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Interview de Ral Argem Convertir en PDF Version imprimable
crit par Doris Wieser   
07-04-2009

Interview à Raúl Argemí

Barcelone, le 29 août 2008

Traduction de Marie Leveziel.


Raoul AagemiL’écrivain argentin Raúl Argemí (La Plata, 1946), qui habite depuis l’an 2000 en Espagne, est l’auteur de six romans – quasiment tous des romans noirs- récompensés avec plusieurs prix littéraires. Il fait partie intégrante de la Semaine Noire de Gijón et cette année il fut un des jurys du Prix Hammett. Ses romans ont une relation très proche avec le passé et le présent de l’Argentine. Argemí a été une de ces personnages qui ont combattu dans les années soixante dix dans la guérilla contre la dictature militaire. En outre il fut prisonnier politique de 1974 à 1984.  Après sa sortie de prison et un bref séjour à Buenos Aires, il alla en Patagonie pour travailler dans le journal Río Negro, en plus de quelques participations en Claves et Le monde diplomatique. Ses romans se questionnent sur le crime, la violence et les raisons qui amènent une personne à la marginalité tout cela sur fond historique de l’Argentine des dernières décades.Malgré l’intérêt que ses œuvres pourraient réveiller en Argentine, un seul de ses romans y a été publié (Le Gros, le Français et la Souris). Les autres sont uniquement distribués en Espagne par les éditions Algaida (cf bibliographie à la fin). Certains ont été traduits en allemand, néerlandais, italien et français. En août dernier j’ai eu l’opportunité de parler avec Raúl Argemí dans la cour de sa maison, où l’auteur travaille tranquillement au milieu de Barcelone et profite sans préoccupation de son maté.

Doris Wieser : Tu écris des romans noirs. Quelle relation personnelle as-tu avec le genre noir ? L’as-tu toujours aimé ?

Raúl Argemí : Le premier genre sur lequel je suis tombé, parce que j’ai commencé à le lire à l’âge de cinq ans et je ne me suis jamais arrêté, a été le genre d’aventures et action. On peut y inclure Verne, Salgari, westerns, Tarzan, évidemment, toutes les histoires qui avaient de l’action. Et à un moment donné je me suis heurté - quand j’avais 14 ou 15 ans- à Chandler. Avant cela, j’avais commencé avec Agatha Christie. Presque une obligation, n’est-ce pas ? Jusqu’au moment où l’on s’ennuie avec Agatha Christie. Chandler me procurait d’autres choses. On commence à développer à un certain âge, pendant l’adolescence surtout dans les pays du tiers monde, une certaine conscience sociale implicite. On a la sensation que rien ne roule. Et soudain, Chandler t’explique les choses. On commence par savoir que la police est toujours contre et Chandler t’explique cela. Je crois que je me suis lié au roman noir à partir de Chandler et à partir d’une collection très puissante que Borges et Bioy Casares dirigeaient en Argentine qui s’appelle Le septième cercle – pour le septième cercle de l’enfer de Dante- qui était un mélange d’auteurs anglais à énigme, et quelques écrivains de roman policier pur et dur. J’ai commencé tôt à découvrir écrivains européens qui me montraient le monde dans lequel je vivais : histoires dures, toujours un peu marginales, marginales même pour les gens qui respectent les lois. Quand ceux qui doivent assurer le respect des lois ne le font pas, ce qui reste est le chemin de la marginalité.

Doris Wieser : Y avait-il déjà une tradition argentine de roman policier ou de bandits et cela t’inspira-t-il également ?

Raúl Argemí : En Argentine il y a une longue histoire de romans de bandits qui commença au XIXè siècle, bandits populaires qui ont existé comme Hormiga Negra, Mate Cocido ou Juan Bautista Bairoletto, une série de bandits ruraux, généralement tous coupés par le même patron, c'est-à-dire, des gens qui n’étaient pas des bandits, qui n’étaient pas des délinquants et que à un moment donné ont un heurt avec la police, ou ont le malheur de tuer quelqu’un quelque part. Martin Fierro en fait un peu partie. L’histoire de Juan Moreira, qui a existé réellement, en fait totalement partie. Et ils vont devenir un couteau à louer ou des types qui s’enfuient et qui sont protégés par les gens en général parce qu’ils les voient comme des rebelles. Les gens qui ne sont pas capables de s’enlever leur joug voient ces personnages comme rebelles et vont les protéger.

Doris Wieser : Alors, ces histoires argentines et ton goût pour la littérature policière européenne  ainsi que Chandler se rejoignent dans tes romans ?


Raúl Argemí : Oui, Lorsque j’osai mon premier roman, je me dis, je vais écrire ce que j’aime, un roman d’action. Et je pris un schéma –Ricardo Piglia dit que quasiment tous les romans ont une structure policière en dessous- une énigme qui va être résolue, un fil rouge. On peut raconter presque n’importe quelle histoire tant qu’elle est montée sur une structure cohérente. Bon, j’ai commencé à écrire à partir de mon expérience personnelle : je suis passé par la lutte armée, j’ai passé 10 ans en prison et la violence ne m’est pas étrangère et les résultats de la violence non plus. Puis, il se trouve que je n’avais pas envie d’écrire sur un personnage principal qui était policier parce que ça ne me plaisait pas, ni sur des détectives privés, car ça me plaisait encore moins. En Amérique du Sud ils sont invraisemblables. Alors dans mon premier roman (Les morts perdent toujours leurs chaussures) je pris une autre option : je fis appel à un journaliste –ce qui ressemble le plus à un policier en ce qui concerne l’investigation- qui met son nez dans des lieux erronés. Je voulais écrire quelque chose qui me permettait ne pas me perdre dans les nuages. Quelque temps après j’ai découvert une détermination qui venait d’un autre côté, d’une élection de forme. Les histoires que je raconte dans tous mes romans ont quelque chose à voir avec la violence implicite, la violence dans la vie quotidienne. Et le roman noir, je crois que c’est la meilleure façon de pouvoir la raconter.

Doris Wieser
: Qu’est-ce pour toi le roman noir ? Comment pourrais-tu le définir ?

