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Antoine Chainas ou la pornographie du quotidien Convertir en PDF Version imprimable
crit par Renaud Jurillon & Marin Ledun   
24-12-2008

Antoine Chainas ou la pornographie du quotidien


Deux romans publiés à la Série Noire ont suffit à Antoine Chainas pour se faire une place et une réputation dans le petit monde du roman noir français. Pour certains, il est plus important de relever l'univers sulfureux et très cru de ses romans. Nous sommes de ceux qui y ont vu l'émergence d'un très bon écrivain qui apporte un ton novateur, une vigueur et une puissance d'écriture intéressants. Comme Renaud Jurillon, libraire à la librairie Lucioles de Vienne, auteur de la chronique sur son premier roman, "Aime moi, Casanova" et Marin Ledun*, lui même écrivain, enthousiasmé par "Versus" paru en 2008. Tous deux parlent ci dessous des deux livres publiés par Aurélien Masson  le directeur de la collection Série Noire. Profitons-en pour souligner son excellent travail éditorial.

Aime-moi Casanova, Série Noire, Gallimard

Chainas Aime-moi, Casnova
Aime-moi, Casnova
Au gré du catalogue de la Série Noire se nichent de véritables ovnis littéraires où la trame policière, souvent inexistante, n’est qu’un prétexte à inviter le lecteur au sein d’un esprit atteint par les pulsions brutales et les valeurs incertaines de la folie. Il y avait le malaise du Londres express de Loughran, le monde intérieur en total décalage du Cosmix banditos de Weisbecker, il faut ajouter à votre bibliothèque noire l’amour à mort de Aime-moi Casanova d’Antoine Chainas.
Ainsi, le personnage principal Milo est plus connu sous le surnom de Casanova. Et effectivement, notre Milo-Casanova est un séducteur invétéré qui ensorcelle tout ce qui porte un jupon. Mais Antoine Chainas laisse de côté l’image romantique du galant beau parleur pour s’intéresser aux symptômes d’une maladie. A la manière d’un Chuck Palahniuk, le roman est l’expression d’un dérèglement intérieur.
Car le sexe est ici une véritable drogue, qui guide, régit et corrompt la vie de Milo. L’étape de séduction se résume à une attirance quasi-animale et le sexe se révèle violence, dépendance, assouvissement, étouffement d’angoisses. Solitude glauque et malaise junkie. Les valeurs masculines souvent valorisées dans la littérature policière – virilité, conquêtes féminines, indépendance – sont prises à contre-pied et deviennent les maux pervers avec lesquels se débat notre personnage.
D’autre part, la thématique du double permet une lecture initiatique : au moment où disparaît son co-équipier, Casanova, face à lui-même, à ses responsabilités et à ses échecs doit affronter le monde et l’image de lui-même que lui renvoie ce monde. Qui est réellement ce Giovanni ? Giovanni n’est-il pas le double positif de Milo ? Milo ne part-il pas à sa propre recherche ? « Aime-moi Casanova » est un éblouissant roman noir sur la culpabilité, le faux-semblant, le caché, l’enfoui.
Face au mépris de ses collègues, face aux ordres de son supérieur, face au désir sexuel des femmes, face au jargon incompréhensible du nouvel amant de son ex-femme, face au chagrin et à la tristesse de celle-ci, Milo se retrouve dans l’incapacité de communiquer. Impossible pour lui de dire la colère – profonde, dévastatrice - qui s’insinue, qui l’emplit et l’habite. Sourire bêtement en attendant que ça passe, stratégie de l’évitement, ne suffit pas. Alors il baise, unique moyen de taire ou d’exprimer cette colère. Casanova est esclave de son désir démesuré et comme l’écrivit avant lui l’authentique Casanova dans Histoire de ma vie : « l’esclavage fait des monstres ».
Dans cette réalité tourmentée, Milo trouve refuge dans un endroit inattendu peuplé de freaks et de « déviants » raffinés. Une communauté digne de Harry Crews. Un lieu qui l’accueille, qui l’apaise : lui, le monstre, se sent normal parmi les anormaux. Mais la réflexion autour de l’acceptation de soi est amère et la rédemption, figure centrale de ce roman moraliste, conduit bel et bien à la mort.
R.J.

