Europolar is back on line
Accueil arrow Articles/ essais arrow Quelle mmoire pour le noir italien ?
Quelle mmoire pour le noir italien ? Convertir en PDF Version imprimable
26-11-2008

Quelle mémoire pour le noir italien ?

Compte rendu d’une enquête pluridisciplinaire

 

Dans les années de l’après-guerre froide, on assiste en Italie à la multiplication de romans d’enquête tournés vers les nœuds gordiens qui divisent la mémoire historique du pays. Le lien entre polar et mémoire est ainsi devenu un champ d’investigation qui dépasse les limites de la critique littéraire. À quoi sert la mémoire véhiculée par le polar italien et à qui s’adresse-t-elle ? La question constituant le fil rouge du colloque international qui s’est tenu à Louvain-la-Neuve en mai 2008 présente explicitement une optique pluridisciplinaire centrée sur la transmédialité d’une mémoire intrinsèquement liée à la culture italienne dans un contexte globalisé. Il s’agit de la seconde étape d’un parcours ayant débuté à Aix en Provence en mars 2008 et dans lequel les rapports entre « le roman policier, l’histoire, la mémoire » ont déjà été explorés.

Au sein des communications présentées dans le cadre du colloque organisé par les universités d’Anvers et de Louvain, se dessinent deux itinéraires principaux dans lesquels les aspects sociaux et esthétiques du polar italien acquièrent une dimension tant anthropologico-psychologique qu’éthico-politique. D’une part, le roman d’enquête présente une structure narrative permettant de représenter le ««mouvement » de la mémoire à travers le temps et entre différentes cultures. Le roman policier en tant que machine narrative correspondant à des règles et attentes conditionnées est ici un instrument narratologique qui permet d’analyser la construction de la subjectivité individuelle et interpersonnelle. N’oublions pas qu’au cours des dernières années, la psychologie cognitive s’est de plus en plus souvent tournée vers la narratologie pour étudier la capacité subjective à construire et raconter des histoires. D’autre part, le polar prend la connotation de « roman social » conformément à l’opinion qui fait du policier un genre particulièrement apte à raconter la lutte contre l’ordre préétabli. La mémoire appartient dans cette optique à des groupes sociaux déterminés qui entendent remettre en question l’Histoire pour ouvrir des espaces alternatifs ne pouvant pas toujours être associés à une mémoire de type collectif. Le dernier prolongement narratif d’une telle visée se retrouve en Italie dans la New Italian Epic (NIE) lancée par le groupe Wu Ming qui défend l’exigence éthique d’une narration dépassant les limites conventionnalisées du polar pour raconter la lutte de la « multitude », réalité protéiforme dont le visage change au gré des époques et institutions, mais sans perdre pour autant son élan indiscipliné(1).

L’approche anthropologico-psychologique a été introduite par la sémioticienne Raffaella Petrilli qui s’est attachée à définir le concept de mémoire en y distinguant une dimension émotive (le souvenir de la valeur des choses) et une dimension cognitive (l’anamnèse ou reconstruction du sens des choses) : le roman policier présente un conflit initial de souvenirs que le personnage de l’enquêteur rend dicible et conscient en incarnant la « mémoire-anamnèse ». Raffaella Petrilli souligne que paradoxalement le détective italien est souvent trop impliqué dans la « mémoire-souvenir » pour pouvoir résoudre l’enquête et sur le plan de l’investigation, la machine de l’anamnèse tourne donc souvent à vide. Ce discours présente plusieurs affinités avec la communication de Giovanna Leone, spécialiste de psychologie sociale, qui s’inspire de Frederic Bartlett pour analyser la mémoire comme un processus de « conventionnalisation », illustré dans le cadre du colloque par l’adaptation de la série originale de Maigret pour la télévision italienne. Si la mémoire équivaut à la lutte pour la signification, alors les « hyper- et hyposémantisations » relatives à la transposition interculturelle du texte original de Simenon deviennent autant d’indices pour déterminer la configuration d’une culture : le mal-être social de Maigret se transforme ainsi dans le script italien en résistance privée et familiale à une calomnie personnelle. Tant pour Raffaella Petrilli que pour Giovanna Leone, le roman policier se présente dès lors comme une structure textuelle conventionnelle permettant d’étudier la particularité culturelle de la gestion du conflit de souvenirs et d’interprétations au sein des « cadres sociaux » mémoriels tracés par Maurice Halbwachs, cité à ce propos par Giovanna Leone.