Raúl Argemí : Je ne pense pas que ça soit un genre, c’est un point de vue, qui peut être dans un roman policier ou pas. Je cite toujours On achève bien les chevaux d’Horace McCoy porté à l’écran avec Jane Fonda. Personne ne met en doute qu’il s’agit d’un roman noir. Mais il commence avec un monsieur qui va à être jugé et le juge lui dit : Avez-vous quelque chose à dire ? –« Oui, je vais vous raconter : je suis allé à un marathon de danse parce qu’on donnait à manger et ils m’ont mis en couple avec une fille, qui elle aussi était là par hasard, comme moi. On dansait, promus par la radio et nous étions cassés de danser, ça faisait plusieurs jours qu’on était là et soudain je suis tombé amoureux d’elle. Elle souffrait terriblement, sa vie était une porcherie, et elle m’a demandé de la tuer, et je l’ai tuée. Est-ce qu’on ne tue pas les chevaux quand ils se cassent une patte? » Et il n’y a pas d’enquête, il n’y a pas de policier qui investigue, il n’y a pas d’énigme C’est une histoire d’une mort en définitive. Bon, je crois que le roman noir c’est ça. Le personnage principal est la mort plutôt que le fait policier. De toute façon je n’écris pas que du roman noir. Mon prochain roman qui sortira l’année prochaine s’appelle La última caravana. Il a une structure de base policière, très élémentaire, mais après il s’agit d’un grand grotesque. En plus j’ai fait un roman d’aventures : Patagonia Chu Chu. L’éditoriale le vend comme roman noir parce que ça lui convient, mais ce n’est pas du tout noir, au moins dans le sens que je l’entends.

Doris Wieser : Actuellement le roman noir est pratiqué dans beaucoup de pays d’Amérique du sud. Existe-t-il une conscience sur les problèmes sociaux et politiques qui partagent ? Parce que les problèmes sont souvent similaires…

Raúl Argemí : Oui, ils sont similaires et on peut inclure les Etats-Unis parce que l’attitude des forces de police des Etats-Unis est la même qu’en Amérique du Sud : ils sont en guerre contre les civils. Tu es coupable jusqu’à que tu démontres le contraire. Alors, devant le doute, avant que tu protestes, ils vont te casser une jambe pour que tu ne protestes plus, et après ils vont te faire un procès. Lorsque vous êtes innocents, ils te disent : « Et oui vous êtes innocent, quelle chance !! L’attitude des forces de police n’est pas la même qu’ici en Europe, qui est plus humaine, plus respectueuse d’autrui. Ce qui arrive en Amérique du sud me semble curieux car c’est un nouveau phénomène. Jusqu’à il y a environ trente ans celui qui osait écrire un roman policier, le faisait en hommage à…, en tant que parodie de…, parce qu’il était à moitié honteux d’écrire un roman policier. Les personnes sérieuses écrivent d’autres choses. Mais depuis quelques années ce préjugé a disparu. Donc, tu écris, d’où tu peux, en mélangeant. Si tu ne veux pas avoir des policiers comme personnages principaux car tu sais que ça ne va pas marcher parce que ce n’est pas ta réalité, et tu ne peux pas écrire sur des juges, un peu toute l’histoire Chadlerienne tombe à l’eau. Philip Marlowe est un personnage qui croit en la justice, croit que justice peut être faite, et il se fâche parce que les juges ne l’appliquent pas. Lorsque vous êtes en Amérique du Sud, on sait que la justice ne vas pas être appliquée, que c’est antinaturel si cela arrivait, n’est-ce pas ? (rires). Alors, en Amérique du sud a commencé à apparaître un roman qui, je pense, en bonne partie reflète une forte influence de quelque chose qui a existé par tonnes. Les romanciers ne sont pas nombreux en Amérique du Sud et ils sont récents. Si tu regardes trente ou quarante années en arrière la plupart étaient des conteurs. Je ne connais aucun écrivain Sud-Américain qui n’ait pas commencé avec des narrations. Ce format ne te permet pas de gaspiller des mots et ça se voit dans les romans, dans la recherche d’une plus grande concision. Si tu peux le dire avec une seule phrase, tu le dis avec une phrase et non avec une page complète. En plus, je crois que ça a à voir aussi avec le fait que la plupart de personnes qui sont arrivées aujourd’hui au roman noir, dans les trente dernières années, ne sont pas des faiseurs de distractions, mais ils viennent d’une formation différente. Ils sont de grands lecteurs de tout. Le modèle Nord-Américain tu ne le regardes pas. Le métissage a donné une puissance très grande au roman noir.

Doris Wieser : Tes romans ont une structure très complexe qui exige beaucoup d’attention de la part du lecteur. Je crois que c’est pour cela qu’ils ne correspondent pas à ce que la plupart des lecteurs considèrent comme un roman policier ou noir.

Raúl Argemí : Je crois qu’en Espagne existe encore le préjugé sur ce qui est un genre secondaire. Et beaucoup d’auteurs l’écrivent comme un genre secondaire. Si je considère que c’est un genre secondaire, je ne vais pas prendre le soin d’écrire correctement, donc, la littérature n’apparaît nulle part. Cette année Léonardo Oyola, un argentin, a gagné le prix Dashiell Hammett lors de la Semaine Noire de Gijón. Il a édité deux romans en Espagne : Chamamé et Gólgota.  Ce sont des romans d’une dureté effrayante, et en plus très bien écrits. Ils débordent de littérature. On les lit et on trouve un langage riche, avec des images riches, avec un bon maniement des structures, qui ne se limite pas à un récit plat, il y a une bonne écriture des personnages. Je crois qu’il s’agit du plus brutal parmi ceux que je connais en ce moment. J’ai la sensation qu’il n’a pas encore donné tout  ce qu’il peut donner.

Doris Wieser : Jusqu’à présent tu as privilégié la perspective des criminels, des auteurs des crimes (sauf dans Les morts perdent toujours leurs chaussures). Pour quoi tu préfères cette perspective, par exemple,  à celle de l’investigateur ?

