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Rages et outrages dun roman noir dublinois Convertir en PDF Version imprimable
crit par Dominique Jeannerod   
15-05-2013

The Rage (Vintage, 2012), de Gene Kerrigan,

Gold Dagger 2012 de l'association des auteurs de romans policier (CWA)


ImageLe roman noir est né de la culture médiatique. En Irlande comme ailleurs, bien que plus tardivement, il apparaît dans les parages de la presse écrite. Un des pionniers, Colin Bateman, est journaliste d'une gazette hebdomadaire d'Irlande du Nord, le County Down Spectator, lorsqu'il publie Divorcing Jack en 1994. Son roman Belfast Confidential (Headline Publishing, 2005) examine la vie et les scandales d'un journal local ; le personnage récurrent de Dan Starkey, journaliste à Belfast, ressemble à un alter ego de l'auteur. A Dublin, John Connolly, aujourd'hui l'auteur noir irlandais le plus connu internationalement, écrit son premier roman All the Dead Things (1999) en même temps que ses articles pour l'Irish Times.

 

L'exemple le plus significatif de tels liens est celui de Gene Kerrigan dont chaque roman est salué par la critique et qui vient de recevoir le Gold Dagger du meilleur roman policier (2012). Kerrigan est connu en Irlande depuis des décennies comme journaliste politique. Ses reportages d'investigation dans le magazine politique Magill, ses chroniques phares dans le Sunday Independent, ainsi que ses livres relatant des affaires judiciaires et des crimes célèbres (Hard Cases: True Stories of Crime and Punishment, Virgin, 1995) ont précédé ses romans noirs. Ceux-ci apparaissent vers la fin de cette décennie d'années folles que fut l'époque du « Tigre Celtique ». Little Criminals paraît en 2005 (traduction française, A la petite semaine, Le Masque, 2007). Kerrigan a depuis publié trois autres romans noirs, eux aussi situés dans la capitale irlandaise, complétant sa « tétralogie dublinoise ». Ni narrateur intradégiétique ni personnage focalisateur commun ne les unifient entre eux. Quelques membres de la hiérarchie policière (tel le « Detective Chief Superintendant Hogg ») sont mentionnés de manière intermittente d'œuvre en œuvre, mais leur présence est lointaine. Si elle renforce la cohérence de l'univers référentiel proposé, elle ne créée nulle familiarité, et guère d'empathie avec les représentants de l'ordre public.

 

En revanche les ferments de désordre et de crime possèdent une continuité plus grande au sein de la tétralogie. Alors que les justiciers sont interchangeables et faillibles, ce sont les criminels, et la présence du crime qui inscrivent une notion de durée et de stabilité dans le cycle. Les méfaits et l'influence des frères Jo-Jo puis Lar Mackendrick se prolongent de livre en livre. Leurs apparitions tissent une toile narrative inquiétante, engluant Dublin dans une violence et une corruption plus pérenne que les agents chargés de les combattre. Le désordre juridique et judiciaire est le véritable facteur cohésif du cycle. La représentation de la ville est un autre élément d'unité entre les quatre romans ; de même que la récurrence obsédante des mêmes problèmes, moraux, juridiques et déontologiques, affectant des personnages différents. Ainsi, la forfaiture et le faux témoignage, qui ont précipité la chute de l'inspecteur réputé incorruptible, le bien ou mal nommé Harry Synnot dans The Midnight choir (Vintage, 2006, traduction française, Le chœur des paumés) tentent également son collègue au patronyme tout aussi problématique, Bob Tidey dans The Rage (Harvill Secker, 2011 pour l'édition originale).

 