Alors que, dans cette première approche, la mémoire est définie par rapport à une acception anthropologique du concept de culture, dans le second parcours introduit par Elfriede Müller, auteur avec Alexander Ruoff de l’essai Le polar français. Crime et histoire, la mémoire acquiert une dimension politique car elle appartient aux groupes et générations qui construisent leur identité en opposition à l’Histoire. Dans ce cas, à travers la fonction « contre-représentative » attribuée à la littérature d’enquête, le conflit de souvenirs se trouvant à la base du polar trace des « contre-lieux » de l’histoire distincts des lieux de mémoire décrits par Pierre Nora. En France, ce procédé s’est concrétisé dans le « polar post-soixante-huitard », devenu un genre donnant la parole aux « vaincus », principalement identifiés aux gauchistes ayant véhiculé une interprétation positive de mai 68. Elfriede Müller se demande si les auteurs italiens intègrent une mémoire de groupe comparable et une première réponse apparaît dans la communication militante que Girolamo De Michele a rédigée pour le colloque et publiée sur le site culturel d’opposition Carmilla online(3) puis en version abrégée dans Libération. Dans la lignée de Jean-Patrick Manchette, il considère le polar comme un genre dans lequel la transgression des règles prend la forme d’un devoir éthique. En se référant aux sociologues Aldo Bonomi et Zygmunt Bauman, auteurs du concept d’« identités glocales » oeuvrant au sein d’une condition « liquide » de l’expérience de la vérité et en évoquant le mythe de Protée comme allégorie de la connaissance, Girolamo De Michele théorise un savoir performatif qui allie récit et action. Le polar fonctionne donc au sein d’une dimension critique exigeant de la part de l’écrivain qu’il accepte pleinement la responsabilité qui est la sienne et qu’il reste « le cul dans la rue » pour prendre son travail au sérieux. Attitude critique étrangère à la dimension ludique du polar dont témoigne au contraire Piero Soria, auteur turinois pour lequel le roman policier n’est rien d’autre qu’un « truc » ou un prétexte pour raconter les changements sociaux de sa ville, sans s’interroger aucunement pour autant sur le lien éventuel avec une société de classes. Là où Girolamo De Michele présuppose une attitude active de la part de son lecteur idéal, Piero Soria vise plutôt un lecteur en quête d’amusement.

Jeu ou non, le polar italien semble avant tout vouloir mettre « le doigt dans la plaie de l’oubli »(2). Le recours à la fiction pour conjecturer de possibles solutions au-delà de la réalité des faits pourrait indiquer la voie d’un engagement de type « postmoderne », comme l’a suggéré Jennifer Burns au sujet du volume Assassinations and Murder in Modern Italy. Transformations in society and culture dirigé par Lucia Rinaldi et Stephen Gundle et présenté dans le cadre du colloque. Vu  la persistance de « mystères italiens » suscitant avant tout la défiance à l’égard d’une démocratie italienne incapable de prodiguer « vérité et justice » à ses citoyens, il incomberait précisément au genre du polar d’imprimer dans l’esprit des lecteurs un imaginaire collectif qui puisse faire office de mémoire. Dans leurs communications sur Giancarlo De Cataldo, qui avec Romanzo criminale et Nelle mani giuste a permis au lecteur de reparcourir les traumatismes italiens des années septante et nonante, Marco Amici et Gert Sørensen se sont focalisés sur la manière dont le roman parvient à défier la mystification du réel en proposant une histoire plus vraie que l’histoire officielle. Alors que Marco Amici est parti de la nouvelle condition de l’écrivain confronté à l’ambiguïté de l’expérience indirecte transmise par les médias, Gert Sørensen, en tant qu’historien, s’est intéressé à la manière dont le genre du polar, qui ne prévoit pas une solution du fait criminel, rejoint le concept de « double État » élaboré par l’historien Franco De Felice qui part du présupposé que la violation de la loi n’est rien d’autre qu’une stratégie visant la redistribution du pouvoir.

Image
Luca Somigli - Marta Forno
Dans les deux cas, la fiction devenue « faction » sert à construire une ligne métaphorique qui élève la narration sur le plan de la « mythopoièse » sans perdre pour autant le contact avec le réel. Ce qui a conduit Marco Amici à parler d’un retour au roman historique et Gert Sørensen à évoquer un style vériste.