Raúl Argemí : Quand tu te demandes pourquoi quelqu’un fait quelque chose, tu finis toujours par regarder ce qui est derrière tout ça. Je ne dis pas qu’avec un policer comme personnage principal on ne puisse pas le faire, mais quand tu trouves que le personnage est celui qui viole la loi –qu’il soit marginal ou pas, qu’il soit simplement un type qui avait gaffé à un moment donné ou qui réagit d’une façon bizarre- on t’amène aux raisons qui l’ont porté à ce lieu : qu’est-ce qui lui est arrivé. C’est un peu la question que tu te poses : lorsqu’un type, par exemple, balance sa femme par-dessus le balcon et égorge ses cinq enfants. Les voisins passent à la télévision et donnent des interviews : « Vous le connaissiez ? – Oui, je crois. Il me semblait un homme bien, je ne comprends pas ce qui s’est passé » La question qui précède à cela est : Pourquoi il l’a fait ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi si ce type est si proche de moi, est-ce qu’il me semble impossible qu’il m’arrive la même chose ? Quelque chose de si fort qui change ta vie pour toujours. Après on ne sera jamais le même. On est une autre personne, on ne sait plus qui on est. C’est comme faire un saut dans un autre monde, dans le vide, n’est-ce pas ? Alors, dans le protagoniste du fait criminel, il apparaît cette frontière qui ne nous regarde pas, qui ne nous fait pas rentrer dedans. En plus toute la littérature, tous les romans sont un champ de jeux pour adultes. Quand on lit, on s’accroche, on peut dire qu’il s’agit d’un champ d’expérimentation avec des choses que tu n’oses pas faire, que tu ne ferais pas, mais que tu ne sais pas non plus si tu les ferais… Alors, tu rentres dans cette histoire et tu as l’impression que le personnage est un fils de pute. Tu fais un laboratoire avec tes propres pulsions. Le roman noir a de ça, il est très puissant comme révélateur des pulsions. Alors le criminel est beaucoup plus intéressant que celui qui résout les faits parce que celui qui tue transgresse un tabou très fort. On ne revient pas en arrière après un meurtre. Tu es autre chose. Si tu pensais que tu allais d’un côté après tu te rends compte de ce qu’il y avait derrière.

ImageDoris Wiesser : Personnellement j’ai beaucoup aimé ton roman Penúltimo nombre de guerra. Chaque élément, chaque détail a une fonction et le lecteur doit reconstruire la chronologie des faits parce qu’il y a plusieurs perspectives et divers axes temporels. Raconte-nous un peu comment tu as écrit  ce roman.

Raúl Argemí : Après la publication de Les morts perdent toujours leurs chaussures, j’ai repris en Espagne Penúltimo nombre de guerra que j’avais commencé en Argentine depuis plusieurs années. Il était déjà écrit à 80% en réalité, mais ce n’était pas clair pour moi pourquoi je l’écrivais, de quoi je parlais. Et je l’ai fini ici, en faisant un effort énorme parce que le roman est très désagréable dans le fond. Il m’a coûté beaucoup d’écrire ce roman. J’y aie travaillé pendant  huit ans, mais non parce que j’y étais tous les jours, mais parce, on peut dire, il fallait le digérer. La réponse la plus simple au conflit de Cacho est que les tortionnaires sont de psychopathes. Non, le pire de tout est qu’ils ne sont pas des psychopathes. Le pire de tout est que dans la plupart des cas ils se sont comportés comme fonctionnaires publics. De telle heure à telle heure ils torturent, de telle heure à telle heure ils regardent la télévision avec les enfants ou ils les amènent à un match de football. Toute l’affaire est beaucoup plus démente. Et alors on se demande : est-ce qu’on est loin d’être ce type de fonctionnaire public ? Je me suis décidé à faire une recherche, pour savoir ce qui se passait dans sa tête.

Doris Wieser : En plus je crois que tu as parfois raconté que tu as des référents réels, c’est vrai ?

Raúl Argemí : Oui. Avant que j’arrive à la prison, deux délinquants communs y étaient déjà tombés, ils s’étaient fait passer par des politiques parce qu’ils pensaient que cela leur coûterait moins cher. Ils se sont trompés, ils ont fait une mauvaise affaire. Ils sont restés quelque chose comme 10 ans dedans. Et l’un d’entre eux avait une caractéristique qui avait attiré mon attention. Il était mythomane. Il parlait trois fois avec un médecin, il allait parler avec une autre personne et il lui racontait qu’il était médecin. Il absorbait même les gestes des personnes. Ces gestes qui te font sentir mieux quand tu vas voir le médecin et que tu te sens déjà super bien. Il était comme un caméléon, tu sais, il gobait. En réalité il gagnait un peu de prestige mensonger dans un petit monde carcéral, où tous ces mensonges finissent par sortir à la lumière. Et ce qui m’attirait l’attention dans ce personnage est que lorsque quelqu’un le mettait en évidence, il avait une  souffrance spirituelle profonde parce qu’il y avait une partie de lui qui croyait à ce mensonge. Il s’était approprié le personnage, il était le personnage. Donc lorsque tu le dévoilais c’était comme si quelque chose se brisait. Après, quand j’étais journaliste en Patagonie, je pris connaissance d’un cas qui était arrivé en 69 –dans le journal il y avait tous les archives de ce cas donc je me mis à les regarder. Dans un endroit de Loncoluán (tête de Huanaco) dans la zone de Neuquén, un hameau de mapuches avait reçu la visite d’un pasteur pentecôtiste  et il resta un temps avec eux là-bas et après il partit. Pendant un moment ils restèrent là seuls et soudain ils craquèrent. Ils pensèrent qu’ils étaient possédés. Un jour un commerçant passait par là, quelqu’un qui achetait des tissus et choses des mapuches, il trébuche avec le premier mort par terre et il appelle la police. Lors de l’arrivée de la police, il y avait déjà trois morts. Ils s’étaient donnés la mort parce qu’ils étaient possédés. Ça avait été un cas terrible. La défense appela comme témoin principal la faculté d’anthropologie de Buenos Aires qui démontra que ces gens quand ils avaient perdu leur identité –ils avaient été déculturisés- adoptèrent une identité de remplacement qui était celle qui les avait laissé le pasteur et ils s’étaient accrochés à cette identité et ils rentrèrent dans un chemin sans issue qui les amena à cela, mais ils n’étaient pas responsables de ce qu’ils avaient fait et ils les ont absous. Et là je me trouvais encore avec un cas où l’identité personnelle était en jeu. Et soudain je pris connaissance d’un cas beaucoup moins important : la ville de Chipoleti est attaquée, une ville à 50 km d’où j’habitais. Un type se faisait passer par médecin. Il recevait les patients et commercialisait des pilules contre la maladie de Parkinson comme si c’étaient des aphrodisiaques. En même temps, dans la banlieue de la ville il y avait une chapelle catholique où les curés n’allaient jamais. Alors, le type y va un jour met la soutane de clerc, ouvre la chapelle, fait la messe, confesse et ramasse l’aumône. Les gens y croyaient. J’avais pensé, bon, ce type doit avoir quelque chose pour que les gens pensent qu’il est curé. Alors j’avais pensé que là il y avait une histoire, une histoire d’identité. Penúltimo nombre de guerra est un mélange de ces trois personnages, de ces trois histoires.

