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01-03-2008

Le choc des images : Jean-Bernard Pouy - RN 86

 

traduction de l'allemand par Benjamin Le Merdy

Là où en France le néopolar remet en valeur le sujet dans la littérature depuis les années 1980, où le  sang recommence à couler aussi bien dans le fond et la forme – l'expression étant à prendre aussi bien au sens propre qu'au sens figuré-, à l'endroit donc où l'histoire est à nouveau le vecteur d'un message social et pas seulement un simple arrangement formel, là où l'on peut reconnaître les signes de la mort et de la vie, de ce qui est juste et de ce qui ne l'est pas, une chose a disparu : les multiples structures qui traversent le texte ont perdu un positionnement moral clair. Ce qu'on trouve à la fin du roman noir, ce n'est ni la clarté ni la libération, mais bien la dissociation.

Cette séparation est particulièrement claire dans la métaphore de l'image présente dans « RN86 » de J.-B. Pouy. Susan Sontag écrit dans son essai « Sur la photographie » : « La photographie fait du monde une juxtaposition de particules libres, isolées et des histoires présentes et passées un agglomérat d'anecdotes et des faits divers. » (Susan Sontag,  Über Fotografie, Frankfurt a. M. 2006, S:28)

Pour Sontag, manipuler la réalité signifie dans ce cadre-là : tenter de la saisir en biaisant par de multiples recettes, la diviser en d'étranges fragments qu'on peut, grâce au procédé de la synecdote, prendre pour la réalité.

Cette atomisation du monde se retrouve dans le style de J.-B. Pouy : on le voit avant avant tout aux descriptions de lieux et de paysages où les impressions se succèdent aux impressions. Le style, au lieu d'emprunter les voies d'une syntaxe complexe, semble capter l'ensemble des impressions visuelles sans pour autant les relier (sans parler de les rendre intelligibles). Un « innocent eye » est à l'oeuvre, c'est lui qui fait se succéder objet après objet, ellipse après ellipse pour qu'enfin la raison, instance ordonnante, donne à cette cacophonie d'image le nom de lieu Remoulins par exemple, un mot bien en peine de contenir tout cela et pourtant censé servir de dénominateur commun à ce paysage aux allures de boîte de Pandore : « Il avait longé une sorte de camping, des caravanes semblaient dormir sous les pins, et aussi des terrains plus ou moins vagues, un faux golf, un colombier, une petite usine où l'on fabriquait des poteaux électriques. Des villas, sur la droite, avec des chiens et des haies de thuyas, de grands champs descendant vers la rivière, un parking où étaient alignés de gros camions jaune d'or, un marchant de meubles, et un pont suspendu, un peu craquelé, dont le fer et le béton tremblaient sous les roues de véhicules. Une petite ville basse, de l'autre côté. Beaucoup de voitures déjà. La route de Nîmes. La nationale 86. Remoulins. » (J.-B. Pouy, RN 86, page 22)

Le sujet se résume en quelques mots : Léonard, littéraire frustré avec une tendance à la schizophrénie, part à la recherche du passé de sa femme, Lucie. Après avoir déserté leur appartement parisien durant plusieurs semaines, c'est profondément perturbée et seulement brièvement qu'elle a réapparu pour disparaître dans un accident de voiture, considéré comme un suicide. Le passé de sa femme vient hanter Léonard sous la forme d'un flot d'images qu'il rencontre à sa manière ; au lieu de capturer la réalité par la photographie, il met en branle l'« imagination » (En anglais dans le texte)  et projette ses images sur le monde extérieur ou bien reproduit, avec son propre corps, des doubles de ces images internes, celles de Lucie. Autant de tentatives possibles de s'en rapprocher en s'y identifiant, autant de manières d'échapper à la réalité : les images réelles, la réalité crue de la liaison qu'entretenait Lucie, Léonard les refuse. Quand il tient dans les mains une photo prouvant les pratiques perverses de sa femme et de son amant, ses recherches ont moins pour but de faire la lumière sur la vérité que de prouver que cette image est fausse et de réhabiliter l'« imagination » en tant que réalité ; Léonard s'y brisera.

C'est en voulant connaître la vérité que le protagoniste se met en route et se retrouve finalement à ne rien vouloir savoir tout en étant poussé par ce qu'il a appris. Pour Elfriede Müller et A. Ruoff, il n'agit pas mû par la motivation morale d' « écraser les méchants et de mettre fin à la violence », mais parce qu'à un certain moment, il ne peut plus faire autrement. C'est ce qui explique l'opposition entre l'analyse nécessaire des faits et toutes les images qui, dès les premières pages, décrivent le cloaque de pensées et d'images en Léonard et qui, l'incertitude, la dépression et l'eau s'y mêlant, construisent une matrice hypnothisante faite de mort et d'oubli. A la fin, Léonard sera vaincu et noyé par l'oubli d'une réalité qu'il est trop faible pour penser.

Pouy fait évoluer son personnage sur le fond d'une analyse pessimiste de l'instant présent pour en faire un anti-héros : une perspective centrée exclusivement sur le sujet, structure qui s'ancre dans le fait que le roman noir pose la question de la vérité en tant que telle. Aussi, le « héros »n'est plus comme chez Kracauer la représentation d'une idée abstraite de la justice et de ce qui est juste, idée qui remporte la victoire à la fin, venant renforcer le status quo social, mais il est au contraire lui-aussi soumis aux forces déliantes en jeu au sein de la société.

Les personnages du roman noir échouent parce que les sujets, les détectives-malgré-eux, les victimes, non seulement d'un crime, mais surtout d'une société, sont abîmés. Ils sont cabossés, brisés, c'est un monde en ruine qui se reflète en eux.

C'est précisement cette subjectivité qui est à porter au crédit du néopolar, subjectivité contrastant avec les pratiques d'écriture structuralistes du nouveau roman qui, prenant un point de vue externe, ont décrit l'action en s'en éloignant le plus possible par l'abstraction.

Dernire mise jour : ( 24-06-2008 )
 
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