Le « comme si » de la fiction permet donc de faire « l’expérience » du vrai dans un monde de vérité parallèle. Telle est l’hypothèse soutenue par Alberto Casadei dans son analyse de Gomorra de Roberto Saviano comme exemple de ce qu’il appelle un « naturalisme 2.0 », au sein duquel l’auteur ne disparaît pas, mais remplace le lecteur dans le parcours d’investigation en instaurant une sorte de coparticipation porteuse de sens. En d’autres mots, le naturalisme se traduit par un contact direct à travers la présence physique d’un narrateur-témoin qui fait lui-même l’expérience de la réalité. C’est ainsi que se dessine un type de littérature-action capable de ranimer le rapport avec une réalité apparaissant déjà évidente dans sa forme télévisuelle. Dans sa communication sur les romans Il giorno della civetta de Leonardo Sciascia et Il giorno del lupo de Carlo Lucarelli, Yasmina Khamal se focalise sur un aspect de cette narration-action dans son rapport à la mémoire collective et s’inspire pour cela de la définition de la littérature comme « discours constituant » que propose Dominique Maingueneau, à savoir un discours qui a la fonction de garant d’autres discours et qui donne sens aux actes de la collectivité. Une telle énonciation ne peut se situer ni à l’intérieur ni à l’extérieur de la société et se constitue à travers l’impossible assignation d’un véritable espace, dans une localité que Maingueneau définit « paratopique ». Dans sa comparaison entre les représentations du phénomène mafieux par Leonardo Sciascia et Carlo Lucarelli, Yasmina Khamal met en relief cette dimension paratopique des itinéraires épistémiques représentés, revêtant par là les contours du témoignage.

Ces divers exemples ont en commun le présupposé selon lequel la distanciation n’est plus considérée comme un moyen narratif adapté pour stimuler la conscience du lecteur, il s’agit plutôt de trouver des moyens de « faire communauté » par le biais de la littérature. La distanciation fonctionne par contre encore au niveau existentiel pour souligner la manière dont la logique culturelle du capital façonne l’individu aliéné de lui-même. William Hope, dans son analyse du film de Gabriele Salvatores Quo vadis baby?, tiré du roman de Grazia Verasani, explore ainsi les contours d’un noir « état d’âme » qui saisit le détective dans un éloignement de soi et de la société, conséquence directe d’une « internalisation » des conditions socio-économiques et d’une criminalité devenue institutionnalisée. La coparticipation mémorielle au réel n’est ni dépourvue de risques, ni toujours indolore. La communication de Luca Somigli sur les romans policiers historiques de Loriano Macchiavelli a souligné que dans le polar le retour au passé n’équivaut pas nécessairement à sa rédemption et consécutive mythologisation, mais l’expérience du sens tend plutôt à y mettre en relief les côtés les plus obscurs d’un monde déjà envahi par les poisons  «qui infectent le présent ». Sur la base de quelle interprétation historique peut-on donc « faire communauté » ?

Par un croisement constant entre macro- et micro-histoire, la mémoire reste dans le polar italien souvent explicitement ou implicitement associée à un groupe social déterminé, parfois sciemment oublié par l’Histoire comme le souligne Marta Forno dans sa communication sur Piero Colaprico et Pietro Valpreda et leur expérience du processus d’oubli accompagnant les changements de la criminalité milanaise entre les années soixante et nonante : la mémoire peut-elle, dans ce cas, être le moteur d’une quelconque forme de justice capable de dépasser la dimension personnelle? Jusqu’à quel point est-il légitime que la mémoire d’un groupe se charge de représenter toute une collectivité ? La question est particulièrement complexe lorsqu’elle concerne la division bipolaire traditionnelle entre fascisme et résistance. Le souhait d’E. Müller d’arriver par le polar à une mémoire de groupe qui aspire au consensus, semble difficilement envisageable dans le contexte italien. Comme l’a souligné Maria Pia De Paulis dans son étude de Quella mattina di luglio de Corrado Augias, roman centré sur le bombardement du quartier romain de San Lorenzo le 19 juillet 1943, la relecture historique des événements peut avoir une fonction mémorielle pédagogique seulement à travers « le regard/ jugement a posteriori » de la littérature. Croisant la croyance en la mystification de Mussolini de la part du personnage principal avec la relecture antifasciste du narrateur, le lecteur est projeté au cœur de la problématique de la narration requérant une perspective éthique. À travers l’analyse du roman écrit à quatre mains par Loriano Macchiavelli et Francesco Guccini, Tango e gli altri, Paolo Chirumbolo s’élève quant à lui contre les journalistes comme Giampaolo Pansa qui renversent l’histoire de la guerre partisane en mettant en lumière le règlement de comptes visant les fascistes vaincus. Au départ d’une citation de Linda Hutcheon selon laquelle la narration est ce qui traduit le savoir en récit (« narrative is what translates knowing into telling »), il montre que Tango e gli altri est une narration qui répond à ce que les auteurs considèrent comme le « grand mensonge » du révisionisme historique, sévissant tant dans l’immédiat après-guerre dans la politique réactionnaire du gouvernement Tambroni que dans l’oubli historique opéré par le gouvernement Berlusconi.