Doris Wieser : Aussi Siempre la misma música me semble un très bon roman. Sa structure est presque aussi ingénieuse que celle de Penúltimo nombre de guerra. Il a aussi des référents réels ?

Raúl Argemí : Siempre la misma música  me vint à l’esprit quand j’étais en prison et nous avions peu de contact avec les prisonniers communs, mais on avait un peu. A ce moment il m’attira l’attention le fait que les types vivaient une situation politique qui leur était complètement étrangère, en principe parce que la guérilla avait occupé les rues et le vol était devenu compliqué, et puis, parce que la dictature militaire se plaint de toutes les affaires de trafic de n’importe quoi. A ces types se foutaient de ce qui arrivait, mais il y avait une répercussion dans leurs propres affaires. C’est à ce moment que je me suis rendu compte qu’il y avait un point de vue à raconter. Donc, je raconte une histoire en définitive grecque, père (père putatif) et fils, femme au milieu. Le scénario où ils évoluent est très lourd, la dictature militaire et tout ça. Ce n’est pas une histoire à la rigueur de marginaux, sinon des marginaux dans ces circonstances, où ils se voient obligés à faire une halte politique pour survivre, et non parce que la politique les intéresse.

Doris Wieser : Patagonia Chu Chu est le plus léger et humoristique de tes romans et ses délinquants ne semblent pas méchants pour du vrai. On pourrait le lire comme un western comique et parodique de l’Argentine. Quel était ton objectif en changeant de ton ?

Raúl Argemí : Avant mon arrivée en Espagne j’avais commencé à écrire Patagonia Chu Chu qui pouvait prendre deux chemins différents, un très désagréable et un autre chérissable. Et une fois que je finis Penúltimo nombre de guerre j’ai commencé à avoir le besoin d’écrire Patagonia Chu Chu, mais avec le chemin chérissable parce que j’avais marre de personnages désagréables. Je voulais un roman où tous les personnages étaient chérissables ou ils étaient capables de se chérir eux-mêmes, où j’allais m’amuser et le lecteur aussi.

ImageDoris Weiser : Avec Retrato de famille con muerta tu laisses un peu le thème du passé politique de l’Argentine et tu fais une recherche sur la société argentine de nos jours. Il a aussi une structure complexe, avec plusieurs plans, scènes qui paraissent de théâtre …

 Raúl Argemí : Retrato de familia con muerta commence sur des faits réels. Les faits datent de 2002 et ils me semblèrent horribles (1). On assassine une femme, 6 coups de revolver et après on la lave, on la maquille, et on fait mille choses pour le faire passer pour un accident dans la baignoire. Avec cinq coups de revolver dans la tête ça semble affolant. L’affaire est actuellement en jugement, et je ne pense pas que ça va finira par être résolue un jour. La fiction a la possibilité de raconter l’histoire d’une autre perspective et imaginer un peu ce qui est arrivé. Et j’utilise aussi des structures qui appartiennent au cinéma. Il ne faut pas supposer qu’un roman doit être linéaire. Dans le cinéma soudain on joue avec les plans, avec le passé, les flashback, etc. Dans le cinéma on est habitués, quand on lit un roman on dit « uhmm, regarde, il est expérimental ». Mais ça n’a rien d’expérimental. Tu sais, ça s’est fait il y a tellement longtemps que c’est très vieux. Je crois que les changements temporels font que les éléments apparaissent au moment où ils doivent apparaître et sont plus puissants. Si tout d’un coup tu retournes dans le passé pour que l’histoire se comprenne bien, pour expliquer à fond ce que le personnage est en train de faire en ce moment, c’est le moment de le faire. On n’a pas besoin de raconter une histoire de 300 pages et rappeler que dans la page 15 –lorsque tu es déjà à la page 280- au personnage lui arriva une certaine chose.

Doris Wieser : Comment tu fais coïncider les morceaux de l’intrigue ? Tu connais la chronologie des faits que tu veux raconter avant d’écrire un roman ?

Raúl Argemí : Non, jamais. Je ne peux pas travailler de cette façon là. Ce que je connais à l’avance est où je commence et où je vais finir. Et après je cherche le chemin. Et la forme qu’il va avoir est dictée par l’histoire. Je crois qu’il faut écouter l’histoire. L’histoire soudain va te demander que tu la racontes avec un rythme rose magique, avec un rythme plus lent, elle va te demander des scènes pacifiques, des scènes avec beaucoup d’action. Et une fois que tu as finis tu comprends quelle histoire tu as écrite. Par exemple, Siempre la misma música au début était un récit d’une trentaine de pages. Un récit centré sur le personnage du Noir, qui doit mener une voiture sur la route de la Patagonie, et tout le reste sont des fragments du passé. Il n’a jamais été publié comme récit parce que j’ai toujours eu l’impression que c’était un roman. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce roman, je me suis rendu compte qu’il fallait que je fasse quelque chose d’étrange, quelque chose de bizarre. Parce que le récit en première personne compromet beaucoup le lecteur, mais c’est toujours comme regarder par un petit judas. Et en troisième personne il perdait la puissance de la confession. Alors je me dis, on va faire un chapitre convenable à la troisième personne. Et soudain, pendant que j’écrivais, j’avais commencé à sentir qu’il y avait une histoire derrière le Polaque qu’est celle qu’il va raconter au Noir : Il va lui raconter comment son père était arrivé avec un ami de Pologne et comment il va niquer son oncle adoptif, l’ami de son père, en lui enlevant sa femme et dit « ne fais pas ça parce que tu vas te niquer comme je me suis niqué ». Alors cette histoire m’amena à Argentine en 1906 lors de la construction du train souterrain de Buenos Aires. Si j’avais fait un schéma préliminaire, cette histoire n’aurait pas surgi. Je pense que soudain une histoire te dit : le lecteur a besoin de savoir comment avait été l’enfance de ce type, le lecteur est toujours présent, c’est un dialogue. Parce que s’il ne sait pas ce qu’il faisait dans l’enfance, il ne peut pas comprendre ce qu’est en train de se passer avec le personnage. En plus il y a quelque chose de beau. Si tu ne sais pas très bien où va l’histoire, cela te prendra plus de temps, mais on gagne le bénéfice de la découverte. Les personnages vont te raconter des histoires. Par exemple, un personnage central doit aller acheter de la cocaïne à un dealer, et quand tu arrives là, il s’avère que le dealeur est très sympa ou un fils de pute sympa et alors tu dis « ce personnage a besoin de plus d’écriture ». Et soudain il se faufile dans l’histoire et il te suit jusqu’à la fin. Si tu fais un schéma ce personnage tu dois le laisser dehors. Tu prends plus de risque, mais c’est beaucoup plus riche. A chaque fois que je découvre un personnage, je commence à sauter et dis «  super, tu as vu comment ce personnage est rentré dans ta vie ». J’écris toujours plusieurs romans en même temps. Si je suis bloqué dans un d’eux parce que dois résoudre quelque chose d’intense, je passe à un autre. Alors ça se résout tout simplement dans l’inconscient.
 