Versus, Série Noire, Gallimard 2008

Chainas Versus
Versus de Antoine Chainas
Deuxième roman d'Antoine Chainas, Versus s'apparente à une commotion cérébrale aux accents libidineux, pornographiques et rock'n roll (celui du Meat Loaf de la fin des années soixante-dix, avec son "You Took The Words Right Out Of My Mouth" ou du "Sweet Thing" de David Bowie) dans une France du sud-est qui rappelle étrangement le reste du pays, celui de l'idéologie sécuritaire, celui de la pudibonderie et de la pédophilie de salon, celui d'une violence qui s'affiche et que l'on montre pour mieux la cacher, celui des haines (raciales, religieuses, morales, viscérales, scatologiques, vomitives, ...) qu'on a désormais le droit de crier sur tous les toits, tant qu'il n'y a pas de micro, celui du fascisme en haut de forme qui s'affiche en Une des magazines, celui des fins qui justifient tous les moyens, celui de l'apparence contre la réalité. C'est en tout cas ce que j'ai lu. Chainas, de sa retraite de l'arrière-pays niçois, doit bien se marrer s'il a voulu écrire l'inverse. Une claque. Une très grosse claque.
Versus met en scène une certaine forme de condition humaine, à peine dramatisée, faite de désir, de pulsions, de libido, de frustrations, de retenue, d'amour et de haine, à travers trois personnages, Nazutti, le flic haineux, presque caricatural tant il rappelle ton voisin ; Andreotti, jeune flic idéaliste, moraliste, perdu sur le fil d'une frontière dont il ne sait pas si elle délimite la loi et la jungle ou simplement le réel de l'imaginaire ; et Rose. Le major Nazutti, pour qui la fin justifie tous les moyens. Ce binôme improbable se retrouve plongé dans une affaire de tueur en série. Des cadavres de pédophiles sont retrouvés avec une balle dans la tête tirée à bout portant, à proximité, des corps d'enfants dans des sacs en plastique, des poèmes sont placés sur le corps des victimes. Mais le plus troublant est que ces poèmes sont étrangement proches de ceux qu'un assassin d'enfants (enfermé en prison vingt ans plus tôt suite à une enquête pour le moins musclée de Nazutti) envoie à la mère d'une de ses victimes.
Certains y verront du Ellroy, d'autres du Peace ou du Cook, voire du Dantec, je n'y ai lu que du Chainas, du très bon Chainas, des images, des odeurs et des sons. Grincements, démangeaisons, meurtrissures, raclements, crissements, sang, sang, sang, merde, merde, merde, pourriture, déchets, âmes écorchées vives, Cobain, Frank Black, Slash, Hysteria, réel, réel, réel. Une superbe illustration du constat fait par T. W. Adorno, soixante-cinq ans plus tôt dans sa Dialectique de la raison : « L’industrie culturelle ne sublime pas, elle réprime. En exposant sans cesse l’objet du désir, le sein dans le sweater et le torse nu du héros athlétique, elle ne fait qu’exciter le plaisir préliminaire non sublimé que l’habitude de la privation a depuis longtemps réduit au masochisme […]. Les œuvres d’art sont ascétiques et sans pudeur, l’industrie culturelle est pornographique et prude » Il en est de même de Versus, mais dans le sens où le roman renverse cette proposition. Antoine Chainas pousse loin cette critique de la pornographie du quotidien, déjà engagée par une poignée d’auteurs contemporains autour des propositions de Gilles Deleuze ou de Michel Foucault, des auteurs aussi variés que Virginie Despentes, Thierry di Rollo, David Peace et sa tétralogie du Yorkshire, Hal Duncan dans Vélum ou Alex D. Jestaire dans Tourville. Le moindre objet, une publicité, un licenciement, un jeune cadre dynamique vantant les mérites de la Bourse, un enfant réclamant ses Pokémon, une pilule amaigrissante, une poubelle de centre commercial ou un forfait mobile pour les 6 – 10 ans, deviennent la source d’une esthétisation de la violence que Versus nous renvoie en pleine figure, dressant le portrait sans concession d’une économie de la pornographie quotidienne qui a étendu ses ramifications marketing au-delà de tout ce que les inventeurs des sondages d’opinion et des public relations ou la sociologie fonctionnaliste des médias des années 30 à nos jours pouvaient imaginer. Parce que l’enjeu de Versus est bien là : derrière la pornographie, le marketing, comme l’un des principaux outils du contrôle social. Le marketing comme dispositif idéologique, comme ensemble de pratiques, de modes de pensée et de techniques. Le marketing dans la représentation vide de sens et d’histoire qu’il nous donne du monde et de nous-mêmes. Parce que Versus est comme Nazutti, il ne lâche rien et poursuit son travail de destruction/création sans se soucier de ceux qu’il laissera sur le bord de la route.
Antoine Chainas nous livre ainsi une histoire solide, servie par une écriture acide et des personnages qu'on imagine assez facilement de l'autre côté du miroir. Noir, très noir, mais humain, tellement humain que l'on se prend à aimer et à croire que sous la pourriture et les immondices, il existe un espoir, même infime, pour que demain, le monde aille mieux. En tant que lecteur, je me suis vu petit prince, me perdre dans un monde que mes parents m'avaient caché pour mieux me préserver, puis renaître au milieu d'un bourbier nauséabond et colossal dans lequel j'avais pour mission de trouver la lumière. Seul. Parce que le processus de libération ne peut se faire que dans ce que Deleuze nomme les « vacuoles de non-communication » et que Chainas et avec lui toute la petite histoire du roman noir appellent la marge et la saleté. Petit prince au milieu des moutons et des loups. Une pure délectation. Du réel plein la gueule, mais du réel quand même et la certitude de ne pas passer à côté. A aucun moment, Versus ne nous tend pas la main ni ne nous mâche le travail. Son seul mot d’ordre : soyez responsables pour une fois, assumez, détruisez pour recréer à nouveau.
M.L.

 



*Marin Ledun est lui-même auteur de deux romans:
Marketing viral, Diable Vauvert, 2008
Modus operandi, Diable Vauvert 2007, réédition Livre de poche 2008

 

Dernire mise jour : ( 23-01-2009 )
 
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