Une mémoire qui puisse être partagée reste problématique en Italie non seulement pour des motifs historiques, mais également pour des raisons sociales et géographiques. Dans son étude des récits secondaires de Quo Vadis Baby? et Velocemente da nessuna parte de Grazia Verasani, Alessia Risi montre que la transposition stéréotypée des profils féminins au cinéma et à la télévision témoigne de l’oubli coupable d’un parcours d’émancipation qui devrait conduire à une nouvelle définition des rôles sociaux plutôt qu’à un processus de « rigenderization». Un trou de mémoire qui a poussé la journaliste Loredana Lipperini à écrire l’essai Ancora dalla parte delle bambine pour souligner que le signal d’alarme tiré dans les années soixante par Elena Gianini Belotti conserve encore toute son actualité.

En envisageant la question de la mémoire d’une identité nationale, le panorama dressé par Franca Pellegrini reflète une situation italienne complexe pour laquelle le qualificatif d’identité « national-régionale » paraît plus légitime. Depuis l’idée gramscienne d’une culture national-populaire, subsiste en effet en Italie une littérature qui s’inspire de la culture populaire, mais qui met également en relief une identité issue d’ « interconnexions » déconstruisant l’opposition entre Nord et Sud. Franca Pellegrini le démontre à travers la comparaison entre NordEst de Massimo Carlotto et Marco Videtta et Gomorra de Roberto Saviano, et la thèse défendue pourrait s’étendre à la nouvelle réalité multiculturelle italienne introduite par Daniele Comberiati avec le polar migrant Scontro di civiltà per un ascensore in piazza Vittorio du romancier algérien Amara Lakhous. Dans le regard « oblique » de l’étranger Lakhous sur la société italienne, la mémoire tend à s’effacer en une fragmentation d’interprétations individuelles empêchant d’arriver à une vérité historique partagée. La fin double et antithétique montre clairement que le type de justice générée par le roman policier ne se réalise pas, peut-être précisément en raison de l’absence d’une mémoire que l’on puisse qualifier de « transculturelle » et qui traduirait donc le « choc de civilisations » en un modèle pacifique tel que celui de l’interconnexion tracée par Franca Pellegrini.

Image
Christian von Ditfurth
Touchant à la fin de ce parcours, on pourrait s’interroger sur les critères auxquels doit correspondre une vérité de type consensuel que la fiction d’enquête permettrait d’atteindre. Dans sa typologie du polar historique, Minne de Boer met quant à lui en discussion le critère d’ « anti-histoire » qu’il associe aux romans policiers traitant des scandales italiens sous la guerre froide. À ses yeux, le roman d’enquête fonctionne comme un moyen alternatif et non opposé à l’historiographie professionnelle : le suspense introduit dans une histoire qui appartient déjà au passé ouvre ce dernier à de nouvelles interprétations. Claudia Canu cherche une réponse dans la nature épistémologique du polar qui, à travers la vraisemblance de la narration, redéfinit la bipartition entre symboles et choses. En prenant l’exemple de l’auteur sarde Giorgio Todde, elle souligne la manière dont le symbole peut devenir la trace autour de laquelle se construit la mémoire collective.

S’agirait-il alors peut-être de réinventer l’histoire afin de mettre en scène la mythologie d’un combat épique entre bien et mal ? En parcourant le memorandum de la New Italian Epic, Claudio Milanesi appelle « coscienza dell’eticità del narrare » une tendance qui, au détriment de la gratuité esthétique du postmodernisme, refait surface parmi les écrivains italiens de ces dernières années. Transposer la lutte pour le sens à un niveau mythologique comporte toutefois aussi le risque d’interpréter le conflit en des termes non plus rationnels mais passionnels. L’acte mémoriel qui, au-delà des frontières du polar, inscrit les événements racontés dans la mythologie en traçant des signes profonds dans l’imaginaire collectif ne se suffit donc pas à lui-même et devrait de toute façon s’accompagner du travail historiographique.