Doris Wieser : dans tes romans il y a des scènes très crues, par exemple le meurtre de Tony Capriano Muller dans Le Gros, le Français et la Souris ou le viol et l’assassinat de Gladdys dans Les morts perdent toujours leurs chaussures. Quelle sorte d’effet cherches-tu à faire avec ces scènes d’extrême violence ? Combattre contre la violence dans la vie réelle ?

Raúl Argemí : Non, en tout cas je veux les montrer, je crois que montrer est suffisant. Je ne crois pas que les messages servent à quelque chose. Un message a besoin de quelqu’un qui veuille l’écouter. Si personne ne t’écoute tu vas être un prédicateur sur une place qui parle comme un imbécile pour sauver son âme, rien d’autre. Je crois que les scènes de violence si elles sont excessives, comme par exemple dans American Psycho, te saturent. On met une barrière au milieu et c’est bon. Elles ne te font plus chier. Si elles viennent mélangées à un autre sorte de rythme c’est comme si pendant que tu marches dans la rue quelqu’un te bouscule et tu dis Qu’est-ce que c’est ? Ce n’est pas la même chose que si tu montes sur un ring et on te met 77 mille coups. L’environnement est différent. Puis, je pense que ce type de scènes de violence manifeste la violence dont on est capables. Dans la réalité ceci arrive tous les jours et même des choses pires. Le problème est comment tu les utilises. J’essai de le faire au compte-gouttes.

Doris Wieser : Sans perversité…

Raúl Argemí : Non. Ca c’est le problème du lecteur. Le lecteur peut lire avec perversité ou pas, mais ça a à voir avec ce que je disais. Je crois que la littérature est un champ de laboratoire personnel du lecteur qui est en train de construire l’histoire en la lisant. Alors, soudain, tu rentres dans l’histoire, un groupe de violeurs, par exemple, y tu ne vas violer personne, mais tu restes un petit moment dans la tête du violeur. C’est un peu du voyeurisme. C’est regarder ce que tu n’oses pas faire, mais c’est sain de se confronter à ça. Donc, les scènes de violence on doit les manipuler avec un certain équilibre. De la même façon que les scènes de sexe. J’ai peu de scènes de sexe, de sexe normal – pas de viol parce que c’est de la violence et c’est autre chose. Parce que le sexe sature aussi. Il me résulte plus expressif de l’insinuer. Regarde, dans les tragédies grecques, dans aucune apparaît le moment de l’assassinat. Je crois qu’avec le sexe c’est la même chose. Tu peux l’énoncer, et le lecteur le construit lui-même. Il faut faire confiance au lecteur. S’il s’agit d’un bon lecteur, s’il n’est pas bête et il peut le construire dans son imagination selon son expérience et c’est tout.

Doris Wieser : Dans quelle mesure dirais tu que tes romans sont des témoignages de ce que tu as vu en Argentine ? Et quelle importance a cela pour toi ?

Raúl Argemí : Dans mon pays se sont passées des choses trop horribles pour que quelqu’un puisse faire comme si elles n’existaient pas. Et prendre conscience d’elles signifie peut-être –seulement peut-être- qu’elles n’arrivent plus. Je crois que quand on écrit on essaye de retranscrire l’histoire de la meilleure façon possible. Ce qui est arrivé de mauvais, on essaye de le faire d’une autre façon. Alors oui, ils ont à voir avec l’Argentine, ils ont à voir avec mon histoire personnelle, je ne peux pas écrire d’un autre point de vue, personne ne peut pas écrire d’un autre point de vue. Je crois qu’une des choses les plus puissantes de la littérature est la capacité qu’on a de « nous confesser » : pas pour trouver ton histoire mais pour révéler ton point de vue. Je regarde d’ici. En tant que journaliste on retrouve toujours ce problème. Il y a des gens qui parlent avec objectivité… quelle objectivité ? De quelle objectivité on parle ? Le mieux qui peut arriver est que tu sois suffisamment honnête comme pour qu’on voit dans ton texte d’où tu regardes. Alors le lecteur dit « ah, il appartient à ce côté-là. Je suis d’accord ou pas ». Dans mes histoires ça se voit, bien sûr. Quand j’étais petit, il avait eu plusieurs coups d’état militaires, bombardements, assassinats, tortures. J’ai grandi avec cette relation force-politique. Ce qui fait qu’en définitive il était absolument logique que je finisse dans la guérilla, la lutte armée et puis la prison ; je ne suis pas mort par chance. Donc, bien sûr, je construis des histoires dans de lieux géographiques que je connais parce que j’y ai vécu. J’ai vécu en Patagonie 15 ans. J’ai vécu une année à Buenos Aires à ma sortie de prison et je ne m’y trouvais pas bien. J’étais en permanence angoissé, une sensation de que tout se cassait très rapidement. Pour écrire un roman, tu dois avoir l’impression de pouvoir le finir un jour. Je ne l’avais pas. Alors un jour je suis allé visiter des amis en Patagonie, j’ai demandé du travail dans un journal, ils m’ont offert un très bon travail et j’y suis resté pendant 15 ans. C’est à ce moment-là que j’ai découvert que là-bas il y avait autant de voleurs que n’importe où et autant de politiques pourris que n’importe où et que soudain le crime pouvait s’établir dans d’autres lieux que les bars à putes pendant la nuit, dans des lieux ensoleillés en pleine campagne. Alors cette exhibition de noirceur sous le soleil m’attira beaucoup. Bon, c’est ainsi que j’ai commencé à travailler sur cet espace

Doris Wieser : Tu as mentionné la guérilla. Raconte-nous un peu comment tu es devenu guérillero. Tu as grandi dans une époque où il avait eu plusieurs coups d’état (1955, 1962, 1966, 1968).

