]
1. On ne vous a jamais
dit “regarde
cette gueule de criminel” ? Moi, on me l'a dit tant de fois que j'en
ai perdu le compte, jusqu'à ce qu'une agrafe vienne fixer
ma photo dans un dossier criminel. Ce qui est paradoxal, maintenant
que je suis mort, c'est que la seule chose qui reste de moi, c'est
ma gueule, destinée à survivre, pendant des décennies,
sinon pendant des siècles, grâce à la photo signalétique
prise par la police au moment de mon arrestation.
Et pendant des décennies ou des siècles, quiconque verra cette
photo répétera “regarde cette gueule de criminel”.
2. Je n'aspirais pas à cette
semi-immortalité. Je me suis retrouvé avec sans l'avoir
prévue.(...)
Mort
d'une goinfre insatiable Helga
Anderle [n°6]
Après la guerre,
le café situé derrière l'opéra avait été un
lieu apprécié du marché noir et des services
secrets internationaux. Les années qui suivirent, seuls
quelques rares touristes étrangers s'y égaraient.
Le café était en majorité peuplé par
les gens du quartier, des dentistes violoncellistes, des veuves
de conseillers incontinentes, des idéalistes perdus, des
figurants de l'opéra et des fonctionnaires à la retraite,
qui aimaient se retrouver dans cette ambiance conviviale et négligée.
Après avoir été racheté par une entreprise
japonaise et rénové à la fin des années
70, sans sentiment aucun, le café perdit son charme décadent
et morbide ; les habitués, aussi, s'en virent chassés.
Depuis lors, le café était essentiellement fréquenté par
des groupes de voyages japonais, qui se photographiaient devant
des plats typiques de Vienne en mettant le garçon à contribution
avec des « Please, take picture ! ».
Mais
les deux dames d'âge
moyen, et du coin c'était indéniable, le faisaient également
courir dans tous les sens. (...)
La
photo - Un récit
de Raffaele [n°7]
Le récif en ce
point saillant est battu par de grosses vagues qui se brisent en
s'insinuant dans les espaces vides, les remplissant et les vidant
subitement, avec la rapidité d'un petit verre. L'homme,
bras et jambes écartés,
telle une étoile de mer, cherche à résister
comme un alpiniste qui ne veut pas tomber dans le précipice.
“Dépêches-toi
! Donnes-moi la main ! Tu ne vois pas que je ne n'en peux plus” réussit-il à crier,
tourné vers Camille, avant qu'une grosse vague ne le submerge à nouveau.
Clic,
clic, est la réponse
de l'appareil photo de Camille, enfin aux prises avec un sujet
intéressant,
comme elle en cherchait depuis plusieurs jours. (...)