Dans le cadre de la table ronde dirigée par Elfriede Müller, l’on a tenté d’étendre la question de la relation entre polar, histoire et mémoire à la situation de la Belgique et de l’Allemagne, pays se caractérisant comme l’Italie par le poids d’une histoire divisée. Un tableau « européen » de la genèse du polar en tant que roman social a été dressé par Étienne Borgers, l’un des fondateurs du site Europolar. Étant donné que la mémoire d’une histoire absente est précisément transmise à travers le roman policier, ce dernier correspond toujours, selon Étienne Borgers, à un genre contestataire. Ses origines se trouvent aux États-Unis, dans la version sociale du hard boiled  inaugurée par James Cain en 1934 avec The Postman always rings twice et s’inspirant habituellement d’un fait ou même d’une crise sociale que reflète un acte d’injustice. En France, le polar comme critique sociale atteint son apogée avec la vraie révolution de mai 68. Le chef de file du néo-polar, traduisant la contestation au coeur de la littérature, est Jean-Patrick Manchette, suivi dans les années quatre-vingts par Didier Daeninckx. Parmi les théoriciens qui inspirèrent la composante sociale du genre, il faut également citer le situationniste Guy Debord.

C. von Ditfurth E. Borgers X. Hanotte E. Mueller A. Berenboom P. Soria
Comment les auteurs invités envisagent-ils la dimension sociale et dénonciatrice du polar mise en lumière par Étienne Borgers? Le modèle dont s’inspire Xavier Hanotte, écrivain belge dont l’oeuvre dépasse les limites du genre policier, est plutôt le whodunit classique à la Chandler que le modèle contestataire. L’auteur s’intéresse aux aspects narratologiques et gnoséologiques tels que la lecture de la réalité à travers le polar et ses personnages, le rôle du hasard dans le roman d’enquête, la dimension humaine des protagonistes. Il estime que le rythme lent de ses romans y empêche la rapidité de l’action, comme le montre Manière noire, roman dont le titre s’inspire d’une technique de dessin. Il manque souvent dans ses oeuvres une véritable enquête policière et le cas suivi est à la fois trop grand et trop petit pour pouvoir correspondre aux paramètres des délits à résoudre. L’ambiguïté du vrai et une pratique de lecture ouvrant toujours sur un double fond prévalent dans sa « manière noire » de raconter. Ses romans illustrent donc un polar postmoderne de type métafictionnel, qui tend à réécrire la quête policière pour traiter de questions épistémologiques et ontologiques.

Selon l’écrivain et historien allemand Christian von Ditfurth, le polar a au contraire une fonction sociale évidente qui se situe pour lui dans l’exploration du passé. Il considère ses romans d’enquête comme autant de narrations au sein desquelles l’Histoire acquiert un visage humain. À ses yeux, les historiens sont des héros qui osent aller contre-courant, il choisit d’ailleurs d’appeler le détective protagoniste de ses romans Stachelmann, littéralement « homme-aiguillon ». Le roman policier lui sert à souligner les effets de la macro-histoire sur la micro-histoire du quotidien, comme par exemple le projet nazi d’ « Arisierung » (arianisation) réalisé à petite échelle par des personnes ordinaires volant leurs propres voisins. À Hambourg, plus de trois cents défenseurs de la prétendue race arienne étaient ainsi activement impliqués dans l’expropriation de la population juive, opération organisée par la Finanzamt et non par la Gestapo. Le roman d’enquête se prête également à l’élaboration d’hypothèses historiques, véritables « uchronies » conduisant à altérer les faits historiques et permettant de concevoir des futurs alternatifs. Christian von Ditfurth s’imagine ainsi dans Die Mauer steht am Rhein qu’après 1989 l’Allemagne socialiste de l’Est occupe celle de l’Ouest. Dans la réécriture, des actes héroïques historiques peuvent prendre d’autres connotations au sein de la fiction et inviter le lecteur à une révision critique du passé : l’historien déconstruit par exemple le mythe “des hommes du 20 juillet 1944” qui organisèrent l’attentat contre Hitler et qui ne sont pas des “résistants” ainsi que la RFA aime les présenter en regard de la résistance communiste célébrée en RDA.