Raúl Argemí : Ce qui est arrivé durant ces années en Argentine – pour n’importe qui de mon âge- était la démonstration de l’échec absolu de tout système qui n’est même que moyennement  démocratique. Il ne fonctionnait pas. Donc d’un côté il y a l’exemple de la Révolution cubaine qui fut possible. C’est ainsi que dans toute l’Amérique du Sud commence à apparaître la lutte armée comme unique option pour arriver à un gouvernement qui peut se soutenir avec quelque chose. Si on ne le soutenait avec les armes, on ne pouvait pas le soutenir autrement parce qu’il nous dépassait. La violence était installée depuis le haut vers tous les autres niveaux. A ce moment des organisations armées commençaient à surgir en Argentine, selon un peu le modèle cubain, avec quelques influences –nombreuses- de la guérilla juive en Palestine. J’avais commencé dans le Parti Communiste. Ensuite le parti Communiste optait pour une ligne pacifique. De ça on était déjà fatigués, et 80% prit un autre chemin. Alors pour toute ma génération c’était notre unique option possible. En outre, dans les années 70 il y avait l’affaire du Vietnam très visible. Comment un pays où les gents étaient habillés en lambeaux et avaient les semelles des chaussures faites avec la gomme des camions pouvait affronter les Etats-Unis dans une guerre de libération. Et bon, j’adhérais d’abord à une organisation qui était très petite, après j’adhérais à l’ERP et après à l’Armée de Libération 22 août.

Doris Wieser : Quel genre d’actions faisait cette guérilla, concrètement ?

Raúl Argemí : Je dirais qu’en général, au-delà des différences politiques ce qu’on faisait dans la guérilla était de la propagande armée. La démonstration de qu’il est possible de mettre une force armée, une force qui réponde à ceux d’en haut, comme un chemin vers –dans un moment donné- la construction d’un front politique qui te permette de prendre le pouvoir. Donc on faisait plusieurs choses. D’un côté ce qu’on appelle une opération de « pertrechamiento » qui sont généralement le type d’opération qui te permet d’obtenir armement ou argent, vols dans les banques ou autres choses, kidnapping où n’importe quoi en fonction de l’argent. Et d’un autre côté les actions de publicité de « concientizacion » politique de la lutte armée : des tags dans des lieux incroyables et même des livraisons. Ca pouvait être séquestrer à cinq heures du matin un camion qui amenait des produits lactés au supermarché et les porter à quelque ville en urgence, un bidonville, et partager le lait pour que les gens puissent le boire. On peut dire que le type d’actions qu’on a fait étaient celles-ci. Il y avait des essais de quelques personnes pour établir une tête militaire dans certaines zones de la montagne du Tucumán. Ce fut un échec incroyable. Mais la fonction était une nécessité de confluer et devenir un parti politique. Presque tous, on avait quelque type d’expression politique non armée, selon les circonstances.

Doris Wieser : Comment as-tu continué la lutte une fois que tu étais en prison ?

Raúl Argemí : Je suis tombé en 74, un peu avant la mort de Perón qui était en ce moment au gouvernement. Il y avait en Argentine un climat de terreur parce qu’une partie du gouvernement de Perón avait établi les trois A (Alliance Anti-communiste Argentine) qui était un groupe fasciste, anticommuniste qui sortait prendre n’importe quel délégué, délégué dans les usines, enfin n’importe où. Les rues étaient remplies de voitures avec gyrophare –parce qu’il y en avait aussi des civiles avec gyrophare- il y avait des combats dans n’importe quel coin, il y avait des disparitions. Et le groupe des trois A était très petit. Après ça les servait de tampon pour la police de n’importe quelle couleur, de n’importe quel côté, pour séquestrer des personnes et après légaliser ces personnes en prison sans procès ou tuer des personnes là-bas directement et signer les trois A. Nous ne faisions pas des actions armées parce qu’il y avait un gouvernement démocratique. On doit profiter des instances démocratiques et pas les niquer. Donc ce qu’on faisait c’étaient surtout des actions d’appui à réunions massives par exemple des bidonvilles, cités d’urgence où nous savions qu’elles pouvaient être attaquées par la droite et qu’elles le furent plus d’une fois. Donc il fallait protéger ces personnes des attaques pour qu’ils puissent s’organiser. Mais déjà à la fin de ce gouvernement qui finira en 76 avec un coup d’état on commence à retourner à la lutte de confrontation.

Doris Weiser : Tu n’as jamais voulu faire autre chose lorsque tu étais jeune ? Tu n’as jamais cherché une vie plus tranquille, un emploi sûr ?

Raúl Argemí : Quand tu grandis dans ce climat tu ne vois pas d’autre option. Là-bas la bonne volonté ne t’amène nulle part. Si la bonne volonté ne s’appuie pas sur quelque chose de costaud, ils te niquent, te dépassent. En 83 la démocratie arrive, avec la victoire du président Alfonsín. Tous ceux qui avions été prisonniers avions beaucoup de comptes à régler. On avait été tous torturés d’une façon ou d’une autre. Beaucoup d’entre eux –moi, non par chance- ont eu leur mère disparue, leur père, leur frère ; quelques uns réapparurent morts, d’autres non, quelques uns ne réapparurent jamais. Des comptes à régler on en avait des tonnes, mais on était tous des politiciens. Donc les comptes à régler on les garde dans la poche. Il n’y eut des représailles contre personne. Tout le contraire, ce qu’il y eut ce fut un appui strict à toutes les options légales pour faire un procès en faisant attention de ne pas niquer une étape démocratique qui est beaucoup plus riche que d’autres étapes. Elle était là, il fallait la soigner. Elle est encore là, et il faut la soigner. Mais il ne faut pas permettre qu’au nom de la démocratie le passé soit effacé et oublié. Alors, quel était le chemin ? Faire les mille coups pour leur faire un procès. Ceci a continué d’avancer. Ce sont les raisons pour lesquelles tu arrives là. Si tu n’as pas d’autre option, tu dois te défendre. Si tu en as une autre, tu la prends, parce que réellement l’exercice de la violence n’est jamais gratuit, tu dois toujours payer quelque chose.

Doris Wieser : Tu as passé dix ans en prison. C’est beaucoup de temps. Comment s’est passée cette étape pour toi ?