Le poids des choix moraux ajoute à l'intérêt de ce dernier roman. Derrière chacun des protagonistes principaux, le policier, le voyou, la religieuse, se dresse un placard plein de cadavres. Leur choix peut le rouvrir ou provisoirement le refermer sans que l'on puisse forcément décider quelle option est la plus juste. Mais la scène sur laquelle ils se meuvent est elle-même vermoulue : c'est l'Irlande des spéculateurs véreux, des banquiers marrons, des promoteurs immobiliers aveuglés par une rapacité sordide ; c'est l'Irlande de l'après-boom, dans laquelle la ladrerie des uns et le gaspillage des autres se rencontrent, à bout de crédit et d'illusions. Mais au milieu de ce désastre, la plus grande banqueroute est morale, et Kerrigan excelle à montrer comment l'absence de principe des profiteurs de la croissance se traduit dans l'absence d'éducation de leur progéniture privilégiée et naïvement matérialiste. Certes leur arrogance et leur immorale stupidité exposent ces enfants de l'accumulation capitaliste à des démêlés judiciaires. Mais dans cet univers devenu entièrement marchand, la loi, bien entendu, est négociable, et les meilleurs professionnels du droit ont la plus grande valeur vénale. Le vrai problème n'est donc pas la justice, mais comme il se doit, la finance. Que se passe-t-il quand la crise, les saisies, les interdictions bancaires viennent soudain gripper les rouages bien huilés de la corruption et des passe-droits ? Que devient la ploutocratie, quand le crédit est mort ?

 

The Rage accentue, à la suite des romans précédents, la représentation d'une société non seulement fragmentée par le triomphe de l'idéologie néo-libérale, mais brisée en mille miettes par la crise qui en est le résultat :

 

« Au début cela ressemblait presque à un incident technique, comme s'il avait suffi que quelqu'un résolve un délicat petit problème purement arithmétique. Et puis les prix de maisons se sont effondrés, les emplois se sont évaporés, des usines et des entreprises qui avaient été là depuis des décennies ont fermé du jour au lendemain. Il y avait des centaines de milliers de maisons et d'appartements vides, des centaines de lotissements laissés inachevés et dans lesquels personne ne vivait ni ne voudrait jamais vivre ; tous avaient été construits avec de l'argent emprunté pour bénéficier d'avantages fiscaux. L'évidence que toute l'autosatisfaction et l'arrogance de la décennie écoulée étaient fondées sur la connerie faisait maintenant rougir le pays comme un adolescent surpris en train de poser devant un miroir » (p. 9)

 

Le constat sans complaisance fait par Kerrigan, montrant dans la crise économique le reflet d'une crise morale et intellectuelle, embrasse les différentes couches de la société, saisies en coupe dans le microcosme du roman. Les juristes de Dublin Sud ne sont au total ni plus malins, ni plus intacts que la fratrie de gangsters des quartiers nord, ou que la religieuse marquée par les scandales et les infamies commises sous le couvert de la religion. C'est toute la population du pays, du moins sa population dite active qui est, profondément, complice. Comme le note un personnage :

 

Les syndicats sont démodés de nos jours, mais le peu que nous avons jamais eu, il a fallu que nous luttions pour l'obtenir : salaires, horaires, conditions de travail. Aujourd'hui, on dirait que tout le monde est reconnaissant d'être une unité de travail, de se laisser brancher ou débrancher selon le bon plaisir de son maître (p.69)

The Rage montre que contrairement à ce que prétendaient les divers catéchismes, endoctrinements et apologies de la concurrence et du marché autorégulateur ayant accompagné en particulier les trois décennies qui ont vu l'Irlande s'ouvrir économiquement et politiquement à l'intégration européenne et à la mondialisation des échanges, ce n'est pas le spectre de la lutte des classes qui a détruit la société irlandaise. Mais c'est, au contraire, sa peur du conflit, sa volonté de consensus et son insuffisante mobilisation politique qui l'ont conduite à se voiler la face et à se laisser abuser par ceux-là même qui prétendaient la guider sur la voie de la modernité. Le parallélisme suggéré par le récit entre les crimes passés de la religieuse et ceux des autres protagonistes sert ainsi à dénoncer la simple substitution, en guise de modernisation, d'un discours obscur, trompeur et coercitif, celui des banques, à un autre, celui plus traditionnellement oppressif de l'Eglise. Le vrai danger, pour l'ensemble de la population, ne vient pas des marges, des repris de justice à la petite semaine, mais du centre, du cœur même des institutions : personne n'est plus discrédité que ceux dont c'était le rôle de garantir le crédit ; rien n'est plus éloigné de la justice que l'institution judiciaire... Au-delà de l'enquête qui porte son intrigue et du rythme de sa narration, le plus grand succès de The Rage est dans son portrait d'une société dans laquelle les masques sont tombés.

Dernire mise jour : ( 02-09-2013 )
 
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