L’écrivain et avocat belge Alain Berenboom considère lui aussi qu’en tant qu’auteur de romans policiers, il participe à l’élaboration d’une « contre-mémoire » . Dans le cas de la Belgique, on peut se demander toutefois s’il existe une mémoire historique collective, et donc si le pays existe en tant que nation. Nourri par le noir américain et par des auteurs français tels que Jean-Patrick Manchette, il estime que le polar ne se limite pas à un genre paralittéraire, mais qu’il s’agit plutôt d’un procédé de construction du suspense qui offre un espace d’expression à l’opinion de la rue. La littérature ne fait généralement pas confiance à la politique et toutefois, dans son cas, c’est la politique qui l’a interpellé en tant qu’écrivain. Il s’attache à montrer les transformations historiques de la Belgique, comme par exemple celle de la ville d’Anvers, restée cosmopolite pendant des siècles et dominée aujourd’hui par le parti nationaliste séparatiste Vlaams Belang. Un mort ne suffit donc pas à transformer le roman en polar. Même si les récits d’Alain Berenboom se situent souvent dans le passé, ils démontrent par analogie comment les événements racontés ont des répercussions sur le présent. Par exemple, Péril en ce Royaume, roman qui se situe dans la commune bruxelloise de Schaerbeek, fait à un niveau macro-historique le récit de la question royale de 1947 et met en scène, au niveau micro-historique, une époque où le prolétariat belge est en crise et où la question des expropriations massives refait surface entre les émigrés polonais et juifs.

Au fil des différentes acceptions présentées, le « comme si » de la littérature semble offrir un espace idéal pour mettre à nu l’ambiguïté de la perception du réel et pour construire une mémoire culturelle conférant une dimension sociale et morale aux événements de l’Histoire. Ce dernier aspect est toutefois contesté par l’écrivain italien Piero Soria, qui insiste sur la nécessité de s’entendre d’abord sur le concept de « mémoire » associé au genre du polar. Selon lui, la « mémoire » pourrait n’être qu’un ingrédient nostalgique dont le narrateur se sert pour divertir le lecteur. Au lieu de l’exhorter à tourner le regard vers la mémoire historique, le polar excite la curiosité de l’écrivain et le pousse dès lors davantage vers l’avenir. Piero Soria évoque dans cette optique de divertissement et de curiosité envers l’existant, l’héritage de Giorgio Scerbanenco, partisan à ses yeux d’un polar parodique, dans lequel, au-delà du délit et de l’enquête, surviennent les mêmes faits absurdes rencontrés dans la vie ordinaire. L’écrivain turinois semble interpréter par là de manière ludique et nostalgique l’héritage contestateur de l’ordre attribué aux précurseurs américains et français pour faire du polar le genre du divertissement, une manière amusante de parler d’autre chose.

 

1-Pour un débat sur la NIE, nous renvoyons aux documents rassemblés sur les sites
http://www.carmillaonline.com/
et http://www.wumingfoundation.com/
                                                 

2- « Afferrare Proteo: dire l’indicibile nel Paese dei misteri »,
http://www.carmillaonline.com/archives/2008/05/002649.html

3- Traduit de l’article de Serge QUADRUPPANI ,
« Il romanzo nero delle edizioni Métailié : un punto di vista sul mondo »
http://www.carmillaonline.com/archives/2008/09/002787print.html

 


 

Quelle mémoire pour le noir italien ? Une enquête pluridisciplinaire

(Louvain-la-Neuve, 15 et 16 mai 2008)

http://giallo.fltr.ucl.ac.be/Benvenuto.html

Second volet du colloque “Le roman policier, l’histoire, la mémoire”
(Université de Provence, 6-8 mars 2008)

 Organisateurs :

Centres d’études italiennes de l’Université Catholique de Louvain (UCL) & de l’Université d’Anvers (UA)

 Monica Jansen,
professeur aux Centres d’études italiennes des Universités d’Anvers et d’Utrecht

Yasmina Khamal,
assistante et chercheuse au Centre d’études italiennes de l’Université Catholique de Louvain

 

Dernire mise jour : ( 08-12-2008 )
 
< Prcdent   Suivant >
© 2017 Europolar- powered by jl2i.com
Joomla! est un logiciel libre distribu sous licence GNU/GPL.

Design by syahzul, FlexiSaga.com