Raúl Argemí : Je crois que si tu lis l’histoire dans les livres, les témoignages des prisonniers politiques tout au long de l’histoire, tu vas rencontrer un profil commun. Ceci n’arrive pas avec les voleurs en prison. Les voleurs dans la prison supportent parce qu’ils savent que la vie est en dehors et ils vont retourner –quand ils vont sortir- où ils étaient avant d’être prisonniers. Le prisonnier politique sait pourquoi il est là et profite des instances possibles pour continuer à se développer. Alors, si tu avais un voisin de cellule qui était anthropologue, par exemple, il était inévitable que tu l’attrapes par les cheveux et le type tout d’un coup pendant un mois il faisait des réunions. Pendant un temps tu pouvais les faire à la vue de tous et dans d’autres moments tu devais les dissimuler autour d’un échiquier. Deux d’entre eux faisaient mine de jouer et le reste simulait regarder pour que ce collègue explique ce qui était l’anthropologie, ses champs de travail, ce qu’il avait fait, ce qu’il n’avait pas fait. Et il y avait un autre qui était économiste et un autre agrégé d’université, un autre dirigeant de base dans une coopérative de coton dans le cul du monde, là dans le Chaco, au milieu de la jungle. En ce moment tu partageais tout cela, ce qui permettait de continuer à grandir, tronqué, bien sûr. Il y a une partie de toi que tu ne peux pas développer. Mais une autre se développe. L’expérience fut très brutale et elle ne fut pas facile, les temps étaient très durs. Et là tu trouves que l’être humain est capable de tout, des choses les plus angéliques et des plus horribles. Tout est là. Tu te démontres que tu es capable de presque tout. Je crois que, en prison, si on te dit que tu vas rester dix ans, tu meurs. Ce qui arrive est que tu as aussi un lieu de lutte, tu essaies qu’ils ne te passent par-dessus. Ce qu’ils essaient surtout durant la dictature militaire était te tronquer, te casser à l’intérieur avec pressions psychologiques, avec pressions physiques, avec l’isolement de ta famille, en te faisant manger seul… En ce moment ton espace de lutte c’est qu’ils n’y arrivent pas. Tu fais ce que tu peux pour qu’ils n’y arrivent pas, tu continues à lutter et tu te construis.

Doris Wieser : Tu étais informé des choses qui arrivaient à l’extérieur ?

Raúl Argemí : A une époque, en pleine dictature, on n’avait pas des journaux mais on s’armait. Si un collègue avait un frère ou une sœur qui était intéressé –mettons- par l’économie, il lui disait : « regard, quand tu viendras me visiter rend moi le service de lire tous les journaux. Fais un résumé de tout ce qui est arrivé au niveau économique cette semaine ». Et un autre savait ce qui arrivait en politique internationale, et un autre dans le domaine syndical. Donc quand les visiteurs arrivaient –j’ai été pendant un temps page internationale- j’allais avec tous ceux qui avaient des informations internationales et ils me racontaient, je le mémorisait, faisait une synthèse et puis le jour suivant on sortait à la cour où les gens étaient supposés jouer aux échecs ou au domino et il arrivait la page politique internationale et il te racontait ce qui arrivait à l’extérieur. Et après il partait et arrivait la page de sport, etc. Alors bien sûr, les familles s’étonnaient de nos connaissances sur ce qui se passait à l’extérieur. Bon, on apprenait les choses de cette façon. Mais ça avait un double tranchant : d’un côté tu faisais quelque chose d’interdit. S’ils t’attrapaient, ils te frappaient à mort et tu partais en punition dans les cachots. D’un autre côté tu les faisais chier, tu gagnais une petite bataille et en plus tu n’étais pas isolé. Tout ce type de mécanique existe dans toutes les prisons de la terre entre tous les prisonniers politiques : inventer des systèmes morse pour communiquer à travers les murs avec de petits coups et passer les nouvelles à travers les murs ; essayer de passer secrètement de quelque façon le crayon avec la point très fine pour –si tu as un texte- l’écrire très petit sur du papier à fumer, enroulé, le rouler dans du plastique et le garder dans le nez et si tu vas dans une autre prison tu l’amènes. Tu amènes une copie. Alors les documents, les papiers, les livres circulent de prison en prison dans les nez, dans l’anus, n’importe où, mais circulent. Dans ce sens comme expérience vitale c’est très important. Parce que tu réussis à ne pas être isolé, à qu’ils ne te cassent pas et tu profites d’un espace qu’ils ne t’attribuent pas. Je me souviens avec beaucoup de tendresse qu’il y avait des réunions que nous faisions dans une prison de groupes absolument mixtes, où tu avais un agriculteur de subsistance de la fin du monde, un ex-agrégé d’université, un physicien, un dirigent syndical ou un délégué d’usine. Chacun racontait son histoire dans un plan d’égalité absolue, ce qui ne peut arriver jamais en dehors car cet agriculteur de subsistance a très peu de chances de s’asseoir avec un agrégé d’une université et être écouté dans un plan d’égalité. C’est une expérience très riche dans ce sens. On vit au jour le jour. En ces moments tu essayais de ne pas penser à la sortie, parce que quand a commencé la dictature militaire on avait tous l’impression qu’on n’allait jamais sortir en liberté, qu’on allait rester là jusqu'à la fin du monde ou qu’ils allaient nous tuer avant. Donc chaque jour était un jour nouveau. Aujourd’hui tu es vivant, bien, on avance. Comme expérience est très brutale, très riche. Il est préférable de ne pas passer par là, mais… (rires).

Doris Wieser : Quelle est aujourd’hui la situation en Argentine ? Il y a encore une forte discussion publique concernant le temps de la dictature ?

Raúl Argemí : Oui, c’est un passé proche. Il y a eu une intention très claire qu’il n’y a pas eu dans d’autres pays comme Chili ou Uruguay, par exemple, où on pourrait rencontrer quelque chose de semblable. Il y a une conscience militaire autour de tout cela. Ils apparaissaient des groupes comme « groupes des fils », il s’agit d’un groupement de fils de disparus. Ce groupe non seulement a continué à propulser tout ce qui est possible pour connaître ce qui est arrivé à leurs parents, mais aussi ils ont fait –même une fois qu’apparurent les lois d’Obediencia Debida y Punto Final qui empêchaient de les juger- ce qu’on appelle des « escraches » qu’au Chili ils ont commencé à le faire maintenant. « Escrache » est un mot de lunfardo (argot de Buenos Aires) qui veut dire « photographier » « Escrachar » veut dire «  te prendre en photo » ou « te mettre en évidence ».  Quelqu’un arrive et me raconte quelque chose sur toi que tu ne voulais pas que se sache et je te dis : « tu sais, te escrachó ». Ce groupe est très grand et en plus appuyé solidairement par des organismes qui ne concernent pas les fils. Soudain ils apprennent qu’un tortionnaire vit dans un certain quartier, dans un lieu, ils vont s’y rendre avec quelqu’un qui s’est fait torturer et qui le connaît pour le prouver. Donc ils savent que dans cette maison habite un type qui travaillait dans un camp de concentration ou qu’il y était médecin. Alors un jour, 300 types s’installent dans la rue et commencent à sonner à sa porte et collent des affiches, et parlent en expliquant à chaque voisin qui habite dans cette maison, ce qu’il a fait et ce qu’il n’a pas fait. Ils y restent pendant 3 jours. Et ils te niquent la vie parce que lorsque la femme du type va à la boulangerie et dit : « Donnez-moi un kilo de pain » et on lui répond « Il n’y a pas de pain » - Comme ça il n’y a pas de pain ? – Il n’y a pas de pain » Il commence à surgir une sorte de justice d’un autre côté. Nous ne pouvons pas te faire un procès, bon, mais les gens savent maintenant qui il est. Allez expliquer à vos petits-enfants ou à vos enfants qui vous êtes, bon, allez et expliquez. Tout ça a couté beaucoup.

Doris Wieser : Cela s’est toujours passé pacifiquement ?

Raúl Argemí : Oui, ils font du bruit dans la rue. Ils ne vont pas le toucher. Personne ne le frappera. Tout ce qui arrive est la mise en évidence. Ils le mettent réellement en évidence, afin que les voisins sachent avec qui vivent et que les voisins fassent ce qu’ils veulent avec ces informations, qu’ils ne le disent plus bonjour, je ne sais pas, le problème revient aux voisins. Et même si le monsieur sort promener son petit chien, qu’ils sachent qui il est. Il n’est pas question de le toucher.

Doris Wieser : Et comment ils trouvent ces personnes ? Ils ne sont pas cachés ?

Raúl Argemí : Ça a été très laborieux parce que depuis la première arrivée de la démocratie dans la période qui va des années 83 à 90 était quelque chose que les gens préféraient ne pas toucher, un sujet dont ils préféraient ne pas parler. Ceux qui en parlaient étaient ceux qui avaient été impliqués. En plus ils travaillaient avec une obstination de saint. Il y a un groupement d’ex-détenus et de disparus qui se sont unis, c'est-à-dire, personnes qui étaient disparues et pour une ou autre raison mises en liberté ou légalisée dans une prison. Chacun d’entre eux s’asseyait chez lui et commençait à se souvenir des lieux où il avait été, les surnoms des tortionnaires, les noms des prisonniers qu’il avait entendus. Chacun écrivait ces informations. C’est un exercice chiant, car il peut te faire mal. Et après ils commencèrent à croiser toutes ces informations et soudain il commença à sortir que un tel surnom correspondait à un tel caporal, à un tel sergent, à un tel général ou à un tel ou à un autre. Il commence à apparaître qui étaient ces types qui étaient dans las camps de concentration et grâce à cela tu peux les faire un procès. Dans un entêtement bestial pendant le gouvernement de Kirchner (le gouvernement précédent à celui actuel de Fernández) on pouvait déroger les lois qui empêchaient de leur faire un procès, donc tous ceux qui participèrent à la torture peuvent être jugés. Et en plus ils convertirent en musée de la mémoire trois centres de réclusion clandestine de tortures. Ils y sont là bas, sur des photos, avec les types qui les torturaient et tous les compagnons qui ont disparu et sont mort là-bas. C’est cela qui est arrivé, tu verras ce que tu fais avec ça. Non, ça ne se perd pas. Dans le sens de tous les avatars économiques et les crises cycliques et tout le toutim, il  y a eu une espèce de « assainissement de la mémoire ».

Doris Wieser
: Mais il est difficile de les juger même maintenant ?

Raúl Argemí : Avant de venir en Espagne, ils avaient fait des procès testimoniaux mais ces types-là n’étaient pas jugeables, on ne pouvait pas les condamner. Mais ils avaient trouvé un truc : on convoquait ces tortionnaires, un juge les convoquait pour chercher des informations sur des personnes qui étaient passées par les lieux où ils se trouvaient. Ils ne pouvaient pas refuser d’y aller. S’ils n’y allaient pas, ils t’amenaient par la force publique. A ce moment-là ils commencèrent à faire des procès testimoniaux par tout en Argentine et c’était terrible. Le type, était assis là et disait « je ne me souviens pas, je ne me souviens de rien » et ceux qui passaient comme témoins étaient les types, les femmes qui avaient été torturées par ce fils de pute. C’était une exposition publique très forte. C’était une autre forme de justice, une forme de justice parallèle, que d’une certaine façon fit un saut différent lors de la dérogation de ces lois et à l’heure actuelle avec les mêmes témoignages tu peux faire un procès. Donc, tout ça reste là, parce qu’ils sont toujours là. Mais en même temps il y a certaines choses qui ont foiré. Par exemple ils ont condamné Luciano Benjamín Menéndez (voir blogspot d’Argemi 25/7/08 blogspot de Argemí 25/07/2008 ) lui même se faisait appeler “le Chacal”, général de Córdoba, et Antonio Bussi [blogspot 28/08/2008 blogspot 28/08/2008] qui fut le roi de la province de Tucumán. Il y avait un camp de concentration qui s’appelait “la petite école”. C’était une école qu’ils avaient prise à cent maîtres d’école et élèves et ils la gardaient pour torturer des personnes. Je connaissais des personnes à qui on avait passé le chalumeau par le corps. Ce type, s’est présenté aux élections et fut élu gouverneur. Et maintenant, qui va faire un procès à ceux qui ont voté pour lui ? Parce que tu as voté pour lui et le type fut gouverneur et finit son mandat. Après ça, il se présenta au poste de député et gagna. La seule chose est qu’il ne fut pas accepté dans la chambre des députés, mais les gens votèrent pour lui. Donc, la contradiction est en flottement tout le temps. Les fils de pute des fois commencent à te plaire.

Doris Wieser : Merci beaucoup. Et nous espérons lire encore beaucoup de tes romans.

Dernire mise jour : ( 09-02-2010 )
 
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